Le sur­vi­vant

Acom­pa­gné de son pe­tit-fils, Elie Bu­zyn est re­tour­né dans le camp où il fut dé­por­té, ado­les­cent, et où il vit ses pa­rents par­tir vers la chambre à gaz. Nous avons fait le voyage avec lui

L'Obs - - REPORTAGE - De notre en­voyée spé­ciale DOAN BUI

Dans le bus rem­pli de ly­céens et d’étu­diants, An­ton, 13 ans, a pris place à cô­té de son grand-père, Elie Bu­zyn, juste au pre­mier rang. Em­mi­tou­flé dans son écharpe, bon­net vis­sé sur la tête, on di­rait qu’il part au ski, mais c’est en réa­li­té un pè­le­ri­nage très par­ti­cu­lier qui com­mence pour lui. Tout le monde s’est le­vé à l’aube afin de ne pas ra­ter le vol Pa­ris-Cra­co­vie de 7 heures, re­tour le soir même, très tard, pour ce voyage an­nuel à Au­sch­witz or­ga­ni­sé par le grand rab­bin Haïm Kor­sia. Dans le groupe, on les re­marque très vite tous les deux, lui, l’homme de 89 ans aux che­veux blancs, doyen du groupe, et son pe­tit-fils aux joues rondes d’en­fant, le plus jeune de tous. Ils ont tous les deux les mêmes yeux très clairs, et leur re­la­tion lu­mi­neuse et pleine de pe­tits gestes d’at­ten­tion écla­bousse le re­gard. An­ton sai­sit le mi­cro du guide: « Tiens, Da­di, ra­conte. Faut ap­puyer sur le bou­ton, comme ça. »

La voix du grand-père s’élève, étrange guide d’un jour : « Bon­jour à tous. J’ai été dé­por­té à 15 ans à Au­sch­witz. D’autres dé­por­tés m’ont souf­flé de dire que j’avais 17 ans, alors à la sé­lec­tion, quand on est des­cen­dus du train, je suis par­ti à droite avec ceux qui tra­vaillaient. Mes pa­rents sont par­tis à gauche. Je vais vous dire la vé­ri­té : je n’ai qu’une hâte, être à ce soir, pour ren­trer à Pa­ris. Je me suis tou­jours ju­ré que je ne res­te­rai ja­mais dor­mir ici. C’est… [un si­lence, le mi­cro gré­sille] dif­fi­cile. Mais je n’ai pas de tombes où me re­cueillir pour mes pa­rents. Je suis obli­gé de ve­nir ici. »

Le ma­tin avait com­men­cé avec l’étape dans l’an­cienne sy­na­gogue d’Oś­wię­cim, le nom po­lo­nais d’Au­sch­witz. Là, on a dé­rou­lé les rou­leaux de la To­rah, on a prié, et, sous les yeux de son grand-père, An­ton, qui vient d’ef­fec­tuer sa bar-mits­va, a lui aus­si lu la prière, en hé­breu. Et puis il a bien fal­lu re­mon­ter dans le bus. Pour le camp. Le bus a pas­sé la ri­vière, puis le McDo­nald’s sur le rond-point, qui rap­pelle qu’Oś­wię­cim est une pe­tite ville de Po­logne comme une autre, et puis voi­là, on l’a dis­tin­gué. Le camp. Et plus on s’ap­pro­chait, plus Elie Bu­zyn sem­blait se re­cro­que­viller sur lui-même. Lui qui, pen­dant cin­quante ans, avait re­fu­sé de re­voir les lieux. Lui qui, né à Łódź, vit son frère abat­tu de­vant lui, le 7 mars 1940, alors qu’ils étaient ras­sem­blés par les na­zis pour être par­qués dans le

“JE VAIS VOUS DIRE LA VÉ­RI­TÉ : JE N’AI QU’UNE HÂTE, ÊTRE À CE SOIR, POUR REN­TRER À PA­RIS.” ÉLIE BU­ZYN

ghet­to avec sa fa­mille. Les che­veux de sa mère blan­chirent d’un coup, et lui, l’en­fant, de­vint l’adulte, le père de ses pa­rents, le pro­tec­teur de sa soeur aî­née. Elie tra­vaillait à l’usine, là où l’on ra­me­nait des masses de vê­te­ments souillés, ta­chés de sang, à re­cy­cler. Cer­tains re­con­nais­saient des vê­te­ments ayant ap­par­te­nu à leurs proches, « mais ils re­fu­saient l’évi­dence ». Et puis vint la dé­por­ta­tion de tous les ha­bi­tants du ghet­to. En août 1944, Au­sch­witz. Les pa­rents sont ga­zés. Elie et sa soeur sur­vivent. Le camp est éva­cué en 1945. Elie marche, lors des ter­ribles marches de la mort, où les ca­davres s’em­pilent au bord des routes, il est in­ter­né à Bu­chen­wald puis, à la fin de la guerre, ra­pa­trié en France, dans un convoi de 423 en­fants dé­por­tés, aux cô­tés d’Elie Wie­sel. La France. C’est là où il lui reste un oncle. Sa bouée se­ra le fran­çais, son ti­cket pour le fu­tur. A par­tir de là, Elie « ex­tirpe de [son] cer­veau » le po­lo­nais, sa langue ma­ter­nelle : « Je ne le parle plus, je ne le com­prends même plus, ça ne m’in­té­resse pas de le com­prendre. » Rayés, donc, la Po­logne, le pas­sé.

