Fré­dé­ric Beig­be­der, dan­dy dé­crois­sant

Fê­tard (presque) re­pen­ti, l’écri­vain, qui vit au Pays basque de­puis bien­tôt deux ans, vante dé­sor­mais les joies de la dé­con­nexion dans son nou­vel ou­vrage, “La fri­vo­li­té est une af­faire sé­rieuse”

L'Obs - - Sommaire - Par TI­MO­THÉE VILARS

Prise de conscience ou crise de la cin­quan­taine? « Il est pro­bable que j’es­saie de ca­mou­fler l’une par l’autre », confesse Fré­dé­ric Beig­be­der d’un rire so­nore. Pour goû­ter en­core à la ca­pi­tale, il lui reste sa chro­nique heb­do­ma­daire sur Fran­ceIn­ter, où il ex­celle dans le re­gistre de la vraie-fausse gueule de bois. Mais voi­là bien­tôt deux ans que l’écri­vain, « re­trai­té de la vie noc­turne pa­ri­sienne » après trente-cinq ans de bons et loyaux ser­vices, a quit­té les ré­dac­tions de « Lui » et de Ca­nal+, en­ta­mant à Gué­tha­ry une car­rière de néo­ru­ral « culti­vant son jar­din ». Avec tout de même sur les bras, deux en­fants en bas âge et un pro­jet d’adap­ta­tion ci­né (le livre « Ri­chie » de Ra­phaëlle Bac­qué sur la vie de l’an­cien di­rec­teur de Sciences-Po Ri­chard Des­coings).

Lors de sa tour­née mé­dia­tique au­tom­nale, sa dé­fense de la dé­crois­sance, du bio et de la re­con­nexion au réel, mais aus­si ses dia­tribes contre la mo­der­ni­té, le nu­mé­rique et la sur­con­som­ma­tion au­ront d’ailleurs dé­con­cer­té les ama­teurs de son ex-ma­rion­nette des « Gui­gnols ». Et s’il pointe que ce chan­ge­ment était dé­jà per­cep­tible dans ses deux der­niers ro­mans, il fal­lait bien ce re­cueil ré­tros­pec­tif, « La fri­vo­li­té est une af­faire sé­rieuse » (1), pour dis­sé­quer sa mue de noc­tam­bule.

De­puis 1984, et pour une rai­son qu’il ne s’ex­plique pas lui-même, Fré­dé­ric Beig­be­der a pu écrire ce qu’il vou­lait dans de nom­breux jour­naux. Sur un mil­lier de cou­pures de presse ti­rées de ses ar­chives, il en a choi­si et re­tou­ché quatre-vingt-dix-neuf, son chiffre porte-bon­heur. « Ce ne sont pas des fonds de tiroir, pré­vient-il. Il y a beau­coup de textes pu­bliés dans des re­vues étran­gères ou dis­pa­rues, et pas mal d’in­édits. » Or­ga­ni­sé en trois sé­quences (avant, pen­dant et après 2015), ce re­cueil per­met de me­su­rer ce qui est res­té – le sens de la formule, l’élé­gance lé­gère – et ce qui a dis­pa­ru – une cer­taine éthique de l’ir­res­pon­sa­bi­li­té chic. Han­té par la double me­nace ter­ro­riste et en­vi­ron­ne­men­tale, Beig­be­der n’hé­site pas à se dé­fi­nir comme le «sym­bole pu­tride de la dé­ca­dence li­ber­taire post-soixan­te­hui­tarde ». Mea culpa gé­né­ra­tion­nel ? « Je me sens non seule­ment cou­pable, mais col­la­bo de l’au­to­des­truc­tion ac­tuelle. Nous n’avions que des ruines et nous n’avons fait que plai­san­ter sur la fin des idéo­lo­gies, ri­di­cu­li­sant toute per­sonne por­teuse d’uto­pies. Nous nous croyions sub­ver­sifs, nous étions dé­ri­soires : le fait d’avoir un rêve était in­ter­dit à ma gé­né­ra­tion. »

Ce ren­dez-vous ma­ti­nal à l’hô­tel Grand Amour, rue de la Fi­dé­li­té à Pa­ris, sonne d’ailleurs comme une pro­messe : dé­ten­du, la barbe un rien blan­chie, Beig­be­der semble avoir trou­vé un équi­libre après trois dé­cen­nies de fré­né­sie, et s’est au moins au­tant li­bé­ré des mi­cro­par­ti­cules que de ses contra­dic­tions. « On m’a cri­ti­qué à juste titre comme une per­sonne qui passe son temps à dé­non­cer sa pri­son do­rée sans en sor­tir, ob­serve-t-il. J’ai rap­pro­ché ce que je suis de ce que j’écris et cette co­hé­rence nou­velle me fait du bien. » Et s’il se laisse vo­lon­tiers hap­per par l’in­ces­sant bal­let de sol­li­ci­ta­tions de ce hall où tout le monde semble le connaître ou le re­con­naître (nous croi­sons Car­men Cha­plin, dont la grand-mère Oo­na O’Neill fut un de ses per­son­nages de ro­man), il le jure: rien ne lui manque à Pa­ris, hor­mis les amis.

