TRUMP ES­TIL FOU­TU ?

De dé­rives en men­songes, le mau­vais gé­nie de l’Amé­rique s’at­taque à tous les pi­liers de la dé­mo­cra­tie. Mais, à l’ap­proche des élec­tions de mi-man­dat du 6 no­vembre, la ré­sis­tance s’or­ga­nise

L'Obs - - La Une - PHI­LIPPE BOU­LET‑GERCOURT

On le sa­vait : tout ce­la al­lait mal fi­nir. On le sa­vait mais rien n’y fai­sait. Même après la dé­cou­verte de colis pié­gés conte­nant des en­gins ex­plo­sifs ar­ti­sa­naux, en­voyés à treize res­pon­sables ou sym­pa­thi­sants dé­mo­crates, Do­nald Trump conti­nuait de faire le sourd. « Les ré­pu­bli­cains ont de bons chiffres dans les votes par an­ti­ci­pa­tion et dans les son­dages, et main­te­nant cette his­toire de “bombes” sur­git et la dy­na­mique ra­len­tit », se plai­gnait-il avant que le cou­pable ne soit ar­rê­té. En un mot, ces « bombes » étaient un coup mon­té. Une « sur­prise d’oc­tobre » our­die par les dé­mo­crates. Et puis il y a eu Pitts­burgh. Onze morts, le pire at­ten­tat an­ti­sé­mite de toute l’his­toire du pays. Cette fois, il ne s’agit plus de mots mais de morts, de juifs se réunis­sant pai­si­ble­ment dans une sy­na­gogue pour choi­sir le pré­nom d’un bé­bé. Ce 27 oc­tobre a tout chan­gé : l’Amé­rique ne va pas sim­ple­ment vo­ter, dans quelques jours, pour dé­ci­der si le Con­grès bas­cule dans tel camp ou tel autre. Elle fe­ra un choix exis­ten­tiel. Vues de loin, les élec­tions du 6 no­vembre peuvent sem­bler ba­nales : un scru­tin par­le­men­taire, comme l’Amé­rique en connaît à mi-par­cours de chaque man­dat pré­si­den­tiel (mid­terms, en an­glais). Pas de quoi

ré­veiller un abs­ten­tion­niste. Sauf que cette fois c’est dif­fé­rent. Au Texas, le 22 oc­tobre, les élec­teurs ont pu com­men­cer à vo­ter. Ce jour-là, ils sont près de 600 000 à l’avoir fait, presque au­tant que pour la pré­si­den­tielle de 2016. Du ja­mais vu ! « Cette élec­tion est la plus im­por­tante de toute ma vie », dit Ba­rack Oba­ma, et il n’est pas le seul : c’est le sort de la dé­mo­cra­tie amé­ri­caine qui est en jeu. De nos dé­mo­cra­ties.

L’am­biance est à la veillée d’armes, comme à l’aube d’une ba­taille dé­ci­sive. Celle ou ce­lui qui dou­te­rait des ef­fets des­truc­teurs de deux an­nées de trum­pisme n’a qu’à je­ter un oeil sur le ta­bleau : on n’y res­pire que la co­lère, la peur, la haine. « A droite comme à gauche, les Amé­ri­cains voient main­te­nant leurs conci­toyens non comme des com­pa­triotes dont les vues dif­fèrent, mais comme des en­ne­mis qu’il faut ter­ras­ser », notent les po­li­to­logues Amy Chua et Jed Ru­ben­feld dans « The At­lan­tic ». « D’autres élec­tions ont été plu­tôt in­tenses, par le pas­sé, mais les émo­tions que les gens ex­pri­maient avaient une to­na­li­té bien plus po­si­tive, même dans les an­nées où le pays était en ré­ces­sion », in­dique Ni­cho­las Va­len­ti­no, un ex­pert de l’Uni­ver­si­té du Mi­chi­gan, com­men­tant un son­dage Reu­ters/Ip­sos mon­trant que la co­lère do­mine comme ja­mais le dis­cours pu­blic.

