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LES INFORTUNES DE L’ALBATROS

Méconnu de son vivant, l’auteur des Fleurs du mal a bâti sa propre image de maudit, contribuan­t à faire de la malédictio­n la condition du génie poétique.

- Gladys Marivat

Le 31 août 1867, Charles Baudelaire meurt à Paris endetté, rongé par l’amertume de ne jamais avoir eu la reconnaiss­ance qu’il espérait. Un an auparavant, une attaque l’a laissé aphasique et à moitié paralysé. C’est la fin cruelle d’une existence marquée par la malédictio­n. Orphelin de père à 6 ans, en conflit avec son beau-père qui rejette son choix de devenir poète, il doit attendre sa majorité pour toucher son héritage et commencer à écrire. Il rêve de gloire mais, rapidement ruiné, il tente de se suicider. Pendant plus de vingt ans, il écrit, réécrit et réorganise la centaine de poèmes des Fleurs du mal. Quand le recueil paraît enfin, Baudelaire et son éditeur sont condamnés pour délit d’outrage. La syphilis, puis l’échec de sa candidatur­e à l’Académie française n’arrangent rien. Il se sent incompris, et pense de nouveau au suicide. Malgré les éloges d’Hugo et de Flaubert, les critiques et le public le tiennent pour un phénomène de mode. Ils sont loin d’imaginer que Baudelaire angoisse de ne pas réussir à créer, plongeant régulièrem­ent dans une dépression qui l’éloigne de sa table de travail. Parfois, ses rêves de gloire le gonflent d’espoir. Puis un éditeur refuse un poème ou une critique d’art, il replonge. Il est maudit. De son spleen, il fera la condition nécessaire ainsi que le sujet des Fleurs du Mal. « Exilé sur le sol au milieu des huées,/Ses ailes de géant l’empêchent de marcher » : « L’Albatros », conspué, c’est lui. Baudelaire contribue à bâtir la figure du poète maudit. L’un des plus grands mythes littéraire­s de la seconde moitié du xixe siècle, qui devient un poncif quand ses successeur­s s’en emparent. Rimbaud en tête qui dira du poète qu’il est « le grand malade, le grand criminel, le grand maudit – et le suprême Savant! ».

en scène la pièce Chatterton à Paris, héroïsant le destin du poète du même nom, disparu à 18 ans des suites d’un suicide. Au lendemain de sa représenta­tion, la presse l’accuse d’avoir trop idéalisé la figure du poète anglais… Les jeunes auteurs, quant à eux, voyant en Vigny un fervent défenseur de leur cause, le submergent de lettres annonçant leur suicide si leurs oeuvres ne sont pas jouées.

Puis, au fil des années, nous assistons aux réélaborat­ions esthétique­s de ce mythe. Marcel Arland, dans un célèbre article paru dans la NRF, met en relation la condition de la littératur­e et un nouveau mal du siècle, « tout simplement une crise morale et de déséquilib­re psychologi­que et social ».

Comment oublier les disparitio­ns de Jacques Vaché (1895-1919), René Crevel (1900-1935) et de Jean-Pierre Duprey (1930-1959), se situant eux-mêmes par production, posture et provocatio­n dans la lignée des poètes maudits ?

UN MYTHE DIFFUSÉ PAR LES ANTHOLOGIE­S

Au début du xxe siècle, l’édition s’intéresse beaucoup à la vie des auteurs du passé. Le genre des biographie­s ou des vies romancées réactive un imaginaire chrétien : le mal, la déchéance, la souffrance, la damnation, la conversion… Les anthologie­s littéraire­s jouent aussi un rôle important dans la diffusion de ce mythe. On relèvera Les « Poètes-misère » d’Alphonse Séché (1908), Les Destinées mauvaises de Léon Bocquet (1923) puis Les Poètes maudits d’aujourd’hui. 1946-1970 par Pierre Seghers (1972), Anthologie des poètes maudits. Poésie I et Les Nouveaux Poètes maudits d’Alain Breton (1981).

Ces anthologie­s ont le mérite de nous présenter des auteurs disparus trop tôt1, dont les quelques livres publiés n’ont presque jamais attiré l’attention de la critique. Ces écrivains et poètes, dont la valeur littéraire s’avère difficile à évaluer après la lecture d’un seul livre ou de quelques extraits dans des revues, font parfois montre d’une écriture fulgurante et singulière. Sophie Podolski et André Brun surprennen­t par la violence de leur écriture2 et par un humour tragique. Chez la jeune poète belge, dans Le pays où tout est permis, les obsessions et les invectives n’épargnent personne : « Il nous faut d’abord savoir écrire le mot ÉTERNITÉ. » « J’irai beaucoup plus loin pour être tant aimée – j’irai beaucoup plus loin un jour je cesserai la cure – j’arrêterai d’écrire – et je foncerai vraiment – pute ou non – ami ou pute – morte vivante sans aucun rappel – je commencera­i par un suicide. » André Brun, quant à lui, se jette à 25 ans du onzième étage de son immeuble ; il avait écrit : « Si vous voulez mourir debout, prenez une chaise, on va en discuter. »

Que ce soit à travers leurs oeuvres, leurs vies, le contexte dans lequel ils ont vécu, les époques, la malédictio­n littéraire attachée à certains auteurs n’a eu de cesse de susciter les passions et de nourrir notre imaginaire de la littératur­e. Et continuera certaineme­nt à soulever des débats.

DEPUIS LE XVIIIe SIÈCLE, SOUFFRANCE ET TALENT LITTÉRAIRE SONT LIÉS

1. Sophie Podolski (1953-1974) se suicide à Bruxelles ; Anne de Szczypiors­ki (1955-1975) se donne la mort à seulement 20 ans. André Brun (1951-1976) se suicide dans le vide. À Toulouse, Jean Bennassar (1957-1979) se lance sous un train.

2. Voir à ce sujet Alain Breton, Les Nouveaux Poètes maudits (Cherche-Midi, 1981).

* Gianpaolo Furgiuele est éditeur et l’auteur d’un livre consacré au poète maudit Jacques d’Adelswärd-Fersen (Persona non grata, éd. Laborintus). Il a également rédigé une thèse sur « La malédictio­n littéraire et les auteurs maudits au xxe siècle : stratégie éditoriale et usage d’un mythe en régime médiatique ».

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Charles Baudelaire, le plus célèbre des poètes maudits.

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