De­nis Kess­ler, un li­bé­ral face à ses dé­mons

L'Obs - - Sommaire - Par CLÉ­MENT LA­COMBE Pho­to BRU­NO COUTIER

In­las­sable dé­fen­seur de l’éco­no­mie de mar­ché, long­temps cer­veau du Me­def, le pa­tron du ré­as­su­reur Scor livre son der­nier com­bat : ne pas être ava­lé par les mu­tua­listes qui dé­tiennent la Maaf et la GMF

La ter­rasse de son bu­reau, havre de paix et de ver­dure avec vue plon­geante sur l’Arc de Triomphe voi­sin, est l’une de ses fier­tés. Un sym­bole de sa réus­site. D’ailleurs, rares sont les vi­si­teurs à ne pas avoir droit à un tour du pro­prié­taire – et n’al­lez pas lui dire que les ter­rasses des sièges de Vi­ven­di ou Pu­bli­cis, juste à cô­té, sont plus belles, il vous ex­pli­que­ra pour­quoi vous avez tort. A l’un de ses in­ter­lo­cu­teurs ré­cents, De­nis Kess­ler a mon­tré les bour­geons du rho­do­den­dron près d’éclore : « Re­garde, je ra­mène le prin­temps ! » Sa fa­çon à lui de dire qu’il n’a pas per­du la main.

Il sait que le pe­tit monde des af­faires se de­mande s’il n’est pas fi­ni. Lui qui a trans­for­mé un ré­as­su­reur ma­lade, Scor, en un géant de la fi­nance. Lui, l’an­cien nu­mé­ro deux du Me­def du temps d’Er­nest-An­toine Seillière, qui cé­lé­brait les ver­tus du mar­ché et dé­non­çait l’Etat obèse. Lui, le plus fort en gueule des grands pa­trons fran­çais, tou­jours prêt à fus­ti­ger à voix haute l’in­adap­ta­tion fran­çaise à la mon­dia­li­sa­tion. Le même De­nis Kess­ler, 66 ans, est de­ve­nu une proie à la fin de l’été. Et pas pour n’im­porte qui. Pour l’as­su­reur mu­tua­liste Co­véa, la mai­son mère de la GMF, de la Maaf et de MMA, toutes is­sues de l’éco­no­mie so­ciale, où ce sont en théo­rie les clients – on dit « les so­cié­taires » – qui pos­sèdent l’en­tre­prise. L’an­ti­thèse du mo­dèle li­bé­ral dé­fen­du par Kess­ler. « Au dé­but, il a été son­né par le choc. Mais, comme c’est un co­gneur qui aime se battre, il est gal­va­ni­sé comme ja­mais », ra­conte l’un de ses… en­ne­mis. A « l’Obs », De­nis Kess­ler l’as­sure crâ­ne­ment : « Je suis dans l’étude du risque et dans l’as­su­rance de­puis qua­rante ans, je n’ai pas de le­çons à re­ce­voir. Et en­core moins de per­sonnes qui n’ont pas fait les preuves de leur ca­pa­ci­té de ges­tion à l’in­ter­na­tio­nal. »

UNE JEU­NESSE BIEN À GAUCHE

Qu’il est loin, le 19 mars ! Ce jour-là, sous la cou­pole de l’Ins­ti­tut de France, De­nis Kess­ler vi­vait une consé­cra­tion : sa « séance so­len­nelle d’ins­tal­la­tion » à l’Aca­dé­mie des Sciences mo­rales et po­li­tiques, le pen­dant « sciences so­ciales » de l’Aca­dé­mie fran­çaise. Dans son dis­cours d’ac­cueil au nou­veau ve­nu, l’an­cien pa­tron de BNP Pa­ri­bas Mi­chel Pé­be­reau cé­lé­brait les mille vies du di­ri­geant de Scor. Sa car­rière uni­ver­si­taire avec ses trois agré­ga­tions et son doc­to­rat, son en­trée au CNRS comme cher­cheur en éco­no­mie, aux cô­tés de son ami Do­mi­nique StraussKahn. Puis le choix de Kess­ler, à 38 ans, de re­joindre le pa­tro­nat, pour être le cer­veau du Me­def. Avant un nou­veau vi­rage, à 50 ans, en 2002, quand il ac­cep­ta en vingt-quatre heures un job que beau­coup avaient re­fu­sé: prendre les rênes du ré­as­su­reur Scor, sorte d’as­su­reur des as­su­reurs. Et, pas de chance, Scor était en ga­ran­tie der­rière les as­su­reurs des tours du World Trade Cen­ter, ce qui le pla­çait donc en faillite…