Il l’avait tou­jours ré­pé­té aux siens: ja­mais il ne re­vien­drait là-bas. Et puis il y eut son fils, Gaël (1), qui, en 1993, lui an­non­ça vou­loir faire le voyage à Au­sch­witz. Elie l’a alors ac­com­pa­gné. Et il s’est mis (un peu) à ra­con­ter. Long­temps, il n’avait rien dit. Son épouse, Et­ty, en­ten­dait ses cau­che­mars, toutes les nuits : « Je rê­vais du ré­veil dans la ba­raque. Et de l’ap­pel. Quand ils nous met­taient au garde à vous. » Ses en­fants, eux, n’osaient pas lui po­ser de ques­tions. Ils sa­vaient, bien sûr. A la mai­son, il y avait les an­ciens dé­por­tés qui ve­naient. Comme cet ami qui n’avait ja­mais ou­blié qu’à Bu­chen­wald Elie lui avait don­né sa cein­ture, alors qu’il suf­fi­sait d’un pan­ta­lon qui tombe pour mou­rir, par­fois. « Il l’a tou­jours, la cein­ture, mais il ne me l’a ja­mais ren­due. Je crois qu’il la lé­gue­ra au mu­sée de Bu­chen­wald. » Par­ler aux autres dé­por­tés, oui, c’était en­core ima­gi­nable. « Mais aux en­fants, non… Quand on est pa­rent, on n’a pas en­vie de lé­guer de la souf­france. » La soeur aî­née d’Elie, dé­por­tée en même temps que lui, était par­tie à droite, aus­si. Il l’a re­trou­vée quelques mois après la li­bé­ra­tion du camp : « Elle n’est ja­mais sor­tie d’Au­sch­witz. Moi, je me tai­sais, elle, elle par­lait. Tout le temps, tout le temps. Je la sup­pliais d’ar­rê­ter, mais rien n’y fai­sait. Elle en par­lait tout le temps, et plus per­sonne ne pou­vait écou­ter. »

TER­RIBLES RE­LI­QUES

Il faut par­ler pour­tant, ré­pète dé­sor­mais Elie. Peut-être parce que, de ceux qui ont vé­cu la Shoah, ils ne sont plus si nom­breux à être en­core en vie. On sent chez ce bien­tôt no­na­gé­naire un sen­ti­ment d’ur­gence, ce­lui qui fait dire au hé­ros aux che­veux blancs de « l’An­goisse du roi Sa­lo­mon », de Ro­main Ga­ry : « Je n’ai pas échap­pé aux na­zis […] pour me lais­ser faire par une quel­conque mort dite na­tu­relle de troi­sième ordre, sous de mi­teux pré­textes phy­sio­lo­giques. » Peut-être aus­si parce que la mé­moire et l’his­toire n’ont ja­mais été au­tant en dan­ger (voir en­ca­dré). Il s’est pro­mis d’em­me­ner cha­cun de ses pe­tits-en­fants. C’est pour ce­la aus­si qu’Elie a écrit ce livre de sou­ve­nirs, « J’avais 15 ans » (2). Pour que

tout ce­la reste écrit quelque part.

Sur le por­tail, l’ins­crip­tion « Ar­beit macht frei » se dé­tache sur le ciel très bleu. Il fait beau, un froid pi­quant. On fris­sonne. An­ton le re­marque: « On est avec nos man­teaux et nos écharpes, mais Da­di, lui, n’avait qu’une épais­seur quand il y était. » Il y a quelque chose d’éton­nant à voir le vieil homme se fondre par­mi les tou­ristes, mettre son casque au­dio pour suivre la vi­site du camp où il fut in­ter­né. Par­fois, il prend la pa­role à la place du guide. Il ex­plique la to­po­gra­phie des lieux. De­vant les masses de che­veux, de chaus­sures, de va­lises ex­po­sées der­rière les vi­trines, ces ter­ribles re­li­ques d’un crime de masse, il marche. Vite. Long­temps, il a boi­té. Ses pieds avaient ge­lé pen­dant les marches de la mort. Bien plus tard, en se met­tant à la course, il a réa­li­sé qu’il réus­sis­sait à at­té­nuer la dou­leur. Elie le cou­reur est alors de­ve­nu ma­ra­tho­nien, New York, Pa­ris, entre autres, por­tant même la flamme des jeux Olym­piques à 77 ans, à Tu­rin.

