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LE VOYAGE DU CA­NA­PÉ-LIT, PAR PIERRE JOURDE, GAL­LI­MARD, 272 P., 20 EU­ROS (EN LI­BRAI­RIES LE 10 JAN­VIER).

L'Obs - - SOMMAIRE - JÉ­RÔME GAR­CIN

Adepte du free-fight, Pierre Jourde n’a ja­mais été du genre à se cou­cher. On n’a pas ou­blié la ma­nière dont, em­prun­tant à l’in­tran­si­geant Ju­lien Gracq et au boxeur Jean Pré­vost, il frap­pa ses contem­po­rains au plexus so­laire, dans « la Lit­té­ra­ture sans es­to­mac ». A Saint-Ger­main-des­Prés, comme à Lus­saud, son « pays per­du » du Can­tal, il a tou­jours cher­ché les coups. (On le ver­ra ici, ar­mé d’une simple bou­teille d’eau, pro­vo­quer en duel Ch­ris­tine An­got dans les cou­lisses du Théâtre de la Col­line et ré­ta­blir, douze ans après la rixe, la vé­ri­té his­to­rique.) Si, à 63 ans, il consent à s’al­lon­ger, c’est qu’il a trou­vé le di­van sur le­quel, sa­cri­fiant à une psy­cha­na­lyse sau­vage – « comme le sau­mon, c’est la meilleure » –, il peut dé­crire ses rêves, dé­rou­ler ses sou­ve­nirs, ré­veiller ses morts et tra­vailler ses zy­go­ma­tiques. En fait de di­van, il s’agit d’un ca­na­pé-lit. Très laid, très ver­dâtre, très vieux et très en­com­brant. Après la mort de sa grand-mère, à la­quelle l’ob­jet ap­par­te­nait, Pierre Jourde est char­gé, par sa mère, de le convoyer de­puis Cré­teil jus­qu’à la ferme fa­mi­liale de Lus­saud, à 1100 mètres d’al­ti­tude, où il faillit être lyn­ché en 2005 et où son père, ce « ma­nuel tendre », est en­ter­ré. L’au­teur de « la Pre­mière Pierre » re­chigne, es­ti­mant que le meuble se­rait mieux à la dé­chet­te­rie, mais fi­nit par céder. Avec son frère Ber­nard, et la femme de ce der­nier, il loue un Ci­troën Jum­per (230 eu­ros TTC), em­barque la re­lique et part pour l’Au­vergne, via La Cha­ri­té-sur-Loire, Ne­vers, Mou­lins, Cler­mont-Fer­rand. Soit la ba­ga­telle de 500 ki­lo­mètres. En route, le pas­sé dé­file; rien de plus li­bé­ra­toire qu’un di­van am­bu­lant. On ap­prend ain­si que, à 20 ans, Pierre s’ha­billait en peau de mou­ton pour as­sis­ter aux concerts de Led Zep­pe­lin, ven­dait « l’Hu­ma » à la sor­tie de la messe, s’ini­tiait du cô­té des Glé­nan à la voile et au stoï­cisme en re­ce­vant quinze gerbes de vo­mis. Qu’il fut in­car­cé­ré, avec son frère, par l’ar­mée gua­té­mal­tèque. Qu’une voi­sine al­sa­cienne, adepte du « Monde des livres », ten­ta de le « cre­ver » bou­le­vard de Cha­ronne. Qu’il voue un culte à Jean-Ma­rie Pros­lier, à Paul Pré­boist et à la non­nette. Qu’il frô­la l’abla­tion des tes­ti­cules et su­bit, à Londres, les avances d’un coif­feur grec. Et pour­quoi une per­sis­tante odeur de chiottes est as­so­ciée au jasmin. C’est peu dire qu’on ri­gole beau­coup dans ce « fou­toir nar­ra­tif » aux in­ces­santes di­gres­sions, dont l’hu­mour, re­haus­sé de sub­jonc­tifs ron­flants et agré­men­té de ca­lem­bours, évoque ce­lui de « Trois Hommes dans un ba­teau », de Je­rome K. Je­rome. Deux ans après un adieu dé­chi­rant à son fils Ga­briel, Pierre Jourde se dé­foule, se tord, s’égaye, et, ce­rise sur le ca­na­pé, ne s’épargne guère. C’est du na­nan.

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