Sur les traces de Ru­dyard Ki­pling

L'officiel Voyage - - SOMMAIRE - PAR AYMERIC MAN­TOUX PHO­TOS EDOUARD PEL­LIC­CI

L’au­teur du Livre de la jungle est mort il y a 150 ans. L’oc­ca­sion de re­tour­ner sur ses pas, au centre de la pé­nin­sule in­dienne, où le cé­lèbre aven­tu­rier-écri­vain a ima­gi­né l’in­croyable his­toire de Mow­gli. D’au­tant plus que Taj y pro­pose des sa­fa­ris dont raf­folent pe­tits et grands.

Le camp de Bagh­van édi­fié au bord de la ri­vière Pench, à sec en de­hors des pé­riodes de mous­son, est si­tué en bor­dure du parc na­tio­nal de Pench, une des prin­ci­pales ré­serves au monde pour les tigres en li­ber­té.

Tem­pé­ra­ture de l’air, 31 °C. Hu­mi­di­té 80 %. L’odeur de l’inde vous tombe des­sus dès la des­cente de l’avion à Bom­bay. Quand dé­jà on ruis­selle en short et en tongs, on se de­mande ce qu’ont dû res­sen­tir les nou­veaux ar­ri­vants bri­tan­niques il y a plus d’un siècle et de­mi. Comme les pa­rents de Ki­pling, fraî­che­ment dé­bar­qués du Staf­ford­shire en 1865. Il fal­lait un cer­tain cran à l’époque pour par­tir à l’aven­ture dans ces contrées hos­tiles. Même quand, comme Ru­dyard Ki­pling, on est né à Bom­bay, d’un père an­glais, peintre et illus­tra­teur, et qu’on a sillon­né le sous-conti­nent, de­puis Lahore, où il était ré­dac­teur en chef de la ga­zette, à la cé­lèbre sta­tion de mon­tagne de Shim­la. “Le voyage com­men­çait dans l’in­con­fort sur la route ou le rail. Il se ter­mi­nait dans la fraî­cheur du soir”, écri­vait-il au mi­tan des an­nées 1880. Au­jourd’hui ce n’est pas à che­val qu’on se rend en plein centre du pays, mais en avion. Il faut deux heures (et dix de­grés de plus) pour par­ve­nir à Nag­pur, ci­té per­due dans l’im­men­si­té du sous-conti­nent. Et en­suite trois bonnes heures de voi­ture sur une route pas trop mal car­ros­sée, puis plus car­ros­sée du tout. Les en­fants sont KO mais éba­his. Mais ils ne pipent mot. Le camp de Bagh­van édi­fié au bord de la ri­vière Pench, à sec en de­hors des pé­riodes de mous­son, est si­tué en bor­dure du parc na­tio­nal de Pench, une des prin­ci­pales ré­serves au monde pour les tigres en li­ber­té. C’est là qu’en 1894 nais­saient sous la plume de Ru­dyard Ki­pling Mow­gli et tous ses amis. Les pé­ré­gri­na­tions de l’en­fant-loup se dé­roulent du cô­té de Seo­ni et de Ch­hind­wa­ra, au coeur de l’état du Madhya Pra­desh. Les en­fants nous croient bien naïfs de leur conter cette his­toire. “Mais en­fin, Mow­gli, il existe pas !” L’en­fant-loup ? La gé­né­ra­tion pe­tite pou­cette, on ne la lui fait pas. Pour­tant, on rap­porte qu’un en­fant-loup a bien été cap­tu­ré en 1831 par le lieu­te­nant Moor dans la fo­rêt de Seo­ni. Une his­toire ra­con­tée dans Seeo­nee, le livre se­miau­to­bio­gra­phique d’un cé­lèbre na­tu­ra­liste de l’époque, Stern­dale, dont on mur­mure qu’il au­rait for­te­ment ins­pi­ré Ki­pling. De nom­breux lieux des aven­tures de Mow­gli fi­gurent dans le parc, comme la ri­vière Wai­gun­ga, dans les gorges de la­quelle Sher Khan est tué, ou en­core le vil­lage de Kan­hi­wa­ra.

À cause de l’homme et de sa soif in­ex­tin­guible d’étendre son ter­ri­toire en dé­fri­chant, tout semble beau­coup plus sec, dé­so­lé, que l’uni­vers luxu­riant de Mow­gli.

