Gauche Sé­go­lène Royal, les se­crets d’un come-back

L'Obs - - SOMMAIRE - Par SYL­VAIN COU­RAGE

L’an­cienne mi­nistre de l’En­vi­ron­ne­ment pro­pose de me­ner une liste ras­sem­blant la gauche de gouvernement et les éco­lo­gistes aux pro­chaines élec­tions eu­ro­péennes. Yan­nick Ja­dot, pa­tron d’EELV, et l’ex-so­cia­liste Ha­mon ont dé­jà dit non. Mais la can­di­date de 2007 s’obs­tine, non sans cal­culs…

A Rennes, le 13 dé­cembre der­nier, la salle de l’Es­pace Ouest-France est comble. Quand Sé­go­lène Royal fait son en­trée, un mur­mure par­court l’as­sis­tance : « Ce que vous êtes belle ! » tra­duit l’ani­ma­teur de la ren­contre. L’ex-mi­nistre de l’En­vi­ron­ne­ment, ve­nue pré­sen­ter son livre « Ce que je peux en­fin vous dire » (Fayard), est aux anges. A 65 ans, la tour­née de pro­mo­tion de son ma­ni­feste « éco­lo-fé­mi­niste » lui offre un re­tour en pleine lu­mière. « Les femmes comme la na­ture tout en­tière sont les vic­times de la do­mi­na­tion mas­cu­line, avance-t-elle. Si on écou­tait les femmes, on n’en se­rait pas là… » Un ar­gu­ment qui per­met à l’an­cienne can­di­date à la pré­si­den­tielle de 2007 de ré­in­ter­pré­ter son des­tin. « “La folle du Poi­tou”, la “gauche Bé­cas­sine”, “l’im­passe”, c’était moi », ri­gole-t-elle. Et de dé­non­cer, de­vant deux cents té­moins, la « vio­lence de l’adul­tère » en­du­rée pen­dant la cam­pagne de 2007… « Si je peux vrai­ment en par­ler au­jourd’hui, c’est que la loi du si­lence a été bri­sée grâce au mou­ve­ment Metoo », jus­ti­fie-t-elle. L’ac­tua­li­té lui va à ra­vir. A la crise des « gi­lets jaunes », qu’elle a « vue ve­nir », elle ré­pond par « l’éco­lo­gie po­si­tive », la « dé­mo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive » ou « l’ordre juste ». Rien que des tubes des an­nées 2000 ! « Je ne suis pas tou­chée par le dé­ga­gisme, car je n’ai pas va­rié dans mes convic­tions et mes pro­po­si­tions », sou­ligne-t-elle. Et la po­li­tique ? « Ce n’est pas fi­ni, puisque je suis de­vant vous. »

C’est donc re­par­ti. Om­ni­pré­sente dans les mé­dias et en­chaî­nant les si­gna­tures, Sé­go­lène Royal s’est trou­vé un nou­veau dé­sir d’ave­nir: ras­sem­bler la gauche « éco­lo­giste et so­ciale » aux

eu­ro­péennes de mai 2019. « On ne peut pas consta­ter l’ur­gence cli­ma­tique et se perdre dans les que­relles de bou­tiques et d’ego, ex­plique-t-elle. Si elle reste di­vi­sée, la gauche va au casse-pipe alors qu’un bou­le­vard s’ouvre entre Ma­cron et Mé­len­chon. » Son pro­jet ? Consti­tuer une « liste ci­toyenne » qui trans­cende les cli­vages par­ti­sans. « Je ne suis plus adhé­rente au PS et je ne me pré­sen­te­rai que dans le cadre d’une liste élar­gie à la so­cié­té ci­vile », pré­cise celle qui rêve, une fois en­core, de ren­ver­ser la table.

Sur­prise ! On la croyait las­sée des in­trigues et des coups tor­dus de la vie pu­blique, vac­ci­née à ja­mais contre les hu­mi­lia­tions élec­to­rales, en­ga­gée dans le com­bat pour l’en­vi­ron­ne­ment grâce à sa fon­da­tion Dé­si­rs d’Ave­nir pour la Pla­nète (sic) et sur­tout oc­cu­pée à dé­fendre les in­té­rêts de la France comme am­bas­sa­drice des pôles… La voi­là qui re­plonge dans la fosse aux lions. Et pour me­ner la plus ar­due des croi­sades: ré­con­ci­lier une gauche en miettes, qui n’en fi­nit pas de se que­rel­ler. Pas moins de cinq listes de gauche et éco­lo­giste pour­raient s’af­fron­ter en mai pro­chain. Hor­mis celle de La France in­sou­mise, pas une d’entre elles n’est cré­di­tée de plus de 10% des in­ten­tions de vote. « Aux eu­ro­péennes, la pro­por­tion­nelle en­cou­rage la mul­ti­pli­ca­tion des listes. Il suf­fit de faire 5% pour avoir un élu. Et les frais de cam­pagne sont rem­bour­sés à par­tir de 3%. Ajou­tez à ce­la que les élec­teurs se dé­foulent dans les urnes, et vous com­pren­drez l’am­pleur du pro­blème », ré­sume Jean-Christophe Cam­ba­dé­lis, an­cien pre­mier se­cré­taire du PS.

