par So­phie Fon­ta­nel

Pour­quoi les col­lants des femmes sont-ils ma­jo­ri­tai­re­ment noirs ? Il est temps de re­ve­nir aux col­lants écrus, beiges, en laine des an­nées 1960

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Votre ser­vi­teuse a dé­jà ra­con­té ici comment les col­lants, presque tou­jours ab­sents des dé­fi­lés et des pho­tos de mode, sont tou­te­fois fort utiles, in­dis­pen­sables, voire obli­ga­toires dans la vraie vie et dans cer­tains mé­tiers. Pour­quoi ont-ils si mau­vaise presse ? Les femmes elles-mêmes peuvent fa­ci­le­ment le dire : tout d’abord, on se sent sou­vent dé­li­vrée quand on les re­tire. Et en­suite, bien des te­nues ves­ti­men­taires « en­le­vées », gaies, s’éteignent dès lors qu’on ajoute une paire de col­lants. « Ça fait des jambes de veuve, c’est la dé­pres­sion », pour ci­ter un com­men­taire ju­di­cieux sur Ins­ta­gram, à pro­pos des col­lants opaques noirs, les plus ven­dus, les plus por­tés en 2018.

Que vous en­triez dans un Mo­no­prix ou dans une bou­tique spé­cia­li­sée en lin­ge­rie, vous ver­rez qu’en ce qui concerne les jambes, la pro­po­si­tion est à 90% noire. Or, il n’en a pas tou­jours été ain­si. Peu à peu, les col­lants cou­leur chair sont de­ve­nus sy­no­nymes d’une rin­gar­dise in­con­ce­vable, eux qui furent le chic ab­so­lu. C’est au point que les ima­gi­ner ré­ap­pa­raître semble im­pos­sible. Pour au­tant, la mode ne cesse de faire fête à ce dont, l’ins­tant d’avant, elle ne vou­lait plus en­tendre par­ler. Les épau­lettes, eh bien, elles re­viennent par exemple. La pièce man­quante d’hier est de­main l’ir­ré­sis­tible ob­jet du dé­sir. C’est ain­si.

Alors oui, certes, les col­lants chair semblent ré­sis­ter à cet ordre des choses. Votre ser­vi­teuse qui, comme la plu­part des femmes, n’est pas du tout ten­tée par eux les trouve d’ailleurs trop old­fa­shio­ned. La pièce man­quante manque cruel­le­ment. Une so­lu­tion ? Peut-être. En fouillant dans les pho­tos d’ar­chives, j’ai été frap­pée de consta­ter que vers la fin des an­nées 1960, les femmes com­men­çaient à lâ­cher les col­lants chair pour d’autres… clairs. Ils étaient écrus, beiges, gris clair, très chauds, en laine ou en Ny­lon fan­tai­sie, ajou­rés, avec des mo­tifs comme des lo­sanges ou des che­vrons. Les jambes ont eu cette heure de gloire où, tout en étant au chaud, elles pou­vaient être des en­ti­tés à la fois op­ti­mistes et hi­ver­nales. On trouve ces types de mo­dèles dans une sé­rie mode sur deux dans les ma­ga­zines « Elle » et « Vogue » de ces an­nées-là (Ca­the­rine De­neuve les por­tait avec des bottes et des jupes longues fen­dues). Les dé­go­ter dans le com­merce au­jourd’hui est une autre paire de manches. J’en ai re­pé­ré chez Gerbe et chez Ta­bio. Dans les autres marques (Dim, Fo­gal, Falke…), on a des col­lants noirs un peu trans­pa­rents, à plu­me­tis, qui au moins laissent voir de la chair, donc de la vie. Mais la pièce man­quante ne dé­ment pas sa ré­pu­ta­tion : elle manque.

Les marques ont peur de ne pas la vendre. C’est que, entre l’époque dont je viens de par­ler et au­jourd’hui, la cou­leur des chaus­sures a chan­gé. Nous por­tons ma­jo­ri­tai­re­ment des chaus­sures noires… et nous as­sor­tis­sons. Bref, le simple fait d’ima­gi­ner des col­lants clairs, loin d’être un dé­tail, re­dé­fi­ni­rait de fond en comble notre ap­pa­rence contem­po­raine. Uto­pie? Comme par ha­sard, les ha­bits beiges re­viennent. Et le ca­mel des an­nées 1970, sur les bottes. Le noir pour­rait bien perdre une par­tie de son hé­gé­mo­nie. J’écris « une par­tie » car c’est aus­si le co­me­back des an­nées 1980-1990, avec leurs col­lants noirs si opaques. Et donc, on pour­rait voir co­ha­bi­ter le clair et l’obs­cur, ce se­rait beau, ce­la nous fe­rait quit­ter l’uni­for­mi­té. Ça res­sem­ble­rait à la vie. At­ten­dons.

L’AC­TRICE GE­NE­VIÈVE WAÏTE ET SES COL­LANTS BLANCS POUR DIOR DANS LE SWINGING LON­DON.

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