Vous n’au­rez pas le der­nier mot

Lire - - CONTENTS - DIANE DUCRET

Quand tout le monde es­saie d’en­trer dans un en­droit bon­dé, plu­tôt que de jouer des coudes, il faut al­ler dans l’autre sens

La lit­té­ra­ture va vrai­ment de tra­vers. Des cen­taines de livres « sortent » dès la fin du mois d’août, et l’on ose ap­pe­ler ce­la une « ren­trée » littéraire. Ce­la n’a pas de sens. Ren­trer ou sor­tir, il faut choi­sir ! On ne peut faire les deux à la fois, sous peine de n’al­ler nulle part. Mais com­ment se dé­ci­der ?

Ren­trer quelque part, ce­la semble ten­tant. Re­joindre un lieu que l’on connaît, se mettre à l’abri d’une tem­pête ou d’un so­leil brû­lant, re­ga­gner un foyer où l’on se sent en sé­cu­ri­té, la pro­messe de re­trou­ver les siens. La ren­trée, c’est le re­tour ras­su­rant de l’école et des ca­ma­rades de classe. Je ne peux m’em­pê­cher, chaque mois de sep­tembre, d’en­trer dans une librairie et de m’ima­gi­ner les nou­veaux titres ali­gnés sur les étals comme au­tant d’en­fants ar­ri­vant fiè­re­ment, car­table au dos, le jour de la ren­trée. Cha­cun a son nom écrit sur son ca­hier, tous ont mis leurs ha­bits neufs et co­lo­rés. Ils sont là, en rangs, prêts à vivre mille vies dans une jour­née. Dé­jà, on voit les fortes têtes se démarquer, ceux qui font par­ler d’eux, et les dis­crets, qui ont be­soin de plus de temps pour se ré­vé­ler. Les groupes com­mencent à se for­mer, les thril­lers avec les po­li­ciers, les nou­veaux ro­mans avec les post­mo­dernes. Les pre­miers de la classe s’ins­tallent pour l’an­née au pre­mier rang, crâ­nant par­fois en le­vant le doigt pour être in­ter­ro­gés. Le maître, dès les pre­mières sé­lec­tions de prix, dis­tri­bue les bons points, et dans la cour de ré­cré, on fait les comptes en es­pé­rant ga­gner. Il y a là les pe­tits nou­veaux, les jeunes pre­miers, les re­dou­blants, les grands du ly­cée qui font fi­gure de monstres sa­crés.

Tous n’au­ront pas les fa­veurs des pro­fes­seurs mais, à ce­lui qui sait s’y in­té­res­ser, les jeunes livres sau­ront ré­vé­ler leur in­gé­nio­si­té. Qui sait ce que l’ave­nir ré­serve à cha­cun d’entre eux ? Le­quel mar­que­ra ses ca­ma­rades à ja­mais, ce­lui dont ja­mais on n’ou­blie­ra le nom ?

Qu’y a-t-il de plus ex­ci­tant qu’une ren­trée sco­laire ? Une sor­tie littéraire ! « Une sor­tie, c’est une en­trée que l’on prend dans l’autre sens. » Bo­ris Vian a rai­son. Quand tout le monde es­saie d’en­trer, les épaules four­bues, dans un en­droit bon­dé, plu­tôt que de jouer des coudes, il faut al­ler dans l’autre sens ! Quit­ter le che­min le plus em­prun­té, sor­tir, al­ler, va­quer ! On se pré­pare pen­dant des heures, on se met sur son tren­teet-un, on pré­vient tous ses co­pains. La nuit tombe, tout le monde dort, on se sent libre. On sort avec la ferme at­ten­tion de bien s’amu­ser, de pas­ser du bon temps. Sou­dain, on quitte l’uni­vers que l’on connaît, on s’aven­ture vers un ex­té­rieur aus­si vaste qu’in­quié­tant, prêt à toutes les dé­cou­vertes. On y croise ceux qui nous ins­pirent, qui nous font croire qu’on a du ta­lent. On rentre sou­vent seul, mais on sort tou­jours à plu­sieurs, et ce­la fait toute la dif­fé­rence.

La lit­té­ra­ture est un art so­li­taire, dès lors que l’on s’em­presse de vou­loir y en­trer. L’écri­ture y ga­gne­rait peut-être, si nous pré­fé­rions sor­tir, pour re­joindre ceux qui nous at­tendent en bas de l’im­meuble, le mo­teur al­lu­mé, prêts à nous em­bar­quer dans d’in­ter­mi­nables lectures jus­qu’au le­ver du jour. C’est pour­quoi je pro­pose de re­bap­ti­ser cette ren­trée littéraire et de vous sou­hai­ter, chers lec­teurs, édi­teurs et au­teurs, une bonne sor­tie littéraire.

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