“ROYAL, C’EST DE LA VIEILLE PO­LI­TIQUE”

Dans ce contexte, la mis­sion de Sé­go­lène Royal semble im­pos­sible. Dé­jà en lice pour le compte de son mou­ve­ment Gé­né­ra­tion.s, Ha­mon a dit niet : pas ques­tion pour l’ex-can­di­dat so­cia­liste à la pré­si­den­tielle de re­ve­nir dans le gi­ron de Sé­go­lène Royal. Quant à Yan­nick Ja­dot, le lea­der d’Eu­rope Eco­lo­gie-les Verts, il vient car­ré­ment de re­je­ter une pro­po­si­tion qui lui au­rait per­mis de di­ri­ger une liste com­mune dans la­quelle l’ex-mi­nistre de l’En­vi­ron­ne­ment avait pro­po­sé de ne fi­gu­rer qu’en deuxième po­si­tion. « Sé­go­lène Royal, c’est de la vieille po­li­tique », a flin­gué l’éco­lo qui dé­nonce « un énième tour de passe-passe du PS pour se sau­ver la mise ». L’écon­duite n’a guère ap­pré­cié. Mais le but de la ma­noeuvre a été at­teint. « Sé­go­lène a of­fert de se sa­cri­fier en s’at­ten­dant à un re­fus. C’était une ma­nière de dé­mon­trer que Ja­dot est di­vi­seur et par­ti­san d’une éco­lo­gie sec­taire », ex­plique un sé­go­lé­niste. Preuve s’il en fal­lait que la pa­tronne est loin d’avoir re­non­cé : « Il faut don­ner un peu de temps au temps. Je pren­drai ma dé­ci­sion cou­rant jan­vier », main­tient-elle.

“JE N’AI RIEN DE­MAN­DÉ, ON M’A SOL­LI­CI­TÉE”

Reste à ex­pli­quer cet im­pé­rieux dé­sir de re­tour. « Je n’ai rien de­man­dé, on m’a sol­li­ci­tée », as­sure-t-elle. En vé­ri­té, l’idée d’une can­di­da­ture aux eu­ro­péennes lui au­rait été sug­gé­rée, dès l’au­tomne 2017, par l’un de ses plus fi­dèles com­pa­gnons: Pa­trick Men­nuc­ci, alias « Sé­go­lin », an­cien di­rec­teur ad­joint de sa cam­pagne pré­si­den­tielle de 2007. En mal d’ac­tion, l’ex-dé­pu­té de Mar­seille a joué les en­tre­met­teurs. Au mois de fé­vrier, le mou­ve­ment Gauche Arc-en-ciel, fon­dé par le dé­pu­té so­cia­liste Luc Car­vou­nas, can­di­dat mal­heu­reux au poste de pre­mier se­cré­taire du PS, se réunis­sait dans la ci­té pho­céenne. « Pa­trick Men­nuc­ci, qui nous sou­tient, m’a conseillé de prendre contact avec Sé­go­lène Royal. Je ne la connais­sais pas », se sou­vient Car­vou­nas, l’an­cien vall­siste. Après un ca­fé, l’al­liance est scel­lée. « La sin­cé­ri­té de Sé­go­lène m’a bluf­fé. Pour re­trou­ver du sens et de la sé­ré­ni­té dans une France vio­len­tée par les ex­pé­riences Sar­ko­zy, Hol­lande et Ma­cron, une femme dis­po­nible pour le ras­sem­ble­ment peut ap­por­ter beau­coup », s’en­thou­siasme-t-il. De­puis oc­tobre, cet émis­saire a mul­ti­plié les ren­dez-vous. « Avec Pierre Laurent et Fabien Rous­sel (PCF), Be­noît Ha­mon (Gé­né­ra­tion.s) ou Da­vid Cor­mand (EELV), les échanges ont été cor­diaux, mais la lo­gique d’ap­pa­reil l’a em­por­té », constate-t-il. Après un dé­jeu­ner avec Raphaël Glucks­mann, le dé­pu­té du Val-de-Marne es­père en­core trou­ver un sou­tien du cô­té de Place pu­blique, le mou­ve­ment in­tel­lec­tuel fon­dé par l’es­sayiste pour ré­veiller la gauche… Même si ce­lui-ci est aus­si cour­ti­sé par Be­noît Ha­mon.

