Com­plè­te­ment Miró

DA­VID NAHMAD est l’un des plus grands mar­chands et col­lec­tion­neurs d’art au monde. Il a vi­si­té avec nous, à Pa­ris, la GRANDE RÉ­TROS­PEC­TIVE consa­crée au PEINTRE CA­TA­LAN

L'Obs - - Sommaire - Par BER­NARD GÉNIÈS Pho­tos BRU­NO COUTIER

MIRÓ, Grand-Pa­lais, Pa­ris-8e. Jus­qu’au 4 fé­vrier. Ca­ta­logue : RMN-GP, 304 p., 45 eu­ros.

Dix fois. Da­vid Nahmad avait dé­jà vi­si­té dix fois l’ex­po­si­tion Miró lorsque nous l’avons ren­con­tré. Quand des amis passent à Pa­ris, il les y em­mène. Pein­tures, sculp­tures, des­sins – en tout près de 150 oeuvres – ja­lonnent cette ré­tros­pec­tive or­ches­trée par Jean-Louis Prat. Ce­lui-ci a été l’ami de l’ar­tiste et ce lien ap­porte à l’en­semble réuni une va­leur et une co­hé­rence res­pec­tueuses. Joan Miró, ce n’est pas une cha­pelle. Comme le rap­pelle ce par­cours, il a tour­né son re­gard vers les maîtres qui l’ont pré­cé­dé, comme Cé­zanne, puis les peintres cu­bistes ; il a par la suite fré­quen­té le tour­billon sur­réa­liste dans les an­nées 1920. Pi­cas­so conser­va toute sa vie l’« Au­to­por­trait » (1919) que son ami ca­ta­lan lui of­frit. Et He­ming­way ache­ta, en 1925, « la Ferme » : « Ja­mais, écri­vit-il, je ne vou­drais l’échan­ger contre un autre ta­bleau au monde […]. Il y a là-de­dans tout ce que vous sen­tez de l’Es­pagne quand vous y êtes et aus­si tout ce que vous sen­tez quand vous n’y êtes pas […]. » On re­trouve ces deux ta­bleaux au Grand-Pa­lais, pre­miers ja­lons d’un che­min qui ser­pente jus­qu’à la fin des an­nées 1960. Il y a là des chefs-d’oeuvre, comme ces deux « In­té­rieur hol­lan­dais » (ve­nus l’un du MoMA, l’autre du Me­tro­po­li­tan), et aus­si « Bleu I », « Bleu II », « Bleu III », somp­tueux trip­tyque dont le fond azu­réen est grif­fé de rouge et nim­bé de fines constel­la­tions noires. « Comment ne pas ai­mer Miró ? in­ter­roge Da­vid Nahmad. Tout le monde l’aime ! Je connais des gens qui dé­testent Pi­cas­so, ça peut se com­prendre. Mais Miró… »

Nahmad parle en connais­sance de cause. Homme d’af­faires, col­lec­tion­neur, mar­chand, ce sep­tua­gé­naire li­ba­nais (il pos­sède aus­si un pas­se­port ita­lien) est à la tête d’une for­tune es­ti­mée par le ma­ga­zine « Forbes » à 1,9 mil­liard de dol­lars. Ré­sident mo­né­gasque, ma­rié, trois en­fants, il est à la tête d’une col­lec­tion pro­di­gieuse (« fa­mi­liale », pré­cise-t-il) : près de 10000 oeuvres du xxe siècle par­mi les­quelles 300 Pi­cas­so et tout au­tant de Miró, si ce n’est plus. Grande fi­gure des ventes pu­bliques, il a fait ré­cem­ment un coup d’éclat en ache­tant 115 mil­lions de dol­lars la « Fillette à la cor­beille fleu­rie », de Pi­cas­so, qu’il a prê­té au Mu­sée d’Or­say pour l’ex­po­si­tion « Bleu et rose ».

Qui est Da­vid Nahmad? Il est le fils d’un grand ban­quier d’Alep qui fut le seul dé­pu­té juif au Par­le­ment sy­rien. Après la créa­tion d’Is­raël, sa fa­mille émigre au Li­ban, où il naît en 1947. Au dé­but des an­nées 1960, elle part pour l’Ita­lie. Ado­les­cent, c’est là qu’il dé­couvre l’art mo­derne. Son frère aî­né, col­lec­tion­neur lui-même, guide ses pre­miers pas. Cette pas­sion ne l’a ja­mais quit­té de­puis cin­quante ans. Pour lui, l’art doit se par­ta­ger. « Les ar­tistes, dit-il, n’ont pas créé des oeuvres pour qu’elles res­tent en­fer­mées dans des col­lec­tions. Une oeuvre qui n’est pas mon­trée est une oeuvre qui meurt. » Pour l’ex­po­si­tion du Grand-Pa­lais, il a prê­té 16 ta­bleaux. Et ac­cep­té d’être notre guide, dans cette pré­sen­ta­tion où la cou­leur et les formes tu­toient à chaque ins­tant la poé­sie.

“PEIN­TURE (TÊTE)” (1927)

Le titre de ce ta­bleau n’est pas le bon, il fau­drait qu’ils le changent ! « Tête », ça ne suf­fit pas ! Miró a re­pré­sen­té un chat, une tête de chat. Là en­core, on est dans les an­nées 1920, pé­riode de toutes les in­ven­tions. Le fond est brut, on dis­tingue la trame. Au-des­sus des grandes mous­taches, les yeux sont bleu, rouge, vert. Ce ta­bleau a long­temps ap­par­te­nu à une grande col­lec­tion amé­ri­caine. Quand il a été mis aux en­chères, il n’a pas trou­vé d’ac­qué­reur. Je l’ai ache­té après la vente, en 1992, pour une somme dé­ri­soire. C’est une oeuvre que j’aime beau­coup, celle-là je veux la gar­der. Elle fait ré­son­ner quelque chose en moi.

“SOI­RÉE SNOB CHEZ LA PRIN­CESSE” (1946)

Miró a peint ce ta­bleau au len­de­main de la guerre, dans une si­tua­tion dif­fi­cile. Il est âgé de 53 ans, les temps sont rudes. Pierre Ma­tisse vend alors, à New York, ses « Constel­la­tions » pour 500 dol­lars. Ce ta­bleau est une image de l’après-guerre, le monde com­mence à re­trou­ver ses cou­leurs. Comme sur la toile. Miró n’était évi­dem­ment pas du tout snob, j’ai eu

Né à Bar­ce­lone en 1893, JOAN MIRÓ est mort à Pal­ma de Ma­jorque en 1983. Peintre, sculp­teur, gra­veur, ce « Ca­ta­lan in­ter­na­tio­nal » a été un des grands noms du sur­réa­lisme.

De­vant un des 16 ta­bleaux qu’il a prê­tés, « Vol de l’oi­seau au clair de lune ».

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