DEUX AMÉ­RIQUE IN­CA­PABLES DE S’EN­TENDRE

Cette fois, pour­tant, l’éco­no­mie se porte bien (voir p. 35). Et le monde, de­puis deux ans, a échap­pé aux pires crises géo­po­li­tiques ou mi­li­taires. C’est ce qui donne par­fois à en­tendre, à l’étran­ger, la pe­tite mu­sique du « il ne se dé­brouille pas si mal ». « Do­nald Trump a été mieux ser­vi, et de loin, qu’au­cun pré­sident de­puis Cal­vin Coo­lidge en 1923, rap­pelle Da­vid Frum, l’an­cien ré­dac­teur des dis­cours de George W. Bush, au­teur d’un es­sai sur la “trum­po­cra­tie”. Trump est le seul à avoir hé­ri­té d’une éco­no­mie qui crois­sait dé­jà, d’une faible in­ten­si­té d’opé­ra­tions mi­li­taires et d’un monde qui est res­té plu­tôt calme » pen­dant le dé­but de sa pré­si­dence.

Mal­gré ce­la, les dé­gâts sont pro­fonds. La pré­si­den­tielle de 2016 avait cris­tal­li­sé l’exis­tence de deux Amé­rique très dif­fé­rentes, qui se re­gar­daient en chiens de faïence. En 2018, elles aboient, prêtes à mordre. Deux tri­bus, in­ca­pables de s’en­tendre sur quoi que ce soit. Deux pays, vrai­ment. En cou­ver­ture, « Har­per’s », un men­suel qui existe de­puis 1850, se de­mande sé­rieu­se­ment s’il est en­core pos­sible d’« évi­ter une deuxième guerre de Sé­ces­sion ». En jouant des failles du sys­tème, l’Amé­rique blanche an­glo-saxonne s’ac­croche au pou­voir : « Brett Ka­va­naugh a été nom­mé à la Cour su­prême par un pré­sident im­po­pu­laire qui a ré­col­té 3 mil­lions de voix de moins que son ad­ver­saire. Il a été confir­mé par une ma­jo­ri­té sé­na­to­riale qui re­pré­sente une mi­no­ri­té du pays. Et ce, mal­gré le fait que le plus grand nombre d’Amé­ri­cains ont in­di­qué, son­dage après son­dage, qu’ils ne vou­laient pas qu’il siège à la Cour », rap­pelle Ez­ra Klein, le ré­dac­teur en chef du site « Vox ». « A un mo­ment, les gens vont de­ve­nir tel­le­ment fu­rieux qu’ils par­le­ront de sé­ces­sion ou com­men­ce­ront à re­cou­rir à des ac­tions plus di­rectes, qu’elles prennent la forme d’émeutes ou de vio­lences », pré­dit (dans « Vox ») San­ford Le­vin­son, un prof de droit consti­tu­tion­nel de l’Uni­ver­si­té du Texas.

En­core s’agit-il de bi­zar­re­ries his­to­riques propres aux Etats-Unis, comme le dis­po­si­tif ar­chaïque du col­lège élec­to­ral. Nos dé­mo­cra­ties ont d’autres dé­fauts dans la cui­rasse. Elles sont toutes concer­nées, en re­vanche, par le phé­no­mène Trump. Son dis­cours, d’abord. Il aligne les men­songes en ra­fale de­puis le dé­but, mais leur rythme et leur énor­mi­té se sont in­ten­si­fiés dans les se­maines pré­cé­dant l’élec­tion. « Les “mid­terms” ne sont pas sim­ple­ment un ré­fé­ren­dum sur la di­rec­tion que doit prendre le pays. Elles sont aus­si un test des li­mites de la dé­cence et de l’im­pu­deur », es­time Frank Bru­ni, l’édi­to­ria­liste du « New York Times ».