Elie passe aus­si très vite dans la salle du « Livre des Noms ». Là où sont consi­gnés les 4 mil­lions de morts iden­ti­fiés. Il n’ou­vri­ra pas la page où se trouve le nom des Bu­zyn. Ce nom qui était la seule chose qui lui res­tât, qui lui a fait dire non à son oncle qui pro­po­sait de l’adop­ter, pour le gar­der, ce nom. « Il manque en­core 1,5 à 2 mil­lions de noms. Les na­zis avaient tout fait pour ef­fa­cer les traces. Mais les ar­chives vont être ou­vertes dans les Bal­kans, et on les re­trou­ve­ra. »

AU­TOUR, LES BARBELÉS

Les traces. Toute sa vie, il les a cher­chées. En­tre­te­nant un rap­port sin­gu­lier avec la trace la plus vi­sible, ce nu­mé­ro ta­toué sur le bras, le B7572, qui fut son « pas­se­port pour la sur­vie », le signe qu’il avait échap­pé à la chambre à gaz, mais aus­si son far­deau qui le dis­tin­guait de ses pa­rents… C’est aus­si ce nu­mé­ro qui lui a per­mis de re­cons­ti­tuer, avec l’aide d’une his­to­rienne, qu’il fai­sait par­tie d’un convoi ar­ri­vé le 21 août 1944. Date de dé­cès de ses pa­rents, donc. Ce nu­mé­ro, pour­tant, il l’a fait re­ti­rer. Dé­cou­pant la peau. C’était comme le po­lo­nais. Il fal­lait non pas seule­ment ef­fa­cer, mais « ex­pul­ser ». Et le bout de peau avec le nu­mé­ro est de­ve­nu un ma­cabre ta­lis­man. « Je le gar­dais tou­jours dans mon por­te­feuille. C’était de­ve­nu presque comme la tombe de mes pa­rents. J’étais ob­sé­dé par ce nu­mé­ro, que j’em­por­tais par­tout avec moi. » Il le per­dra une fois. Le re­trou­ve­ra. La deuxième fois, le por­te­feuille est lais­sé dans un ca­sier de club de sport, avant d’être vo­lé. « J’ai été trau­ma­ti­sé par cette perte. J’ai mis beau­coup de temps à m’en re­mettre. A un mo­ment, j’ai même vou­lu à nou­veau me ta­touer mon nu­mé­ro, re­cou­per la peau. Mais ma fa­mille était contre. Et mon mé­de­cin aus­si. Il m’a ex­pli­qué que ce se­rait comme fal­si­fier l’his­toire. »

C’est presque un sou­la­ge­ment de sor­tir des ba­raques. De­hors, on marche à l’air libre. Au­tour, les barbelés. Il y a aus­si la po­tence, où l’on pen­dait ceux qui ten­taient de fuir. An­ton de­mande si beau­coup de dé­por­tés se sui­ci­daient. « Très peu, en fait. Pas ques­tion de leur mâ­cher le tra­vail. » Après Au­sch­witz, il reste l’étape Bir­ke­nau. Le soir tombe. Im­pres­sion sai­sis­sante que cette pers­pec­tive des­si­née par la ligne de che­min de fer qui semble se perdre dans le vide : voi­là la Ju­den­rampe, où avait lieu la sé­lec­tion. L’obs­cu­ri­té nappe d’ombres les sil­houettes des vi­si­teurs, fan­to­ma­tiques. La voix d’Elie s’élève. Il ra­conte ce mo­ment où il a vu pour la der­nière fois ses pa­rents. « Ce qu’on n’ar­rive pas à ima­gi­ner, c’est le bruit. Les cris, les hur­le­ments, les aboie­ments. » Et les cris dans les chambres à gaz. Elles ont été dé­truites, et il faut se les re­pré­sen­ter au loin. Dans la fo­rêt de Bir­ke­nau. « Le gaz était lourd, donc vers le haut, on mou­rait moins vite. Les gens s’em­pi­laient, grim­paient sur les ca­davres pour ten­ter de res­pi­rer le plus long­temps pos­sible. »

Les bou­gies ont été al­lu­mées sur le mé­mo­rial de Bir­ke­nau. Le froid pé­nètre les os. Le rab­bin Haïm Kor­cia pro­nonce le kad­dish. Dans la lueur trem­blante, les vi­sages d’Elie Bu­zyn et de son pe­tit-fils sont à peine éclai­rés. Avant, des ly­céens lui ont de­man­dé : qu’est-ce qui lui a per­mis de te­nir? « Ma mère. Elle m’avait fait pro­mettre de sur­vivre. Pour ra­con­ter. »

“ON EST AVEC NOS MAN­TEAUX ET NOS ÉCHARPES, MAIS DA­DI, LUI, N’AVAIT QU’UNE ÉPAIS­SEUR QUAND IL Y ÉTAIT.” AN­TON BU­ZYN, PE­TIT-FILS DU RES­CA­PÉ ÉLIE BU­ZYN

Le camp de concen­tra­tion d’Au­sch­witzBir­ke­nau. Elie Bu­zyn (à droite) y est ar­ri­vé en août 1944.

De­ve­nu un mu­sée dès 1947, à l’ini­tia­tive du Par­le­ment po­lo­nais, le camp d’Au­sch­witz est aus­si consi­dé­ré comme le plus grand ci­me­tière du monde.

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