DIANE DUCRET

Dis-moi ce que tu lis, je te di­rai...

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Les lec­teurs ne savent pas com­bien ils donnent d’amour à l’au­teur qui est as­sis face à eux !

La se­maine der­nière, mon éditeur m’a ins­crite à un speed da­ting. J’ai eu beau trou­ver le pro­cé­dé quelque peu fa­mi­lier, lorsque je suis en­trée dans le sa­lon où était or­ga­ni­sé l’événement, je me suis ra­vi­sée. Sous mes yeux se pro­fi­laient de longues tables, avec notre pho­to et notre nom, une bouteille d’eau et un sty­lo. Une file d’at­tente ser­pen­tait dé­jà de­vant le siège qui m’était oc­troyé. Je fus pré­ve­nue des règles ayant cours ici : pas plus de sept mi­nutes par pré­ten­dant afin de lais­ser leur chance aux sui­vants.

À peine suis-je ins­tal­lée der­rière ma table que le pre­mier s’ap­proche, me fait ca­deau d’un livre en guise de fleurs. L’un des miens, quelle dé­li­cate at­ten­tion ! Il sou­rit, me ques­tionne sur mon écri­ture. Il est fé­ru d’His­toire, par­tage des anec­dotes sur la vie et la mort des puis­sants, s’in­quiète de nos di­ri­geants ac­tuels. La conver­sa­tion va bon train. Le pré­ten­dant sui­vant tous­sote dans son dos, son temps est écou­lé, il faut prendre congé. Le gou­jat re­prend d’une main leste le livre qu’il m’avait pour­tant of­fert et re­part avec !

Le deuxième cour­ti­san se croit sans doute ori­gi­nal et se pointe avec un exem­plaire d’un autre de mes livres sous le bras. Il aime les co­mé­dies, rire du grand amour et de ses pe­tits tra­cas. De­puis son divorce, ce­la lui per­met de gar­der vi­vant l’es­poir d’une nou­velle idylle, de tran­sports à naître en­core.

Le sui­vant est une sui­vante. Mon éditeur a les idées larges. Après tout, l’homme idéal est peut-être une femme. Celle-ci est ve­nue avec des cho­co­lats, dé­li­cieuse idée ! Elle aime les ro­mans, ceux dont les hé­roïnes sont des femmes fortes mal­gré leurs bles­sures, en quête de leur dif­fi­cile li­ber­té. Elle est mère de deux en­fants, tra­vaille à plein temps. Elle me confie un secret. Chaque sa­me­di ma­tin, elle s’en­ferme dans sa salle de bains et, un livre à la main,

n’y est pour per­sonne jus­qu’à la fin de son cha­pitre. Voi­là com­ment elle se re­fait une beau­té. En­suite se pré­sente un mon­sieur âgé. Lire le ra­jeu­nit, il perd une an­née à chaque page tour­née. Et il en a bien be­soin, de­puis son opé­ra­tion du coeur.

Deux ly­céennes ar­rivent à ma hau­teur. La moins in­ti­mi­dée prend la pa­role en tri­tu­rant l’our­let de son pull-over. Elles ont fait leur ex­po­sé de classe sur l’un de mes ro­mans, trouvent qu’il est im­por­tant de se ren­sei­gner sur l’his­toire des femmes, puisque leurs droits sont plus que ja­mais me­na­cés.

Je me penche pour contem­pler la file de pré­ten­dants, des hommes, des femmes, des pe­tits, des jeunes, des sans âge. À les voir, c’est la preuve que je n’ai pas « un style » pré­dé­ter­mi­né. Dans le do­maine amou­reux, je suis éclec­tique. Les ob­jets de ma flamme n’ont rien en com­mun, ou presque. Tous tiennent dans leurs mains quelque chose de rare et de beau. Un livre qu’ils ont ai­mé. Dans les yeux, l’en­vie de par­ta­ger quelque chose de plus que notre jour­née.

Les ren­contres s’en­chaînent, au­cune ne se res­semble, je parle de moi, un peu, ils me parlent d’eux, sur­tout. À tra­vers les mots, les phrases ou les titres qui les ont tou­chés, ils me disent tous leurs se­crets. Le livre qu’elles vou­draient of­frir à un fils par­ti s’ins­tal­ler au loin, le livre qu’ils sou­hai­te­raient faire dé­di­ca­cer à une femme pour ex­pri­mer les sen­ti­ments qu’ils ont l’im­pres­sion de ne sa­voir dire. Ain­si, je ne suis plus cer­taine de dis­cer­ner qui en dit le plus, du lec­teur ou de l’écri­vain.

C’est en re­par­tant que je com­prends. Mon éditeur m’a sim­ple­ment ins­crit à un sa­lon du livre. La file d’at­tente n’est pas celle de mes pré­ten­dants, mais celle de mes lec­teurs. Ils ne sont pas là pour tom­ber amou­reux, mais ils ne savent pas com­bien ils donnent d’amour à l’au­teur qui est as­sis face à eux !

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