“IL JOUE AVEC LA FOULE”

Les pro-Trump dé­crivent ses mee­tings sur­réa­listes comme des nu­mé­ros d’amu­seur où le fond du dis­cours n’a au­cune im­por­tance. Il y a « un cô­té di­ver­tis­se­ment » dans ces dis­cours, as­sure An­tho­ny Sca­ra­muc­ci, l’éphé­mère di­rec­teur de com­mu­ni­ca­tion du pré­sident, « quand vous al­lez à l’un de ses mee­tings, vous sa­vez qu’il em­bel­li­ra les choses parce qu’il joue avec la foule. Il cherche à faire rire ». Sauf que l’hu­mour du co­mique trou­pier de la Mai­son-Blanche est bien par­ti­cu­lier, ja­mais em­preint d’au­to­dé­ni­gre­ment et tou­jours dé­ployé pour at­ta­quer, moquer, in­sul­ter. C’est l’Amé­rique laide du rire mau­vais. Celle, aus­si, de la vio­lence – ra­ciste, an­ti­sé­mite ou sim­ple­ment po­li­tique. Le dis­cours de Trump, ses ac­tions de­vraient tous nous

L’HU­MOUR DE TRUMP EST DÉ­PLOYÉ POUR AT­TA­QUER, MOQUER, IN­SUL­TER. C’EST L’AMÉ­RIQUE LAIDE DU RIRE MAU­VAIS.

in­ter­pel­ler. L’un après l’autre, Trump s’est at­ta­qué à tous les pi­liers sur les­quels re­pose une dé­mo­cra­tie et, en même pas deux ans, il a ac­com­pli un tra­vail de sape consi­dé­rable. « Où que l’on re­garde, c’est un sa­cré fou­toir, se la­men­tait ré­cem­ment Paul Vol­cker, le vieux sage de la Fed, de­vant un jour­na­liste du “New York Times”. Res­pect pour le gou­ver­ne­ment, pour la Cour su­prême, pour le pré­sident… Tout a fou­tu le camp. Même le res­pect pour la Ré­serve fé­dé­rale […]. Comment vou­lez-vous gé­rer une dé­mo­cra­tie, quand per­sonne ne croit au lea­der­ship du pays ? » Trump s’at­taque à l’Etat de droit – « J’ai le droit ab­so­lu de me PAR­DON­NER » –, à la jus­tice, au FBI… « La stra­té­gie est de prendre une fis­sure de notre sys­tème et de la trans­for­mer en abîme », ré­sume An­gus King, le sé­na­teur du Maine.

Stra­té­gie clas­sique de l’au­to­crate, mais elle est par­ti­cu­liè­re­ment ef­fi­cace dans un monde do­mi­né par l’an­goisse et le scep­ti­cisme de­vant les ins­ti­tu­tions. Trump ne croit pas à l’exem­pla­ri­té de l’Amé­rique, cette « des­ti­née ma­ni­feste » qui nous ir­rite souvent, à l’étran­ger, mais a le mé­rite de consti­tuer un idéal. « Quand le monde voit comment les Etats-Unis se com­portent et que nous nous met­tons à par­ler des li­ber­tés ci­viques, je ne crois pas que nous soyons un bon mes­sa­ger », af­fir­mait-il en 2016. « La fa­çon dont il a em­bras­sé les au­to­crates et dé­ni­gré la dé­mo­cra­tie amé­ri­caine, dans les mots comme par ses ac­tions, a été en­ten­due à tra­vers le monde et créé des per­cep­tions qui ne chan­ge­ront pas fa­ci­le­ment », es­time Tho­mas Ca­ro­thers, vice-pré­sident de la Fon­da­tion Car­ne­gie pour la paix in­ter­na­tio­nale. Ce se­rait une chose pour un Bol­so­na­ro, au Bré­sil, de ris­quer l’iso­le­ment et l’op­probre en se re­ti­rant de l’ac­cord de Pa­ris sur le cli­mat ; c’en est une tout autre de se sai­sir du pré­cé­dent créé par Trump pour jus­ti­fier son re­trait. Et que dire du meurtre de Ja­mal Kha­shog­gi ? Il ne fait au­cun doute que le sou­tien de Trump a don­né des ailes à Mo­ham­med Ben Sal­mane, le prince hé­ri­tier, for­te­ment soup­çon­né d’avoir com­man­di­té l’as­sas­si­nat.