Dans son dis­cours, Pé­be­reau n’ou­blia rien, à part peut-être la jeu­nesse bien à gauche de Kess­ler, quand ce­lui-ci me­nait la fronde à HEC contre la hausse des droits d’ins­crip­tion. Fier­té sup­plé­men­taire, Kess­ler af­fi­chait ce jour-là un « co­mi­té de l’épée » comme la cou­pole n’en avait que ra­re­ment vu – une vieille cou­tume qui veut que des proches du nou­vel en­trant se réunissent pour lui of­frir sa te­nue et son épée d’aca­dé­mi­cien. Une liste de 130 per­sonnes, où la

pa­tronne du FMI Ch­ris­tine La­garde cô­toyait, entre autres, vingt-cinq ac­tuels ou an­ciens pa­trons du CAC 40... Et au mi­lieu de tous ces pa­tro­nymes qui af­fi­chaient de la sorte leur ami­tié, ce­lui de Thier­ry De­rez, le pa­tron du mu­tua­liste Co­véa, pre­mier ac­tion­naire de Scor avec 8,2% du ca­pi­tal. Un nom de­ve­nu de­puis sy­no­nyme de tra­hi­son.

UNE LETTRE À 8 MIL­LIARDS D’EU­ROS

Tout s’est frac­tu­ré le 23 août. Ce jour-là, Thier­ry De­rez tente de joindre Kess­ler par té­lé­phone. En vain. Re­be­lote le len­de­main ma­tin. Il re­çoit à nou­veau une ré­ponse la­co­nique: « Il n’est pas là. » Alors un ad­joint de De­rez se pointe au siège de Scor pour lui re­mettre une lettre : « Il est en réunion. » La mis­sive est lais­sée à son se­cré­ta­riat. Une lettre à 8 mil­liards d’eu­ros, dans la­quelle le pa­tron de Co­véa se dit prêt à ra­che­ter la Scor, co­tée sur Eu­ro­next. Kess­ler hurle. « Le mar­ché com­mence par la loyau­té ! », ré­pète-t-il au­jourd’hui. Il joue les ou­tra­gés, mais en fait, voi­là long­temps qu’il se mé­fiait de De­rez. Quand Co­véa était de­ve­nu son pre­mier ac­tion­naire, en 2016, il lui avait im­po­sé la si­gna­ture d’un contrat in­ter­di­sant au mu­tua­liste de mon­ter au-de­là de 10% du ca­pi­tal (un stand­still, en jar­gon des af­faires). Le 30 août, le conseil d’ad­mi­nis­tra­tion du ré­as­su­reur a donc re­je­té la pro­po­si­tion de Co­véa et, de­puis, c’est une guerre lar­vée.

Amis ou en­ne­mis, tous s’ac­cordent sur une chose : Kess­ler a sau­vé Scor et en a fait le qua­trième ré­as­su­reur mon­dial. « J’ai mul­ti­plié le chiffre d’af­faires par 6,5 entre 2003 et au­jourd’hui, à 15 mil­liards d’eu­ros. » Vrai, ré­pond-on dans l’autre camp, mais Scor n’a pas as­sez de ré­serves fi­nan­cières, faute de ren­ta­bi­li­té suf­fi­sante, pour gros­sir en ra­che­tant des concur­rents. « L’idée, c’est de don­ner à l’en­tre­prise les moyens de par­ti­ci­per au mou­ve­ment de concen­tra­tion du sec­teur », ex­plique un proche de De­rez, qui met en avant les 15 mil­liards de fonds propres du mu­tua­liste, plus de deux fois ceux de Scor.

Un ar­gu­ment qui énerve Kess­ler : « Re­gar­dez ce que disent les agences de no­ta­tion ! Scor est hy­per­so­lide et notre crois­sance trois fois plus ra­pide que la leur. Si Co­véa peut af­fi­cher de telles ré­serves, c’est parce qu’ils mettent tous leurs bé­né­fices de cô­té, sans ja­mais rien re­ver­ser à leurs so­cié­taires, alors que leurs sta­tuts les y obligent, et comme le Code des As­su­rances le pré­voit. Les so­cié­taires de­vraient exi­ger des ris­tournes sur leurs primes ! » Et de dé­non­cer l’in­té­rêt in­dus­triel d’une telle opé­ra­tion : « On ne fait pas le même mé­tier, ce se­rait une pure des­truc­tion de va­leur. Co­véa vend des as­su­rances ha­bi­ta­tion et au­to­mo­bile en France, des risques cou­rants et fa­ci­le­ment pré­vi­sibles. Nous, ce sont les plus grands risques de la pla­nète, les plus com­pli­qués. Il faut pré­voir les pires ca­tas­trophes na­tu­relles, les risques liés aux nou­velles tech­no­lo­gies et au chan­ge­ment cli­ma­tique, la pos­si­bi­li­té d’une érup­tion so­laire… Tiens, vous sa­vez que la pro­ba­bi­li­té que la Terre se fasse “ava­ler” par un trou noir au cours des cent pro­chaines an­nées est de 0,0000000000000003% ? »

