L’ate­lier du philosophe

Spé­cia­liste de Spi­no­za et de Marx, uni­ver­si­taire émé­rite à la re­traite, Pierre Ma­che­rey at­teste d’une ac­ti­vi­té tou­jours ex­trê­me­ment exi­geante et éru­dite, comme le confirment ses deux der­niers ou­vrages.

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Le re­cueil À l’essai ras­semble des études re­le­vant de do­maines dis­pa­rates ( an­thro­po­lo­gie, his­toire des sciences, lit­té­ra­ture, phi­lo­so­phie) qu’au­cun lien bien net ne re­lie entre elles, si­non leur au­teur – le philosophe Pierre Ma­che­rey – et le fait que ce qui est en jeu y est «à l’essai, en tra­vail et à l’épreuve, voire à la peine ». Bref, le lec­teur y trou­ve­ra moins des thèses que des hy­po­thèses et des ques­tions. Ain­si, « Mo­der­ni­té et crise du sa­voir » se penche sur le thème de la crise au sor­tir de la guerre de 1914 avec Max We­ber, Karl Mann­heim et Ed­mund Hus­serl. Les études sui­vantes re­lèvent de l’épis­té­mo­lo­gie. Les mé­thodes pour lut­ter pra­ti­que­ment contre la sy­phi­lis, mises en oeuvre par le bio­lo­giste po­lo­nais Lud­wik Fleck – te­nu

écar­té des cir­cuits uni­ver­si­taires à cause de sa ju­déi­té –, per­mettent ain­si de dé­ga­ger, se­lon une image de Fleck lui- même, un type ori­gi­nal de cher­cheur : « avi­so de ré­sis­tance de la pen­sée » .

Il s’agit de sub­sti­tuer à « la fi­gure équi­voque du pré­cur­seur », celle « de l’éclai­reur, du franc-ti­reur, du pion­nier, voire de l’aven­tu­rier ».

L’étude sur l’his­to­rien des sciences et épis­té­mo­logue Georges Can­guil­hem montre ce der­nier non moins at­ten­tif au dé­tail des si­tua­tions et au sens de l’im­pro­vi­sa­tion qui pré­sident aux dé­cou­vertes dé­ci­sives. « Le par­ti pris de l’agir » évoque, tou­jours au plus près du ter­rain, les ex­pé­riences de Fer­nand De­li­gny avec des en­fants en difficulté. Les ré­flexions du jé­suite amé­ri­cain Wal­ter J. Ong sur l’écar­tè­le­ment des pra­tiques hu­maines de com­mu­ni­ca­tion entre ora­li­té et écri­ture, celles des an­thro­po­logues Tim In­gold, Eduar­do Kohn ( Com­ment pensent les fo­rêts)

ou du so­cio­logue Bru­no La­tour ali­mentent les ré­flexions tou­jours fines de Pierre Ma­che­rey. Le livre se conclut au­tour de Poe, de Proust et de Hen­ry James par une ré­flexion sur l’acte de la lec­ture, entre achè­ve­ment et achè­ve­ment, en­ten­du comme dis­cer­ne­ment du « mo­tif dans le ta­pis ».

DE L’INSIGNIFIA­NCE AU DRAME

C’est jus­te­ment à un exer­cice consis­tant à dis­cer­ner « les mo­tifs dans le ta­pis » que Pierre Ma­che­rey in­vite le lec­teur d’En li­sant Jules Verne. Es­sais et coups de sonde livrent une image ori­gi­nale de ces récits qui « au-de­là de leur trame nar­ra­tive […] en­clenchent une fé­conde dy­na­mique de ré­flexion ». L’ob­jec­tif n’est pas tant d’ex­po­ser une doc­trine phi­lo­so­phique de Jules Verne que de mon­trer com­ment sa pen­sée peut se sai­sir à par­tir de la lec­ture même de ces ro­mans. L’oeuvre laisse ain­si dis­cer­ner des « mo­tifs lan­ci­nants », entre leit­mo­tive de type wag­né­rien et « mo­tifs dans le ta­pis », se­lon le titre d’une nou­velle de Hen­ry James – The Fi­gure in the Car­pet – qui, en l’es­pèce, désigne « une af­faire en ap­pa­rence in­si­gni­fiante » qui « fi­nit par tour­ner au drame ».

LES MONDES FÊ­LÉS DE JULES VERNE

Reste qu’avec Jules Verne, au­teur qui ne cache ja­mais ce qu’il a à dire, il faut pas­ser du sin­gu­lier au plu­riel. Les Voyages ex­tra­or­di­naires offre ain­si une di­ver­si­té de « mo­tifs dans le ta­pis » qui se rat­tachent ce­pen­dant à l’idée que, loin d’avoir la gran­deur qu’on leur prête, les mondes ex­tra­or­di­naires, dé­cou­verts au terme de dif­fé­rentes aven­tures (au centre de la Terre, sous les mers, sur la Lune ou à tra­vers les aléas de l’his­toire humaine, etc.) s’avèrent « fê­lés, dou­teux, pré­caires ». Bref, pour Jules Verne, le « ta­pis […], c’est le monde, avec ses bi­gar­rures, ses dé­chi­rures, son usure, ses ra­tés, ses trous, ma­ni­fes­ta­tions d’un chaos qui est la condi­tion de son de­ve­nir ». En li­sant Jules Verne re­coupe ici la conclu­sion d’À l’essai : « Une brume, une ha­leine de vérité : est- ce que ce n’est pas ce qu’on peut at­tendre de la lit­té­ra­ture ? Et est-ce que cette brume et cette ha­leine ne se­raient pas, en fin de compte, le der­nier mot de la vérité, la vérité même de la vérité, dont la lit­té­ra­ture ap­proche en sui­vant d’autres voies que celles de la phi­lo­so­phie, ce qui lui per­met de por­ter sur elle un éclai­rage sin­gu­lier, que sa sin­gu­la­ri­té même rend ir­rem­pla­çable ? »

Jean Mon­te­not

Jules Verne, en 1892.

HHHII À l’essai par Pierre Ma­che­rey, 530 p., Ki­mé, 35 € HHHHI En li­sant Jules Verne par Pierre Ma­che­rey, 240 p., De l’in­ci­dence, 21 €

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