À Bagh­van, donc, le Livre de la jungle prend vie. La ri­vière Pench ser­pente à tra­vers les col­lines, fo­rêts et val­lées sur plus de 1400 km2. Le sol ar­gi­leux, rouge ou jaune par en­droits, per­met le dé­ve­lop­pe­ment de grandes éten­dues de teck qui n’ont rien à voir avec les dé­cors de Walt Dis­ney. Hor­mis peut-être les gros blocs de roche ba­sal­tique noire qui se désa­grègent dans un sol co­ton­neux. À cause de l’homme et de sa soif in­ex­tin­guible d’étendre son ter­ri­toire en dé­fri­chant, tout semble beau­coup plus sec, dé­so­lé, que l’uni­vers luxu­riant de Mow­gli. Et ça, les mômes d’au­jourd’hui le com­prennent par­fai­te­ment. Pas d’élé­phants non plus. La ve­dette, comme dans le des­sin ani­mé, c’est le tigre. Et pas n’im­porte le­quel, le Tigre du Ben­gale, s’il vous plaît. Ici, c’est lui le roi de la jungle. “Une qua­ran­taine de ces gros chats car­ni­vores se par­tagent le ter­ri­toire. Il existe donc un pour­cen­tage de chance as­sez im­por­tant d’en ren­con­trer un au cours de votre sé­jour, sor­tant comme par en­chan­te­ment d’un bos­quet de bam­bous géants”, confie, tout sou­rire, notre guide. Tan­dis qu’on se met sur la piste des tigres, on scrute les plaines et prai­ries, et l’on croise des hordes de daims, de cerfs, d’an­ti­lopes, à dé­faut des hyènes, loups, ours, ja­guars et panthères, et aus­si des ma­caques, tou­jours fa­cé­tieux, et des paons, qui ont quand même l’air beau­coup moins bêtes qu’à Thoi­ry.

Deux jours à tra­quer le my­thique fé­lin, mais Sher Khan n’a tou­jours pas mon­tré ses ba­bines. Pas la moindre trace dans le lit as­sé­ché des ri­vières où il chasse d’or­di­naire, au­cun pas tra­ver­sant la piste. Rien. Dé­cep­tion conte­nue des gar­çons. Même à la tom­bée de la nuit dans les mares ré­si­duelles de la mous­son de l’an der­nier, nous sommes bre­douilles. Mais les soi­rées sont belles, sous les étoiles, et la nour­ri­ture in­dienne va­riée au­tant qu’épi­cée. Les lou­lous se ra­battent sur des nans au ghee ou des plats aux sa­veurs les plus douces.

Tan­dis qu’on se met sur la piste des tigres, on scrute les plaines et prai­ries, et l’on croise des hordes de daims, de cerfs, d’an­ti­lopes, à dé­faut des hyènes, loups, ours, ja­guars et panthères…

Ban­jaar Too­la ré­pond à l’idée qu’on se fai­sait du cam­pe­ment de Ru­dyard Ki­pling. Des chambres spa­cieuses, avec tout le confort mo­derne, leur ter­rasse en teck et leurs chaises sa­fa­ri pliantes…

Nous fai­sons en­suite cap vers le camp de tentes de Ban­jaar Too­la, dans les tré­fonds du parc na­tio­nal de Khana, à quelques six heures de route. Le pay­sage se mé­ta­mor­phose len­te­ment. Mais il peine par­fois à émer­ger de la pous­sière. Tout change, mais rien ne change, sur des cen­taines de ki­lo­mètres. La route, étroite, est une piste de terre ro­sâtre, bor­dée par une ga­le­rie de vil­lages, tous pa­reils, et de rares arbres, ba­nians ou mar­ron­niers. Elle se dé­roule à l’in­fi­ni, à tra­vers des dé­cors tou­jours iden­tiques : éten­dues en friche, cal­ci­nées, buis­sons de taillis, terres va­gue­ment culti­vées, taches de blé. Des ca­mions ou des bus en­travent conti­nuel­le­ment notre course. Mais pas le calme re­la­ti­ve­ment olym­pien des en­fants.

La sur­prise, agréable, est au bout du che­min. Le camp, tout en bois, dé­ploie ses élé­gantes tentes très “Raj style” au­tour de la ri­vière Poo­la. Il est ni­ché sur les hau­teurs des col­lines Sat­pu­ra, qui on­dulent leurs masses gra­ni­tiques entre de vertes prai­ries, comme s’il s’agis­sait d’un sque­lette de di­no­saure. Au­tour, des fo­rêts de teck et un sous-bois épais, dif­fi­cile à pé­né­trer. Il fait moins chaud qu’à Pench et la vé­gé­ta­tion dé­cline des nuances de vert in­fi­nies. Ri­vières, re­lief, pas éton­nant que cer­tains des plus beaux do­cu­men­taires ani­ma­liers consa­crés aux tigres aient été tour­nés ici, comme Un es­pion dans la jungle, réa­li­sé par la BBC, qui a fait le tour du monde et rem­por­té plu­sieurs prix. Bien plus que Bagh­van, Ban­jaar Too­la ré­pond à l’idée qu’on se fai­sait du cam­pe­ment de Ru­dyard Ki­pling. Des chambres spa­cieuses, avec tout le confort mo­derne, leur ter­rasse en teck et leurs chaises sa­fa­ri pliantes, leur salle de bains équi­pée à la fois d’un “tub” et d’une douche, des ven­ti­la­teurs à l’an­cienne… même le té­lé­phone est vin­tage, c’est dire si l’at­ten­tion a été por­tée à l’al­lure des lieux au­tant qu’à leur fonc­tion uti­li­taire. Les jour­nées se suivent, ryth­mées par des ri­tuels im­muables, mais pour­tant ne se res­semblent pas.