Re­por­ter mon­dain de­ve­nu chro­ni­queur d’un temps dont il est l’in­car­na­tion, le ba­ro­mètre et le mé­téo­ro­logue, Fré­dé­ric Beig­be­der constate au­jourd’hui que le vent a tour­né. « La pen­sée unique a chan­gé de camp, af­firme-t-il. Main­te­nant qu’elle est de­ve­nue de droite, po­pu­liste, j’ai en­core plus en­vie de dé­ve­lop­per le dis­cours al­ter­mon­dia­liste que je tiens de­puis vingt ans et l’écri­ture de “99 francs”. » Tout, dans le « nou­veau monde », le ra­mène aux aven­tures de­son al­ter ego Oc­tave Pa­ran­go, pu­bard re­pen­ti. D’abord la pu­bli­ci­té elle-même, dont il voit les rêves de conquête par­ache­vés dans le triomphe des réseaux so­ciaux : « A l’époque de “99 francs”, c’était le Moyen Age. Si on avait dit aux an­non­ceurs qu’ils al­laient pou­voir me­su­rer en temps réel l’ef­fi­ca­ci­té de leurs mes­sages, mais aus­si les en­voyer aux consom­ma­teurs au mo­ment où ceux-ci sont le plus vul­né­rables, ils au­raient été fous de bon­heur! » Le nou­veau monde ? « An­goisse et fli­cage de nos jar­dins se­crets », ré­sume ce­lui qui est par­ti en croi­sade contre Fa­ce­book à cause d’une pho­to dé­nu­dée de Mi­reille Darc cen­su­rée par le néo­pu­ri­ta­nisme al­go­rith­mique. « Si le nou­veau monde si­gni­fie la dis­pa­ri­tion des jour­naux pa­pier, des ma­ga­sins de disques, du ci­né­ma en salles, je ne m’y adap­te­rai pas. Je suis un bran­ché de­ve­nu diplodocus. »

Conser­va­teur, Beig­be­der? « Conser­va­teur d’un cer­tain mode de vie li­ber­taire que j’ai connu dans ma jeu­nesse, et de la pla­nète », nuance-t-il. Et snob, tou­jours : « C’était tel­le­ment plus drôle de faire la fête quand elle n’était pas obli­ga­toire », écrit l’éter­nel cou­che­tard entre deux ré­fé­rences à « l’Ho­mo Fes­ti­vus » du pam­phlé­taire Phi­lippe Mu­ray et une dé­non­cia­tion du « to­ta­li­ta­risme dis­co ». « J’at­taque en réa­li­té un sym­bole, ce­lui de ces boîtes de nuit qu’on construit jusque sur les pistes de ski, de ces ma­ga­sins de vê­te­ments qui passent de l’élec­tro as­sour­dis­sante toute la jour­née, ex­plique-t-il. Je suis un ré­ac­tion­naire de la teuf. Je n’ai pas en­vie que le monde se dis­co­thé­quise. »

Qu’on se ras­sure, Fré­dé­ric Beig­be­der tra­vaille tou­jours ac­ti­ve­ment à la ré­ha­bi­li­ta­tion de ces pas­sions dia­bo­li­sées que sont le dé­ta­che­ment, la len­teur et sur­tout la pa­resse. Sa der­nière ré­fé­rence ? L’es­sayiste an­glais Tom Hodg­kin­son, qui prône l’ap­pren­tis­sage du uku­lé­lé et l’in­ter­dic­tion du ré­veille-ma­tin : « L’oi­si­ve­té me semble le meilleur moyen de sau­ver le monde. Ne me l’en­le­vez pas, c’est la seule fa­çon que j’ai trou­vée d’être un mo­dèle pour la pla­nète ! » Au-de­là de l’hu­mour-pro­voc,l’écri­vain, qui dit avoir di­vi­sé ses re­ve­nus par trois, reste sou­cieux de ne pas éri­ger son exode ur­bain et sa so­brié­té heu­reuse en exemple... Conscient que ce sont ses an­nées de vie mon­daine et mé­dia­tique qui lui ont of­fert la clé des champs.

“JE SUIS UN BRAN­CHÉ DE­VE­NU DIPLODOCUS.”

En 2016, à Gué­tha­ry, où il est ins­tal­lé au­jourd’hui.

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