Or­ga­ni­sée par le fi­dèle Men­nuc­ci, la ren­contre de Sé­go­lène Royal avec la nou­velle di­rec­tion du PS a été plus concluante. « Le

cou­rant est bien pas­sé avec la jeune gé­né­ra­tion, plus éco­lo et moins ma­cho que la pré­cé­dente », es­time Royal. Au point que le nu­mé­ro deux du par­ti, Sé­bas­tien Vin­ci­ni, par­ti­cipe dé­sor­mais aux réunions heb­do­ma­daires d’un pe­tit co­mi­té pro-Royal. Outre les sé­go­lé­nistes his­to­riques – Pa­trick Men­nuc­ci et le dé­pu­té Guillaume Ga­rot – s’y cô­toient aus­si des élec­trons libres comme les dé­pu­tés Fran­çois-Michel Lam­bert (ex-EELV) ou Jean-Michel Clé­ment (LREM) et des « coeurs so­li­taires » de l’an­cien PS tels Luc Car­vou­nas et Fran­çois Kal­fon (ex-mon­sieur son­dages de DSK). Com­men­taire de Royal : « C’est in­for­mel, et je ne veux sur­tout pas que ce­la res­semble à un bu­reau na­tio­nal du PS ! »

C’est pour­tant bien au vieux PS – et à son in­signe fai­blesse – qu’elle doit sa meilleure for­tune. « Pour les élec­tions eu­ro­péennes, qui ne lui ont ja­mais été fa­vo­rables, le par­ti cherche un homme ou une femme pro­vi­den­tiels », ex­plique Jean-Christophe Cam­ba­dé­lis, stra­tège de la « gauche plu­rielle » pen­dant les an­nées Jos­pin et pre­mier se­cré­taire de 2014 à 2017. Après avoir ex­clu de me­ner la liste lui-même par crainte d’être dé­po­sé au len­de­main d’une dé­faite an­non­cée, Oli­vier Faure a ten­té de convaincre Ch­ris­tiane Tau­bi­ra. En vain. Pour ne pas in­dis­po­ser son aile gauche, le pre­mier se­cré­taire a en­suite re­je­té les avances du com­mis­saire eu­ro­péen Pierre Mos­co­vi­ci, qui s’y voyait dé­jà… C’est alors que l’hy­po­thèse Royal lui est ap­pa­rue comme re­ce­vable : « Le peuple de gauche ne com­prend pas que nous conti­nuions à nous dé­chi­rer, au risque de lais­ser Ma­cron comme seule al­ter­na­tive à l’ex­trême droite », ex­plique Oli­vier Faure, qui fut na­guère fas­ci­né par le couple Royal-Hol­lande au point de lui consa­crer une étrange BD psy­cha­na­ly­tique (1). « Le PS est cré­di­té de 3,5% des in­ten­tions de vote dans les son­dages. Il a tout in­té­rêt à se ran­ger der­rière Royal, qui peut sans doute amé­lio­rer ce score par sa no­to­rié­té mé­dia­tique », ana­lyse Cam­ba­dé­lis.

Iro­nie du sort, « Sé­go » qui fut mé­pri­sée par l’ap­pa­reil so­cia­liste ap­pa­raît donc comme l’ul­time re­cours du PS. « C’est amu­sant, non ? » sou­rit-elle. Ce­rise sur le gâ­teau : Mar­tine Au­bry, qui lui avait « vo­lé » la di­rec­tion du par­ti en 2008, la sou­tient dé­sor­mais. « Vous avez vu que même Fran­çois Hol­lande vante la lé­gi­ti­mi­té de ma can­di­da­ture dans un ar­ticle de “Pa­ris-Match” ? » sou­ligne Sé­go­lène. Evi­dem­ment, cer­taines émi­nences so­cia­listes voient rouge : « C’est le re­tour des Thé­nar­dier », grince Pierre Mos­co­vi­ci. Elle n’en a cure. « Il ne manque plus que Fa­bius pour de­man­der “qui va gar­der les pe­tits-en­fants ?” » s’amuse-t-elle.

