LIT­TÉ­RA­TURE FRAN­ÇAISE

Quatre ans après le très mar­quant Nos mères, le jeune Lié­geois An­toine Wau­ters fait coup double et ex­plore, avec brio, des thèmes qui lui sont chers.

Lire - - SUMMARIO - Es­telle Le­nar­to­wicz

Il y a un beau vi­sage doux et, au fond des yeux, une in­quié­tude pal­pable. Che­mise à car­reaux de bû­che­ron et large sou­rire, le Fla­mand An­toine Wau­ters est de pas­sage à Pa­ris pour une poi­gnée d’en­re­gis­tre­ments des­ti­nés aux mé­dias fran­çais. « Écrire, c’est un peu comme ap­prendre une langue étran­gère », lâche-t-il entre deux gor­gées de to­nic. Quatre ans après Nos mères,

un pre­mier ro­man re­mar­qué dans sa Bel­gique na­tale, le tren­te­naire re­vient avec deux livres pu­bliés en si­mul­ta­né. Le pre­mier, Moi, Marthe et les autres,

imagine l’er­rance d’un groupe d’in­di­vi­dus dans un Pa­ris post-apo­ca­lyp­tique dé­truit par une ca­tas­trophe. Le se­cond,

Pense aux pierres sous tes pas, ra­conte la re­la­tion fu­sion­nelle et am­bi­guë entre un jeune frère, une soeur et leurs pa­rents, dans un contexte po­li­tique trou­blé.

« L’écri­ture est ce qui me donne le plus l’im­pres­sion d’être vi­vant, pour­suit-il.

Le reste du temps, j’ai la sen­sa­tion de de­voir jouer un rôle, de com­po­ser, de ne pas pou­voir lais­ser libre cours à toutes les fa­cettes qui me consti­tuent. »

Né en 1981, à Liège, d’une mère pro­fes­seure de langues et d’un père cadre dans la fi­nance, An­toine Wau­ters a pas­sé une par­tie de son en­fance dans les pay­sages ru­gueux des Ar­dennes, où ses grands-pa­rents tra­vaillaient la terre. Très vite, l’au­to­route ba­li­sée de l’école l’in­sup­porte. « J’avais tou­jours en­vie de pen­ser, de creu­ser, d’ap­pro­fon­dir », se sou­vient-il. Et le gar­çon d’op­ter pour des études de phi­lo­so­phie, dis­ci­pline qu’il en­sei­gne­ra un temps dans le su­pé­rieur. Mar­qué par la dé­cou­verte des écrits de Tho­mas Bern­hardt, il com­mence à ti­tiller le pa­pier pour y cou­cher ses mots à lui. D’abord des poèmes – il pu­blie­ra trois re­cueils –, puis des textes de fic­tion, son genre d’adop­tion

au­jourd’hui. « Le champ est si vaste, avec le ro­man, les pos­si­bi­li­tés de com­bi­ner les fils nar­ra­tifs y sont in­fi­nies. C’est un genre qui me dé­fie. J’ai tou­jours l’im­pres­sion de re­naître à l’écri­ture en trou­vant la langue la plus juste. »

EN­VI­RON­NE­MENT ET SO­CIÉ­TÉ Sou­vent an­crés dans la ru­ra­li­té, les ter­ri­toires qu’il ra­conte mettent en scène la pa­ren­ta­li­té et l’am­bi­va­lence des rap­ports entre des êtres qui s’aiment. La douleur d’une sé­pa­ra­tion le plon­ge­ra dans un long mu­tisme littéraire. « Ma vie a vo­lé en mor­ceaux. Pen­dant un an, je n’ai pas écrit une ligne », confie-t-il. De cette pé­riode de dé­pres­sion, il re­vient avec le poé­tique Pense aux pierres sous tes pas. « Toutes les choses qui m’ont alors tra­ver­sé ont été re­dé­ployées dans ce texte qui n’est pour­tant pas au­to­bio­gra­phique. »

Moi, Marthe et les autres a pris ra­cine dans la vo­lon­té de se confron­ter aux dis­cours alar­mistes et alar­mants sur la dé­gra­da­tion de l’en­vi­ron­ne­ment et l’état du monde. « En me pro­me­nant à Pa­ris, j’ai été frap­pé par le contraste et la grande proxi­mi­té entre des lieux sym­bo­li­sant l’abou­tis­se­ment de notre civilisati­on, et un monde presque moyen­âgeux de gens très abî­més par la vie. »

An­toine Wau­ters re­garde en face les pro­fondes trans­for­ma­tions à l’oeuvre dans notre so­cié­té, no­tam­ment celles cau­sées par la crise en­vi­ron­ne­men­tale et la révolution nu­mé­rique. « Le pa­ra­digme est en train de chan­ger, ana­lyse-t-il. Jus­qu’ici, on a tou­jours écrit sur une Terre qui nous sem­blait ac­quise, du­rable, ha­bi­table pour tou­jours. Notre ho­ri­zon était ou­vert. Mais quand cette croyance s’ef­fondre, que se passe-t-il, no­tam­ment sur le plan littéraire ? Les fic­tions dis­pa­raissent, il n’y a plus d’es­pace com­mun, la civilisati­on vit dans ses décombres. » Évo­luant dans ce chaos, les per­son­nages d’An­toine Wau­ters sont ob­nu­bi­lés par l’en­vie d’at­teindre, mal­gré tout, une forme d’épa­nouis­se­ment et de bon­heur. Dans la nuit, la lu­mière et dans la tra­gé­die, une lueur d’es­poir.

HHHII Pense aux pierres sous tes pas par An­toine Wau­ters, 192 p., Ver­dier, 15 € HHIII Moi, Marthe et les autres par An­toine Wau­ters, 80 p., Ver­dier, 12,50 €

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