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LA FO­LIE ÉLI­SA, PAR GWE­NAËLLE AU­BRY, MER­CURE DE FRANCE, 144 P., 15 EU­ROS.

L'Obs - - Sommaire - JÉ­RÔME GAR­CIN

On pense au choeur an­tique des « Bac­chantes ». Ou à un groupe de rock fé­mi­nin, ten­dance Riot grrrl, après dis­lo­ca­tion. Ou aux Ukrai­niennes, poing le­vé et seins nus, de Fe­men. Ou aux sup­pli­ciées d’une pièce de l’An­glaise Sa­rah Kane, qui s’est sui­ci­dée, à 28 ans, dans une chambre d’hô­pi­tal, après avoir écrit « 4.48 Psy­chose ». Les quatre femmes que la ro­man­cière et phi­lo­sophe Gwe­naëlle Au­bry, fille d’un pro­fes­seur de droit ma­nia­co-dé­pres­sif (« Per­sonne », prix Fe­mi­na 2009), ac­cueille dans son livre sont en ef­fet des er­rantes en transe, des ré­vol­tées hal­lu­ci­nées, des « filles de la fuite de la perte », des « passe-mu­railles », des « ru­na­ways girls ». Elles ont quit­té leur pays, lais­sé der­rière elles des amours tu­mul­tueuses, ab­di­qué leur art, mar­ché sans se re­tour­ner, et elles se dé­couvrent, comme s’ac­cordent des ins­tru­ments, dans une mai­son aux al­lures d’asile, qu’en­tourent de grands arbres nus et que borde une ri­vière.

Dans cette mai­son, qui s’ap­pelle d’ailleurs Fo­lie, cha­cune d’entre elles va ra­con­ter son his­toire. Ar­rive Emy Ma­ni­fold, une rock star an­glaise, qui s’est pro­duite dix fois au Ba­ta­clan, et a dé­ci­dé que plus ja­mais elle ne mon­te­rait sur scène. Et puis Sa­rah Zy­gals­ki, une dan­seuse ber­li­noise, pas­sée par New York et Jé­ru­sa­lem, qui a ré­ap­pri­voi­sé, après un at­ten­tat, son corps ta­toué d’oli­viers. Et en­core Ariane Sile, une ac­trice fran­çaise, qui était Ysé dans « Par­tage de mi­di », à l’Odéon, et a sou­dain ces­sé de jouer pour apos­tro­pher le pu­blic, lui de­man­der de se ré­veiller, d’ou­vrir les yeux : « (...) le monde court vers le pire et se couvre de murs et vous, vous res­tez là, in­vi­sibles, pas­sifs et muets, êtes-vous donc aveugles aus­si, tout ex­plose et se clôt (...) » En­fin, Iri­ni San­to­ni, une sculp­trice grecque, qui porte en elle « une mai­son ef­fon­drée » et qu’on sur­nomme « la fille de la folle ». Elles ne se connaissent pas, mais ont en com­mun un mys­té­rieux code se­cret, « SMA » (« Save Me An­gel ? », « Suck Me An­gel ? »), graf­fi­té sur les murs des grandes villes, et d’être trau­ma­ti­sées par les tra­gé­dies de l’Eu­rope mo­derne : at­ten­tats ter­ro­ristes, nau­frages de mi­grants sur une mer de­ve­nue « un ci­me­tière », mon­tée conta­gieuse et ver­ti­gi­neuse de l’ex­trême droite, érec­tion de murs de bar­be­lés à lames, faillite fi­nan­cière et mo­rale des plus vieilles dé­mo­cra­ties. Au­tant de drames dont les dé­pêches alar­mistes rythment et blessent ce grand livre du chaos. Il est por­té par une prose in­can­des­cente, clau­dé­lienne, où poé­sie rime avec fo­lie, tra­ver­sé par des images d’une vio­lence rare, bous­cu­lé par de « grandes ra­fales de vie », et in­car­né par des femmes qui ré­sistent, se battent et fi­nissent par se re­le­ver. Elles sont très fortes. Gwe­naëlle Au­bry, aus­si.

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