Eve Ba­bitz, écri­vaine culte

EVE BA­BITZ, qui fut l’amante de JIM MOR­RI­SON et de Har­ri­son Ford, est aus­si une ÉCRI­VAINE CULTE, qui vit en re­cluse de­puis un ter­rible ac­ci­dent. On la dé­couvre en­fin en France

L'Obs - - Sommaire - Par ÉLI­SA­BETH PHI­LIPPE

Hol­ly­wood, c’était mieux avant. Quand les filles en vue ne po­saient pas en string sur Ins­ta­gram, mais to­ta­le­ment nues de­vant un jeu d’échecs. En fait, Hol­ly­wood, c’était mieux du temps d’Eve Ba­bitz, cette fan des six­ties et pe­tite ba­by-doll qui, à 20 ans, se fai­sait pho­to­gra­phier dans le plus simple ap­pa­reil, face à un Mar­cel Du­champ che­nu et vê­tu d’un cos­tume sombre. Réa­li­sé en 1963, ce cli­ché d’Eve en te­nue d’Eve, courbes lai­teuses et mèche brune, dé­fiant aux échecs l’un des

SEX & RAGE, par Eve Ba­bitz, tra­duit de l’an­glais par Ja­ku­ta Ali­ka­va­zo­vic, Seuil, 240 p., 20 eu­ros.

plus grands ar­tistes du xxe siècle, al­lait de­ve­nir une image em­blé­ma­tique du post­mo­der­nisme. Em­blé­ma­tique aus­si de l’iti­né­raire d’Eve Ba­bitz, écri­vaine au­da­cieuse dans un corps de pin-up, fille des plages de Los An­geles avec la cul­ture côte Est. Cette ap­pa­rente di­cho­to­mie, c’est en­core elle qui la ré­sume le mieux dans son livre « Eve’s Hol­ly­wood » non tra­duit en fran­çais : « Je res­semble à Bri­gitte Bar­dot et je suis la filleule de Stra­vins­ky. »

Des fées par­ti­cu­liè­re­ment gé­né­reuses se sont pen­chées sur son ber­ceau. Ba­bitz gran­dit entre un père vio­lo­niste vir­tuose, qui tra­vaille pour la Twen­tieth Cen­tu­ry Fox, et une mère ar­tiste. Dans leur mai­son du quar­tier de Chu­la Vis­ta, à Los An­geles, dé­filent Char­lie Cha­plin, Gre­ta Gar­bo, Al­dous Hux­ley, le phi­lo­sophe et prix No­bel Ber­trand Rus­sell. Et puis il y a ce par­rain, com­po­si­teur de gé­nie, qui file en douce des verres de scotch à une Eve ado­les­cente tan­dis que sa femme, Ve­ra, l’ini­tie à la dé­gus­ta­tion du ca­viar.

Dans ce pa­ra­dis ca­li­for­nien bor­dé de pal­miers, Eve s’épa­nouit, jo­lie plante mon­tée en graine en li­sant Proust, Vir­gi­nia Woolf et Co­lette. Elle fait ra­pi­de­ment tour­ner la tête de plus d’un Adam. Par­mi ses conquêtes, le peintre Ed Ru­scha, Jim Mor­ri­son qu’elle com­pare au Da­vid de Mi­chel-Ange, l’ac­teur Steve Mar­tin, le chan­teur Ste­phen Stills ou en­core Har­ri­son Ford. « Har­ri­son pou­vait cou­cher avec neuf per­sonnes en une jour­née. War­ren Beat­ty, seule­ment six », com­men­te­ra plus tard Eve Ba­bitz dans « Va­ni­ty Fair ». Au mi­tan des an­nées 1960, la jeune femme traîne dans des clubs comme le Trou­ba­dour, dé­couvre le rock’n’roll, com­mence à tra­vailler pour « Rol­ling Stone » avec la bé­né­dic­tion de Joan Di­dion, autre fi­gure ma­jeure de la cul­ture amé­ri­caine de l’époque, et nour­rit des rêves d’écri­ture. Dans une lettre, adres­sée au ro­man­cier Jo­seph Hel­ler avec l’es­poir d’être édi­tée, elle se pré­sente ain­si : « J’ai 18 ans, je suis une blonde à forte poi­trine de Sun­set Bou­le­vard. Je suis aus­si écri­vain. »

Son pre­mier livre, « Eve’s Hol­ly­wood », pa­raît en 1974. Une sé­rie d’ins­tan­ta­nés de la faune de Los An­geles, sai­sie dans des for­mules ir­ré­sis­tibles aux al­lures de haï­kus gla­mour. C’est ce qui fait tout le charme du style Ba­bitz, à la fois in­croya­ble­ment sexy et spi­ri­tuel. On re­trouve ce mé­lange de fausse dé­sin­vol­ture et d’ex­trême vi­va­ci­té du trait dans les livres qui suivent. L’au­teure y met en scène des doubles d’elle-même, car­bu­rant au sexe, au cham­pagne et à la co­caïne. La vie, comme elle l’écrit dans « Sex & Rage », res­semble à « un long rock’n’roll ». Qui prend sou­dain fin en 1997. Eve Ba­bitz a 54 ans. De re­tour d’une soi­rée, l’in­fa­ti­gable par­ty girl conduit en fu­mant un ci­gare. De la cendre en­core in­can­des­cente tombe sur sa jupe qui s’en­flamme aus­si­tôt. Ba­bitz en ré­chappe de jus­tesse, la moi­tié de son corps brû­lée au troi­sième de­gré, son vi­sage mi­ra­cu­leu­se­ment épar­gné. Celle qu’une image ren­dit cé­lèbre de­vient in­vi­sible. Comme si Kim Kar­da­shian dé­ci­dait du jour au len­de­main de me­ner la vie re­cluse de J. D. Sa­lin­ger.

