Re­li­gion

Pour Del­phine Hor­vil­leur, femme rab­bin et es­sayiste, les an­ti­sé­mites re­prochent aux juifs d’ap­par­te­nir à une re­li­gion qui ne veut être ni uni­ver­selle ni pro­sé­lyte

L'Obs - - Sommaire - Par MI­CHAEL FOESSEL, phi­lo­sophe

L’an­ti­sé­mi­tisme ana­ly­sé par Del­phine Hor­vil­leur

Lorsque l’on évoque de nos jours l’an­ti­sé­mi­tisme, c’est sou­vent pour sa­voir qui est an­ti­sé­mite. De­vant la mul­ti­pli­ca­tion des in­sultes, des at­taques, par­fois des crimes dont les juifs sont vic­times au­jourd’hui en Eu­rope, la ques­tion est in­évi­table : quels sont les por­teurs contem­po­rains de cette haine an­ces­trale? Alors com­mencent les po­lé­miques. Cer­tains dé­noncent un nou­vel an­ti­sé­mi­tisme d’ori­gine mu­sul­mane, d’autres pensent que cette dé­tes­ta­tion de­meure sur­tout un hé­ri­tage chré­tien. Cer­tains y voient une ca­rac­té­ris­tique constante de l’ex­trême droite, d’autres une dé­rive tou­jours pos­sible de la gauche ra­di­cale. On se pas­sionne pour la ques­tion « qui est an­ti­sé­mite? » et on se de­mande ra­re­ment « qu’est-ce que l’an­ti­sé­mi­tisme ? ».

Le der­nier livre de Del­phine Hor­vil­leur af­fronte ce pro­blème avec ta­lent. Dans « Ré­flexions sur la ques­tion juive », Sartre af­fir­mait que c’est le re­gard qu’au­trui pose sur un juif qui fait de lui un juif, sug­gé­rant que l’an­ti­sé­mite in­vente le ju­daïsme. Dans « Ré­flexions sur la ques­tion an­ti­sé­mite », l’au­teure change de fo­cale, mais elle re­tient l’idée se­lon la­quelle les juifs entrent dans l’his­toire avec un ad­ver­saire im­pi­toyable sur leurs pas.

La Bible hé­braïque ne parle d’abord que des Hé­breux (les « pas­sants »), un peuple qui, comme Abra­ham, rêve d’une terre sur la­quelle il n’est pas né. Hor­vil­leur rap­pelle que les Hé­breux n’ont pas d’iden­ti­té re­li­gieuse, ils sont en quête d’un lieu où vivre et d’une li­ber­té à exer­cer. C’est seule­ment dans le « Livre d’Es­ther » que les juifs sont nom­més, et ils le sont en com­pa­gnie de leur en­ne­mi. Ori­gi­naire de Ju­dée, épouse du roi de Perse As­sué­rus, Es­ther est pour­sui­vie par la haine du mi­nistre Ha­man, qui veut ex­ter­mi­ner tous les juifs du royaume.

Qui est Ha­man? Le livre pré­sente une gé­néa­lo­gie pas­sion­nante de ce­lui qui de­vien­dra l’ar­ché­type de tous les an­ti­sé­mites à ve­nir. Le lec­teur croise les fi­gures d’Ama­lek et de sa mère, Tim­na, dont une tra­di­tion tal­mu­dique af­firme que les rab­bins ont re­fu­sé de l’ad­mettre dans la mai­son d’Is­raël. L’hy­po­thèse est his­to­ri­que­ment su­jette à cau­tion, mais Hor­vil­leur garde ce qui la mo­tive : et si l’on ne par­don­nait pas aux juifs d’ap­par­te­nir à une re­li­gion qui ne veut être ni uni­ver­selle ni pro­sé­lyte?

Bien sûr, tous les an­ti­sé­mites ne rêvent pas de de­ve­nir juifs. Mais ils fan­tasment sur une iden­ti­té à la­quelle ils n’ap­par­tiennent pas. L’au­teur dé­roule ce fil en mon­trant com­ment, de­puis Rome, le prin­ci­pal ad­ver­saire des juifs est le dé­sir d’em­pire. L’em­pire veut être une com­mu­nau­té uni­ver­selle ré­gie par la loi des hommes alors que les juifs in­carnent la sé­pa­ra­tion au nom de la loi de Dieu. Les juifs re­pré­sentent d’au­tant plus l’im­pos­si­bi­li­té de « faire Tout » qu’ils ont le mau­vais goût de s’obs­ti­ner dans leur foi, mal­gré les per­sé­cu­tions. Que peut bien être cette iden­ti­té qui em­pêche les autres (les « gen­tils ») de ne faire qu’un?

Del­phine Hor­vil­leur montre l’im­por­tance du thème de l’élec­tion dans la rhé­to­rique an­ti­sé­mite : le juif « n’est pas haï pour ce qu’il n’a pas, mais pour ce qu’il a ». On lui re­proche d’avoir l’ar­gent, le pou­voir, les pri­vi­lèges, mais on lui en veut sur­tout d’une élec­tion ve­nue du ciel et dont le reste de l’hu­ma­ni­té se­rait ex­clu. Or, cette élec­tion n’est pas quelque chose que les juifs pos­sèdent comme un tré­sor, elle dé­signe plu­tôt la tâche tou­jours in­ache­vée de se consa­crer à la trans­cen­dance. Les juifs, dit l’au­teur, « ont un rap­port dou­lou­reux à l’ori­gine ». Dieu leur fait don de la Loi, certes, mais les Tables des com­man­de­ments sont bri­sées par Moïse. C’est ce que ne leur par­donnent pas les « in­té­gristes de l’in­té­gri­té » qui rêvent d’une ori­gine stable, di­cible et ré­ité­rable.

L’an­ti­sé­mi­tisme est la lo­gique mor­ti­fère se­lon la­quelle « pour que le monde soit en paix, il fau­drait se dé­bar­ras­ser de ce qui di­vise, et que le juif in­carne ». C’est la crainte que le Tout (re­li­gion uni­ver­selle, na­tion, em­pire) soit me­na­cé dans son in­té­gri­té. C’est une an­goisse iden­ti­taire dont rien n’in­dique qu’elle ait ces­sé d’être ac­tuelle.

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