Mu­sique d’une chambre

D’une plume char­nelle, Em­ma­nuelle Pi­rotte prête à Ch­ris­to­pher Mar­lowe, fi­gure littéraire de l’An­gle­terre éli­sa­bé­thaine, une pas­sion fié­vreuse dou­blée d’une com­pli­ci­té littéraire avec son amante.

Lire - - LITTÉRATUR­E FRANÇAISE - Laë­ti­tia Fa­vro

Le 30 mai 1593, le poète et dra­ma­turge Ch­ris­to­pher Mar­lowe est don­né pour mort à la suite d’un rè­gle­ment de comptes – un fait ré­fu­té au­jourd’hui en­core par plu­sieurs his­to­riens. Et si « le blas­phé­ma­teur, l’ivrogne, le ba­vard » Mar­lowe, qui s’était at­ti­ré la haine de quelques puis­sants à force d’es­cro­que­rie et de tra­hi­son, avait quit­té l’An­gle­terre pour re­joindre les rives écos­saises, Ca­lais ou le Nou­veau Monde, aban­don­nant der­rière lui un corps de sub­sti­tu­tion ? Et si, comme l’imagine Em­ma­nuelle Pi­rotte, son ami et an­cien amant Wal­ter l’avait se­cou­ru et dis­si­mu­lé aux yeux du monde dans un ma­noir bat­tu par les em­bruns ?

Dans sa chambre à cou­cher, le conva­les­cent s’éveille, une pré­sence à ses cô­tés. Jane, la maî­tresse de mai­son, le veille, le soigne, le sus­tente et lui vole par­fois un bai­ser, « dé­vo­rée de cu­rio­si­té pour cet homme qui n’ai­mait pas les femmes et qui ce­pen­dant avait une fu­rieuse en­vie d’elle ». En elle, Mar­lowe re­con­naît un double, ani­mé d’une même fougue, d’une même soif de li­ber­té qui s’ex­prime bien­tôt dans leurs corps-à-corps en­flam­més, dans de vio­lentes dis­putes et dans une com­pli­ci­té littéraire nais­sante. Mais Jane est-elle prête à quit­ter le ras­su­rant

foyer de son époux pour une vie d’er­rance au cô­té d’un amant mau­dit ? « Elle vou­lait qu’il la rende libre, qu’il lui en­seigne à vivre, mais ne sa­vait-elle pas que la li­ber­té a un prix ? »

HUIS CLOS GO­THIQUE

Res­sus­ci­tant l’une des fi­gures les plus fas­ci­nantes de la lit­té­ra­ture an­glaise, Em­ma­nuelle Pi­rotte ex­plore les méandres d’une pas­sion amou­reuse aus­si fié­vreuse que ful­gu­rante. Sous sa plume, sub­tile, char­nelle, l’au­teure du Juif de Malte ap­pa­raît fi­dèle à sa lé­gende trouble, s’ef­fa­çant au fil du ré­cit pour ré­vé­ler à elle- même sa « muse ty­ran­nique » , sa « pe­tite sor­cière », sa « vo­leuse d’âme ». Des ruelles de Londres in­fes­tées par la mort noire au huis clos go­thique s’ins­tau­rant entre les murs d’un ma­noir en bord de fa­laise, D’in­nom­brables so­leils en­traîne le lec­teur sur les traces d’un mythe dou­blé d’une part d’ombre, à tra­vers un ma­gni­fique ré­cit-hom­mage à la puis­sance et aux mys­tères de la créa­tion ar­tis­tique.

★★★★☆ D’in­nom­brables so­leils par Em­ma­nuelle Pi­rotte, 240 p., Cherche-Mi­di, 18 €

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.