La soif de re­vanche est une puis­sante mo­ti­va­tion. « Sé­go­lène Royal a été ré­ac­ti­vée quand il est de­ve­nu évident que Fran­çois Hol­lande son­geait à se re­pré­sen­ter en 2022 », cer­ti­fie un connais­seur du couple qui a pré­si­dé aux des­ti­nées du PS pen­dant vingt ans. « Comme Hol­lande, elle a pu­blié un livre et fait la tour­née des li­brai­ries. Elle se sert des eu­ro­péennes comme d’un trem­plin pour lui si­gni­fier qu’il pour­rait la re­trou­ver sur son che­min. » Une lec­ture ro­ma­nesque ? Dans son livre, Sé­go­lène Royal conti­nue d’at­tri­buer la res­pon­sa­bi­li­té de sa dé­faite à la pré­si­den­tielle de 2007 à la tra­hi­son de ce­lui qui avait été son com­pa­gnon et de­meu­rait le pre­mier se­cré­taire du PS. A la pri­maire de 2011, elle a bien ten­té de se re­mettre du trau­ma­tisme en af­fron­tant son ex. Ce fut une cui­sante dé­faite, puis un ral­lie­ment de rai­son « au nom des en­fants », vite com­pro­mis par une hu­mi­lia­tion aux lé­gis­la­tives, à La Ro­chelle. D’un tweet as­sas­sin, sa ri­vale d’alors, Va­lé­rie Trier­wei­ler, avait ten­té de la condam­ner aux ou­bliettes. Stoïque, Sé­go­lène Royal at­ten­dit la rup­ture entre la jour­na­liste de « Pa­risMatch » et Fran­çois Hol­lande pour se voir ou­vrir les portes du gouvernement. « Elle s’est re­fait une san­té au mi­nis­tère de l’En­vi­ron­ne­ment, mais elle n’est tou­jours pas al­lée au bout de ce qu’elle es­time être son des­tin », ra­conte un proche.

Com­plice de la pre­mière heure d’Em­ma­nuel Ma­cron, Sé­go­lène Royal fut de ces in­times qui, en dé­cembre 2016, dé­con­seillèrent à Hol­lande de se re­pré­sen­ter. Elle voyait alors dans le tren­te­naire un conti­nua­teur de sa cam­pagne de 2007 : créa­tion d’un mou­ve­ment neuf, al­liance avec Bay­rou, tran­si­tion éco­lo­gique… Mais le jeune pré­sident l’a dé­çue. Après une pé­riode d’ob­ser­va­tion bien­veillante, elle a ces­sé de­puis sep­tembre de mé­na­ger l’Ely­sée. « J’ai été la pre­mière à ex­pli­quer que la fiscalité sur le die­sel ne pas­se­rait pas, rap­pelle-t-elle. Pour évi­ter la co­lère des “gi­lets jaunes”, il fal­lait main­te­nir l’aug­men­ta­tion très pro­gres­sive et les me­sures d’ac­com­pa­gne­ment que j’avais pré­vues. Et sur­tout an­nu­ler les hausses beau­coup plus ra­pi­de­ment pour évi­ter la confron­ta­tion vio­lente. »

“ÇA LEUR FE­RA UN SOU­VE­NIR”

A l’évi­dence, la théo­ri­cienne de « l’ordre juste » songe dé­jà à la pré­si­den­tielle de 2022. Que Ja­dot ou Ha­mon se piquent de concur­ren­cer La France in­sou­mise l’ar­range. Royal ne fait rien pour mé­na­ger la gauche de la gauche, comme l’at­teste son com­men­taire des images des ly­céens de Mantes-la-Jo­lie age­nouillés les mains sur la nuque par les po­li­ciers. « Ça leur fe­ra un sou­ve­nir », a-t-elle lan­cé. Son pro­jet est bien de ra­tis­ser au centre. Ain­si a-t-elle ten­té secrètement de ral­lier Jean-Louis Bor­loo à sa cause. Mais l’an­cien mi­nistre de la Ville n’a pas cra­qué…

Plus mit­ter­ran­dienne que ja­mais, elle ima­gine une vaste re­com­po­si­tion face à Ma­cron. Un score ne se­rait-ce qu’ho­no­rable aux eu­ro­péennes la re­met­trait dans le jeu. Sauf si le risque de com­pro­mettre son image dans une ba­taille per­due d’avance fi­nis­sait par pré­va­loir… Dans ce cas, Sé­go­lène Royal pour­rait at­tendre une oc­ca­sion plus fa­vo­rable. Plus stra­tège que ses ad­ver­saires ne le pensent, cette fille de mi­li­taire ap­plique la de­vise des conqué­rants at­tri­buée par Lé­nine à Na­po­léon : « On s’en­gage, puis on voit. » Les ma­chos n’ont qu’à bien se te­nir.

(1) « Sé­go, Fran­çois, pa­pa et moi », Ha­chette Lit­té­ra­tures.

Ren­contre avec des lec­teurs de son der­nier livre à l’Es­pace Ouest-France, à Rennes, le 13 dé­cembre.

Can­di­date mal­heu­reuse à la pri­maire de 2011, Royal pense-t-elle à un match re­tour contre Hol­lande en 2022?

Luc Car­vou­nas, Pa­trick Men­nuc­ci et Guillaume Ga­rot, sé­go­lé­nistes de longue (ou fraîche) date.

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