Le­ver à 5h, thé mas­sa­la et por­ridge, sui­vi d’une bonne ra­sade de whis­ky (pas pour les mi­neurs, ici non plus !), avant le pre­mier game drive. Pre­mière sor­tie, pre­mier tigre. Les en­fants sont aux anges. Ils ont pu le pho­to­gra­phier. C’est mieux qu’à Vincennes, le Livre de la jungle en di­rect… même pas peur. Ils en re­de­mandent plu­tôt. Au cours du pé­riple en Land Ro­ver, ac­com­pa­gnés d’un guide du parc na­tio­nal, ils se­ront gâ­tés, avec une man­gouste et un ours brun – bien plus pe­tit que le Ba­loo de Mogw­li des­si­né par Dis­ney –, ob­ser­vé seule­ment une à deux fois par an, donc beau­coup plus rare que Sheer Khan. En fin de ma­ti­née, re­tour à Ban­jar Too­la pour se ra­fraî­chir, se re­po­ser ou se bai­gner dans l’éton­nante pis­cine au bord de la ri­vière. Plus tard dans la jour­née, nou­veau tour de piste pour ten­ter à nou­veau d’ob­ser­ver un tigre qui – non les en­fants – n’est pas un proche pa­rent de l’in­vi­zi­mals Ti­ger Shark. L’af­faire dure deux heures, jus­qu’au cou­cher du so­leil entre ba­nians et an­ti­lopes – un must see !

À la nuit tom­bée, veillée avec des tou­ristes re­vam­pés en aven­tu­riers de l’arche per­due, et cou­cher tôt avec les lu­cioles. Épui­sés, les en­fants ne de­mandent pas leur reste. Ce ne sont pas les tam­bours du vil­lage voi­sin, réunis toute la nuit pour cé­lé­brer un mariage, qui les em­pê­che­ront de dor­mir, con­trai­re­ment à leurs pa­rents ! Et si “on peut re­ti­rer l’homme de l’inde, mais pas l’inde de l’homme”, se­lon l’écri­vain in­dien San­jay Su­brah­ma­nyam, c’est en­core plus vrai avec les en­fants.

Chez Taj, les lodgessont de vé­ri­tables pa­laces de bois et detoile en­tiè­re­ment dé­mon­tables, conçuspour ne lais­ser au­cune trace sur l'en­vi­ron­ne­ment.

Sher Khan… en vrai.

Spa­cieuses, les chambres em­pruntentl'es­sen­tiel aux ar­ti­sans et ar­tisteslo­caux.Chaque bun­ga­low dis­pose d'une pe­tite cour pri­vée pour faire la sieste ou se re­po­ser. Entre deux sa­fa­ris, pause bri­tish, avec thé et pe­tits gâ­teaux sur le ca­pot de la Land Ro­ver.La dé­cor est par­ti­cu­liè­re­ment soi­gnée dans les lodges. Ici le sa­lon com­mun.

Ren­contre du troi­sième type entre un sadhu et Louis. L'élé­gance et les cou­leurs des sa­ris, à chaque coin de la rue. Les singes avec leurs pe­tits, les en­fants adorent.

La plate-forme du lodge est abrupte. Nepas se pen­cher! Cerfs, daims et an­ti­lopes s'ébattent comme au pa­ra­dis.Notre guide.

Dans chaque lodge, la dis­po­si­tion des chambres est dif­fé­rente.

En­trée de l'on­sen de l'au­berge Soyo­tei, au bord du Pa­ci­fique.

Bom­bay, porte d'en­trée ma­gique de l'inde. Ici la vue de­puis le Taj Lands End. Le confort, même dans la jungle, est du genre éco­lo très chic. La mous­ti­quaire et chaise sa­fa­ri, on se pren­drait presque pour Ki­pling. Paul et Louis, épui­sés après 4 heures de route ca­ho­tique.

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