Si le quo­ti­dien du mé­tier de ré­as­su­reur est fait de quan­ti­té de ma­thé­ma­tiques, peut-être que la clé de ce dos­sier est tout sauf ra­tion­nelle. Avant tout per­son­nelle. « Kess­ler est om­ni­pré­sent, om­ni­po­tent et se com­porte comme un au­to­crate. Que je sache, ce n’est pas son en­tre­prise, mais celle des ac­tion­naires. Son conseil au­rait dû étu­dier l’offre sé­rieu­se­ment avant de la re­je­ter, au moins au­di­tion­ner De­rez », juge Ca­the­rine Ber­jal, la pa­tronne du fonds Ciam, en­tré ré­cem­ment à son ca­pi­tal. « Scor et Kess­ler, c’est une his­toire fu­sion­nelle et ex­clu­sive, abonde un ex-cadre du groupe. Il a sau­vé la so­cié­té, c’est son bé­bé. Il ne sup­porte pas de nu­mé­ro deux au sein de l’en­tre­prise, ni d’ac­tion­naire puis­sant. »

D’au­tant que ce bé­bé a aus­si fait sa for­tune. Si l’offre ac­tuelle de Co­véa l’em­por­tait, Kess­ler par­ti­rait avec la somme de… 94 mil­lions d’eu­ros. « C’est parce que de­puis seize ans, je n’ai pas ven­du une seule des ac­tions Scor que j’ai per­çues comme ré­mu­né­ra­tion. Et ces ac­tions se sont for­mi­da­ble­ment ap­pré­ciées. Croyez­moi, un tel ali­gne­ment d’in­té­rêts en im­pose chez les in­ves­tis­seurs an­glo-saxons. » Et de rap­pe­ler que son sa­laire, à lui, est pu­blic (6,3 mil­lions d’eu­ros en 2017), contrai­re­ment à d’autres. Une al­lu­sion qui vise… Thier­ry De­rez, qui s’est re­fu­sé à nous com­mu­ni­quer sa ré­mu­né­ra­tion. Autre soup­çon de « fait du prince » chez Scor : ses in­ves­tis­se­ments ré­cents dans l’édi­tion (les vé­né­rables PUF, Be­lin, les Edi­tions de l’Ob­ser­va­toire), une ac­ti­vi­té peu ren­table et sans au­cun rap­port avec son mé­tier, seule­ment jus­ti­fiée par la pas­sion du pa­tron pour le livre. « Ce­la re­pré­sente à peine 0,05% du por­te­feuille d’in­ves­tis­se­ment de Scor. D’autres sou­tiennent le foot­ball ou le rug­by, nous, par­don, c’est la connais­sance et l’in­tel­li­gence », ré­torque Kess­ler.

Le 7 avril pro­chain, le stand­still qui em­pêche Co­véa de lan­cer une offre hos­tile ar­ri­ve­ra à son terme. Le mu­tua­liste s’en­ga­ge­ra-t-il dans une ba­taille bour­sière ? Scor se se­ra-t-il ven­du à un can­di­dat choi­si par Kess­ler, ou bien sau­ve­ra-t-il son in­dé­pen­dance ? A des proches, l’as­su­reur a dit ré­cem­ment qu’il se voyait res­ter à la tête de l’en­tre­prise jus­qu’à la fin de son man­dat, en 2021, qu’il res­te­rait loin de Co­véa, au­quel il ne fait plus au­cune confiance. Puis de ra­con­ter que son ap­par­te­ment est as­su­ré chez eux. Et qu’il at­tend tou­jours, trois ans après, le rem­bour­se­ment de frais cau­sés par un dé­gât des eaux...

“UN TEL ALI­GNE­MENT D’IN­TÉ­RÊTS EN IM­POSE CHEZ LES IN­VES­TIS­SEURS AN­GLO-SAXONS.” DE­NIS KESS­LER

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