LES COM­PA­GNONS PHI­LO­SOPHES

L’oeuvre de Mi­chel Houel­le­becq est tra­ver­sée de ré­fé­rences phi­lo­so­phiques et scien­ti­fiques qui étaient de mise à l’époque. Ou qu’elle a fait (re)dé­cou­vrir !

Lire - - EN COUVERTURE - Em­ma­nuel Hecht

C’est son grand homme, il l’a dé­cou­vert à 25 ans au ha­sard de ses lectures dans une bi­blio­thèque mu­ni­ci­pale où ses Apho­rismes sur la sa­gesse dans la vie lui ont don­né « en­vie de tout lire ». Il a en ef­fet tout lu et lui a consa­cré un essai, En pré­sence de Scho­pen­hauer. « Au­cun ro­man­cier, au­cun mo­ra­liste ne m’au­ra au­tant in­fluen­cé » , a af­fir­mé Mi­chel Houel­le­becq à pro­pos du philosophe al­le­mand (1788-1860) pour qui la « douleur » est le fond de l’exis­tence, à moins que ce ne soit l’« en­nui ». L’is­sue ? La jus­tice, la bon­té, l’as­cèse. Et l’art, sur­tout la mu­sique. Il faut lire l’au­teur du Monde comme vo­lon­té de re­pré­sen­ta­tion « le plus tôt pos­sible », car « la dé­sillu­sion n’est pas une mau­vaise chose », pour­suit l’au­teur des Par­ti­cules élé­men­taires.

Scho­pen­hauer « ne veut pas nous do­rer la pi­lule », il est « aus­tère, mais ami­cal ».

Sa seule li­mite, et elle est de taille : il ne croit pas à l’His­toire, con­trai­re­ment à son autre grand homme : Au­guste Comte (1798-1857).

LE COMTE EST BON

Se­lon l’in­ven­teur du po­si­ti­visme, l’achè­ve­ment de l’es­prit humain se si­tue au stade dit « po­si­tif » – ou « scien­ti­fique » –, dé­pas­se­ment des deux états pré­cé­dents, « théo­lo­gique » ou « fic­tif », puis « métaphysiq­ue » ou « abs­trait ». Six sciences fon­da­men­tales se sont

suc­cé­dé au cours du temps, de la plus abs­traite à la plus concrète : les ma­thé­ma­tiques, l’as­tro­no­mie, la phy­sique, la chi­mie, la bio­lo­gie et, en­fin, la so­cio­lo­gie – ou « phy­sique so­ciale » – que Comte in­vente. Dans le do­maine po­li­tique, il re­jette l’in­di­vi­dua­lisme des Lu­mières et de la Révolution, étant en­ten­du que le pou­voir scien­ti­fique et in­dus­triel a la pré­émi­nence sur la re­li­gion et la théo­rie po­li­tique. Ce choix n’in­ter­dit pas à cette re­li­gion sans Dieu de cé­lé­brer le culte de l’hu­ma­ni­té (le « Grand-être », en fait la somme des grands hommes). Et de nour­rir quelques ob­ses­sions : la trans­for­ma­tion des vaches en car­ni­vores pour les éle­ver dans la hié­rar­chie ani­male, et le pro­lon­ge­ment de la vie humaine… Scho­pen­hauer et Comte ont vé­cu sur deux pla­nètes dif­fé­rentes. Pour­tant, les deux pen­seurs in­carnent cha­cun un pôle de l’oeuvre de Mi­chel Houel­le­becq. D’un cô­té, le « ma­laise exis­ten­tiel » : la difficulté de vivre ; les frus­tra­tions et les souf­frances ; la solitude, le sexe dans tous ses ava­tars ; le mal- vieillir. De l’autre, l’in­ci­dence des dé­cou­vertes scien­ti­fiques, entre clo­nage et trans­hu­ma­nisme ; le poids des re­li­gions ; la mar­chan­di­sa­tion à tout crin.

SIS­MO­GRAPHE DE NOTRE ÉPOQUE

L’au­teur de Sou­mis­sion est l’écri­vain fran­çais qui se nour­rit le plus des sciences, « dures » et « molles », pour ten­ter d’ex­pli­quer le monde. Cette quête lui vaut d’être par­fois qua­li­fié de so­cio­logue. Voire d’éco­no­miste. Son oeuvre est « une in­tel­li­gence du monde contem­po­rain im­pré­gnée d’éco­no­mie », écri­vait Ber­nard Ma­ris (l’« oncle Ber­nard » de Char­lie Heb­do,

as­sas­si­né en 2015), dé­ni­chant une di­men­sion mal­thu­sienne dans La Pos­si­bi­li­té d’une île,

une ana­lyse de la di­vi­sion du tra­vail dans La Carte et le Ter­ri­toire, et ren­voyant à Mar­shall, Schum­pe­ter, Keynes. Houel­le­becq est un peu tout ce­la puis­qu’il est le « sis­mo­graphe de notre époque en cours d’ef­fon­dre­ment » , se­lon la for­mule op­por­tune de Mi­chel On­fray.

Le philosophe athée et l’écri­vain fas­ci­né par les re­li­gions semblent s’être trou­vés après s’être long­temps igno­rés. Mais le pen­seur contem­po­rain pour le­quel Mi­chel Houel­le­becq éprouve une réelle « af­fec­tion » reste Alain Fin­kiel­kraut ( « Fin­kie » ) , qui, à force de vou­loir « sau­ver à lui seul » la France qu’ « il aime si ten­dre­ment » , s’ex­pose trop et « se fait du mal ». Sans doute la sen­tence du spé­cia­liste de la mystique juive Gers­hom Scho­lem réunit- elle les deux hommes : « Là où il y avait Dieu, il y a main­te­nant la mé­lan­co­lie. »

Mi­chel On­fray

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