La troi­sième me­nace de Trump sur nos dé­mo­cra­ties est sa com­mu­ni­ca­tion, fon­dée sur le dé­ni­gre­ment sys­té­ma­tique de l’en­ne­mi pu­blic n° 1 : les mé­dias. L’évo­lu­tion des ré­seaux so­ciaux est tel­le­ment ful­gu­rante, leurs consé­quences sur les so­cié­tés ou­vertes tel­le­ment nou­velles qu’il est dif­fi­cile de dire s’ils se­ront ou non le che­val de Troie de sa dé­rive au­to­crate. Twit­ter et Fa­ce­book sont un vec­teur par­fait pour les fake news, mais ce sont eux, aus­si, qui ont re­layé et am­pli­fié la ré­vul­sion pla­né­taire de­vant l’as­sas­si­nat de Kha­shog­gi, avec des consé­quences qui au­raient été in­ima­gi­nables à l’ère des mé­dias clas­siques.

Ce qui est sûr, c’est qu’un « homme pro­vi­den­tiel » comme Trump ira de plus en plus vers une com­mu­ni­ca­tion di­recte avec ses fans, court-cir­cui­tant toute in­ter­mé­dia­tion mé­dia­tique en em­ployant les SMS (texte mais aus­si images et vi­déos), en plus des ré­seaux so­ciaux. Lors d’un ré­cent mee­ting, Brad Pars­cale, le ma­na­ger de la cam­pagne de 2020, a bran­di son iP­hone de­vant la foule : « C’est comme ce­la que Do­nald Trump reste pré­sident quatre ans de plus. C’est ce té­lé­phone qui nous re­lie à vous, qui fait de vous l’ar­mée de Trump. »

L’ÉMER­GENCE D’UN CONTRE-POU­VOIR ?

Toutes ces dé­rives – men­songes, dé­mo­li­tion ins­ti­tu­tion­nelle, mar­gi­na­li­sa­tion des mé­dias – ne fe­ront que s’ag­gra­ver si Trump et les ré­pu­bli­cains gardent un contrôle to­tal du Con­grès, comme c’est pos­sible (mais peu pro­bable). En­ter­re­ment de l’en­quête du pro­cu­reur Ro­bert Muel­ler, main­mise en­core plus to­tale sur le Par­ti ré­pu­bli­cain, éro­sion des li­ber­tés… « Ce­la per­met­trait à Trump de pous­ser en­core plus fort vers l’Amé­rique qu’il veut – où la su­per­vi­sion des en­tre­prises est mi­ni­male, le chan­ge­ment cli­ma­tique igno­ré, le droit à vo­ter gri­gno­té, la san­té un pri­vi­lège, l’in­dé­pen­dance ju­di­ciaire une fic­tion et la vé­ri­té, ce qu’il af­firme qu’elle est », ré­sume l’édi­to­ria­liste Da­vid Leon­hardt, dans le « Times ».

A l’in­verse, une ma­jo­ri­té dé­mo­crate dans l’une des deux chambres (ou les deux, on peut rê­ver !) per­met­trait en­fin l’émer­gence d’un contre-pou­voir par­le­men­taire ca­pable de pro­té­ger le pro­cu­reur Muel­ler, d’en­quê­ter sur les in­té­rêts de la fa­mille Trump et la dé­ré­gle­men­ta­tion sau­vage de cette ad­mi­nis­tra­tion, tout en dé­fen­dant, sur le plan lé­gis­la­tif, le droit à la san­té ou une plus grande équi­té fis­cale. Mais il s’agit de plus que de ce­la, en réa­li­té : le 6 no­vembre peut être un si­gnal, un mo­ment dé­ci­sif dans l’as­saut fron­tal qui me­nace nos dé­mo­cra­ties. Une date dont on pour­ra dire un jour : il y a eu un avant, il y a un après.

Dans le bu­reau Ovale en 2017.

Les sup­por­ters de Do­nald Trump, lors d’un mee­ting de cam­pagne au Texas, le 22 oc­tobre 2018.

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