Née à Los An­geles en 1943, EVE BA­BITZ a col­la­bo­ré à « Rol­ling Stone », « Vogue », « Es­quire ». Elle pu­blie « Eve’s Hol­ly­wood » en 1974. Suivent « Jours tran­quilles, brèves ren­contres » (Gall­meis­ter), « Sex & Rage », « L. A. Wo­man », « Black Swans ». Elle dis­pa­raît de la scène pu­blique après un ac­ci­dent en 1997. Elle vit tou­jours à Los An­geles.

Sauf que Ba­bitz tient du phé­nix. De­puis quelques an­nées, son oeuvre re­naît des cendres qui ont failli avoir sa peau. Re­dé­cou­verte aux Etats-Unis à la fa­veur d’un ar­ticle dans « Va­ni­ty Fair », elle fait dé­sor­mais l’ob­jet d’un pe­tit culte bran­ché. Ses livres se voient ré­édi­tés et l’un d’entre eux, « L.A. Wo­man », de­vrait don­ner lieu à une sé­rie sur la pla­te­forme Hu­lu. Ce re­gain per­met aux lec­teurs fran­çais de faire en­fin connais­sance avec cette au­teure hors du com­mun. C’est avec plus de trente ans de re­tard, mais ce n’est pas un pro­blème, tant son style pa­raît tou­jours plus mo­derne et in­ven­tif que les trois quarts de la pro­duc­tion lit­té­raire ac­tuelle. En 2015 était ain­si tra­duit « Jours tran­quilles, brèves ren­contres » (Gall­meis­ter), sa­vou­reuse in­tro­duc­tion à l’hé­do­nisme sua­ve­ment dé­ca­dent de Ba­bitz. Pa­raît au­jourd’hui « Sex & Rage », sor­ti ori­gi­nel­le­ment en 1979.

“UNE PART DE MOI RÊ­VAIT D’ÊTRE CO­LETTE”

On y suit la tra­jec­toire de Ja­ca­ran­da Le­ven, clone à peine dé­gui­sé de l’au­teure. Liane coif­fée « d’algues blondes en­che­vê­trées », Ja­ca­ran­da surfe, fait l’amour et lit Proust dans l’avion qui l’em­mène à Ha­waï. Entre deux amants, elle fri­cote avec la jet­set, ces jeunes gens qui fré­quentent les mêmes res­tau­rants fran­çais et se donnent du « chers amis ». Au su­jet de l’un d’eux, por­té dis­pa­ru, Ba­bitz écrit : « La nou­velle de la mort d’Etienne eut de pe­tites ré­per­cus­sions cha­fouines en Bourse. » Le livre, for­mi­da­ble­ment tra­duit par Ja­ku­ta Ali­ka­va­zo­vic, re­gorge de ce genre d’ex­pres­sions dé­li­cieuses, mais dé­borde aus­si de Quaa­lude et d’al­cool. Ce qui nuit quelque peu aux vel­léi­tés d’écri­ture de l’hé­roïne. Tout ce­la donne un livre au charme fou. A l’image de son au­teure.

Alors qu’elle ne donne presque plus d’in­ter­views, pré­fé­rant vivre ca­chée et tran­quille, Eve Ba­bitz a ac­cep­té de ré­pondre à quelques-unes de nos ques­tions par mail. Elle se dit en­chan­tée d’être en­fin tra­duite en fran­çais : « Il y a tou­jours eu une part de moi qui rê­vait d’être Co­lette, nous écrit-elle. J’ai vé­cu six mois à Pa­ris avec ma soeur au dé­but des an­nées 1960, on sor­tait écou­ter Chet Ba­ker au Chat qui Pêche. Voir mes livres tra­duits, ré­édi­tés et ap­pré­ciés par un nou­veau pu­blic, c’est un énorme ca­deau. Peut-être que les gens sont de­ve­nus plus in­tel­li­gents ! » En pleine ère #Metoo, elle a conscience d’in­car­ner une époque ré­vo­lue : « On pour­rait me consi­dé­rer comme une vic­time alors que tout ce que j’ai fait, je l’ai vou­lu. Comme la pho­to avec Mar­cel Du­champ. Je l’aime et j’aime la jeune fille qui est des­sus. Cette fille as­sez cou­ra­geuse pour se mettre à nu dans l’es­poir de re­con­qué­rir son pe­tit ami. Mais tout ça, le Los An­geles que j’ai connu, il n’en reste rien. A part les ta­qui­tos ! » Elle a écrit quelques pages sur son ac­ci­dent qui se­ront pu­bliées dans un re­cueil d’ar­ticles. « Je ne sais pas si je conti­nue­rai à écrire. J’aime ma vie telle qu’elle est au­jourd’hui, au­près de ma soeur et de mes amis. Je me sens en paix. »

Eve Ba­bitz face à Mar­cel Du­champ en 1963 à Los An­geles. Une image my­thique.

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