Pou­vait-on évi­ter la crise des “gi­lets jaunes” ?

L'Obs - - EN COUVERTURE - Par YVES HALIFA (*)

Tout est par­ti d’un pro­blème : faire ac­cep­ter une taxe sur le die­sel per­çue comme in­juste. Ce pro­blème est de­ve­nu un conflit : des po­si­tions di­ver­gentes, avec d’un cô­té l’exi­gence du re­trait de la taxe, de l’autre le re­fus ca­té­go­rique de sa­cri­fier la tra­jec­toire éco­lo­gique. Parce que le conflit fait peur à l’Etat, il n’a pu l’as­su­mer. Né­go­cier, quel mot di cile! Car il si­gni­fie qu’on a be­soin de l’autre pour par­ve­nir à ses fins et qu’on perd sa li­ber­té de dé­ci­der uni­la­té­ra­le­ment.

Or quand le conflit sort de son lit, il se trans­forme en crise. L’Etat aux abois ne pense plus qu’à une chose : cal­mer le jeu. Mais cette ré­ac­tion à contre­temps désyn­chro­nise tout : on tente de ré­pondre aux pre­mières re­ven­di­ca­tions (aban­don de la taxe) qui ne sont plus d’ac­tua­li­té car elles n’étaient que l’ex­pres­sion d’un pro­blème plus grave à ré­soudre et qui n’a pas été re­con­nu en temps utile (l’in­jus­tice fis­cale). Pa­ral­lè­le­ment, les « gi­lets jaunes » sont de­ve­nus de plus en plus im­per­méables aux conces­sions.

Pour évi­ter la crise, il faut as­su­mer le conflit en ac­com­pa­gnant les mé­con­tents sur le ter­rain des in­sa­tis­fac­tions, en les écou­tant, en ima­gi­nant en­semble des so­lu­tions. Il faut ache­ter le mes­sage de l’autre avant de vendre le sien, telle est la clé d’une bonne ges­tion des ten­sions so­ciales. Né­go­cier est l’acte le plus dé­mo­cra­tique qui soit. La ver­ti­ca­li­té du pou­voir a em­pê­ché l’Etat de prendre conscience qu’il ne su sait pas d’agir POUR les gens mais qu’il fal­lait le faire AVEC eux. On a re­pro­ché aux « gi­lets jaunes » de ne pas sa­voir se struc­tu­rer avec des dé­lé­gués re­pré­sen­ta­tifs et des re­ven­di­ca­tions ra­tion­nelles. Mais en face d’eux, il y avait des maires ap­pau­vris et des pré­fets aux ordres de Pa­ris ne vou­lant pas de conflit.

Et si on pas­sait de la ver­ti­ca­li­té à l’ho­ri­zon­ta­li­té ? Du « je vais vous ex­pli­quer » au « trou­vons des so­lu­tions aux di cultés que vous ren­con­trez » ? Mais les com­por­te­ments ré­flexes is­sus de l’his­toire de la cen­tra­li­té des pou­voirs res­sur­gissent vite – ar­gu­men­ta­tion, ri­poste, conces­sions, rup­tures –, au lieu d’en­clen­cher très vite la seule ré­ac­tion e cace, l’ac­com­pa­gne­ment de la co­lère pour la faire at­ter­rir sur le ta­pis vert de la né­go­cia­tion. ■

(*) Yves Halifa, di­rec­teur du ca­bi­net Re­la­tions et spé­cia­liste de la ré­so­lu­tion de pro­blèmes par la né­go­cia­tion, in­ter­vient en en­tre­prises comme con­seil, mé­dia­teur et for­ma­teur.

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