Le sens de la for­mule

Lire - - CONTENTS - PHI­LIPPE DELERM

Àl’en­trée « smart­phone », les dic­tion­naires donnent comme dé­fi­ni­tion : té­lé­phone in­tel­li­gent. Puis ils an­noncent le mot re­com­man­dé of­fi­ciel­le­ment pour ser­vir d’équi­valent : « or­di­phone ». Mais l’or­di­phone a bien peu de chance d’en­trer dans la chair de nos vies. Com­ment les re­com­man­deurs of­fi­ciels n’ont-ils pas pen­sé que dans or­di on en­ten­drait sur­tout or­di­naire, et que le mot pa­raî­trait étran­ge­ment asep­ti­sé et tris­tou­net, si loin de re­cou­vrir l’am­pleur du concept ? Le couple semble tel­le­ment ra­té à l’avance que les of­fi­ciels ont pro­po­sé une al­ter­na­tive : « ter­mi­nal de poche ». C’est plus ri­go­lo, com­plè­te­ment improbable, mais poé­tique. Les re­com­man­deurs of­fi­ciels au­raient-ils ou­blié que le lan­gage fonc­tionne par conno­ta­tion, qu’un mot s’en­vole vers un autre mot, et que l’imaginaire ne doit rien à la pré­ci­sion sé­man­tique ?

Smart­phone res­te­ra donc, et c’est tant mieux. Car le smart­phone est ma­lin, c’est la pre­mière ac­cep­tion du mot

smart. Ma­lin, futé, ma­li­cieux. C’est le moins qu’on pou­vait dire pour nom­mer cet ob­jet qui change tout dans nos vies, qui sus­cite les pro­fon­deurs de la mé­moire par l’ef­fleu­re­ment du bout du doigt. La deuxième ac­cep­tion de smart confirme cette per­ti­nence. Élé­gant. C’est peut-être le sens le plus an­cré dans la culture hexa­go­nale, même si on n’en­tend plus guère le « Comme tu es smart au­jourd’hui ! » qui fai­sait flo­rès dans les an­nées 1960. Élé­gant oui, le smart­phone, par la mi­nia­tu­ri­sa­tion si mince et si li­sible de son de­si­gn, et par l’idée que son uti­li­sa­teur est convié à prendre de lui-même, ce don d’ubi­qui­té pra­ti­qué dans la non­cha­lance de l’évi­dence, et qui conti­nue ce­pen­dant à te­nir du miracle. Smart si­gni­fie en­fin ra­pide, et cette nuance plus en­fouie n’en reste pas moins es­sen­tielle pour dé­si­gner l’ob­jet.

Smart­phone n’est pas par­fait tou­te­fois. Quel mot pour­rait-il l’être ? On ne pos­sède pas le smart­phone. On le de­vient. On y sou­rit à l’autre, en li­sant un mes­sage. On y sou­rit à soi, en pra­ti­quant l’ob­sé­dante culture du sel­fie. Sou­vent, le smart­phone change même la na­ture des lieux. On n’a plus le coeur bat­tant sur le quai d’une gare – l’autre vous au­rait pré­ve­nu avant. Dans les rap­ports hu­mains, le smart­phone ras­sure si vite – et in­quiète vite aus­si, quand le mes­sage ne vient pas. Il est comme la langue se­lon Vol­taire, la meilleure et la pire des choses. Une fa­çon d’être en­semble et de se sé­pa­rer. Ma­lin, élé­gant et ra­pide. Su­per­fi­ciel, fi­na­le­ment. On ne peut plus s’en pas­ser. Et l’on s’en pas­se­rait très bien.

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