Oups, les caisses de l’Etat sont (dé­jà) vides !

Si la si­tua­tion des col­lec­ti­vi­tés lo­cales et de la Sé­cu s’amé­liore, l’Etat a tou­jours du mal à ré­duire son ni­veau de dé­penses. Le 9 no­vembre, il au­ra consom­mé toutes ses res­sources

L'Opinion - - La Une - Ra­phaël Le­gendre

L’Ins­ti­tut éco­no­mique Mo­li­na­ri pu­blie ce mar­di une étude pé­da­go­gique sur les dé­fi­cits – par­fois les ex­cé­dents – des ad­mi­nis­tra­tions pu­bliques de toute l’Union eu­ro­péenne. Si la France se classe sans sur­prise dans le bas du ta­bleau, l’ori­gi­na­li­té du rap­port tient dans sa pré­sen­ta­tion. Plu­tôt que d’ali­gner d’abs­cons ra­tios ex­pri­més en points de PIB que seuls les ini­tiés com­prennent, le centre d’étude a choi­si de pré­sen­ter ces don­nées comme les comptes d’un mé­nage. Ré­sul­tat : on ap­prend que l’Etat fran­çais vit à cré­dit à par­tir du 9 no­vembre, trois se­maines avant la moyenne de nos voi­sins eu­ro­péens. Un écart in­quié­tant, qui n’a ja­mais été aus­si grand de­puis quinze ans. MER­CRE­DI, LES CAISSES DE L’ETAT se­ront vides. En tout cas, elles l’étaient à cette date l’an­née der­nière. En 2015, « l’ad­mi­nis­tra­tion cen­trale fran­çaise a dé­pen­sé l’in­té­gra­li­té de ses res­sources le 9 no­vembre, 53 jours avant la fin de l’an­née », in­dique l’Ins­ti­tut éco­no­mique Mo­li­na­ri ( IEM) dans une étude qui, à l’image de ce qu’il fait dé­jà avec le jour de « li­bé­ra­tion fis­cale », trans­forme des ra­tios de fi­nances pu­bliques éso­té­riques en image par­lante pour le grand pu­blic. Cé­cile Phi­lippe, la di­rec­trice gé­né­rale du centre de re­cherche, ex­plique : « C’est une le­çon d’éco­no­mie pé­da­go­gique. Illus­trer le ni­veau des dé­penses pu­bliques par un biais ca­len­daire est plus concret qu’un taux de dé­penses pu­bliques qui ne parle qu’aux spé­cia­listes. Tout le monde fait l’ex­pé­rience des dif­fi­cul­tés de fin de mois ».

Dé­penses éle­vées. Pour ar­ri­ver à ce ré­sul­tat, l’IEM se base sur les don­nées d’Eu­ro­stat, l’Ins­ti­tut eu­ro­péen de la sta­tis­tique. Les cher­cheurs ont di­vi­sé les re­cettes par les dé­penses puis ont mul- ti­plié le ré­sul­tat par 365. Une mé­thode qui « s’ap­pa­rente aux usages fi­nan­ciers des ana­lystes ayant, par exemple, l’ha­bi­tude de pré­sen­ter le be­soin de fonds de rou­le­ment (BFR) en jours de chiffre d’af­faires », pré­cise l’étude, me­née sur l’en­semble des 28 pays de l’Union eu­ro­péenne. Le ré­sul­tat est édi­fiant. L’Etat fran­çais a gla­né 428,5 mil­liards d’eu­ros de re­cettes l’an­née der­nière, mais en a dé­pen­sé 500,9 mil­liards. À comp­ter du 9 no­vembre, les ad­mi­nis­tra­tions pu­bliques vivent donc à cré­dit.

Ce fai­sant, la ma­chine pu­blique fran­çaise se classe dans le bas du ta­bleau eu­ro­péen. Seuls la Grèce (29 oc­tobre) et le Por­tu­gal (7 no­vembre) font pire. Mais con­trai­re­ment à ces deux pays, ce n’est pas par manque de res­sources fis­cales puisque les im­pôts ont ex­plo­sé de­puis 2010. En 2015, la France a d’ailleurs grim-

pé sur la pre­mière marche des pays eu­ro­péens les plus taxés (47,7 % du PIB), de­vant le Da­ne­mark.

Si ce n’est un manque de re­cettes, c’est donc un ni­veau éle­vé de dé­penses pu­bliques qui est la cause de mau­vais clas­se­ment. Fran­çois Hol­lande a eu beau ré­duire la vi­tesse de pro­gres­sion de la dé­pense (en­vi­ron 1 % par an, contre 2 % au­pa­ra­vant), il l’a fait moins ra­pi­de­ment et avec moins d’am­bi­tion que nos par­te­naires eu­ro­péens. « Au glo­bal, la si­tua­tion fran­çaise, toutes ad­mi­nis­tra­tions confon­dues, s’amé­liore en réel mais se dé­grade par rap­port au reste de l’UE », sou­ligne l’IEM. Les ad­mi­nis­tra­tions cen­trales des Etats membres de l’UE vivent 31 jours à cré­dit : c’est 22 jours de moins que la France. Cet écart est mal­heu­reu­se­ment le plus im­por­tant ja­mais en­re­gis­tré en quinze ans. « Con­trai­re­ment aux dis­cours ré­cents in­sis­tant sur l’am­pleur de la ré­duc­tion des dé­fi­cits, il n’y a pas de quoi pa­voi­ser », ré­sume l’IEM.

Dans le dé­tail, on peut no­ter que les trois ad­mi­nis­tra­tions pu­bliques qui com­posent la dé­pense pu­blique (Etat, Sé­cu et col­lec­ti­vi­tés lo­cales) ne sont pas lo­gées à la même en­seigne. Les ad­mi­nis­tra­tions lo­cales, pres­sées par la baisse des do­ta­tions de l’Etat, ont cou­pé dans leurs dé­penses l’an­née der­nière. No­tam­ment dans celles d’in­ves­tis­se­ment mais pas que : les dé­penses de fonc­tion­ne­ment, qui s’étaient en­vo­lées dans les an­nées 2000, sont, elles aus­si, da­van­tage maî­tri­sées. En 2015, les col­lec­ti­vi­tés lo­cales sont même de­ve­nues ex­cé­den­taires d’un jour, cal­cule l’IEM. « Une rup­ture par rap­port aux vingt der­nières an­nées », sou­ligne l’étude. Les ad­mi­nis­tra­tions de Sé­cu­ri­té so­ciale sont, elles aus­si, en voie d’amé­lio­ra­tion, mais consomment tou­jours leurs re­cettes 3 jours avant la fin de l’an­née.

Re­lâ­che­ment bud­gé­taire. Au fi­nal, c’est sur­tout l’ad­mi­nis­tra­tion cen­trale, c’est-à-dire l’Etat, qui plombe les ré­sul­tats de la France. Une si­tua­tion qui dure de­puis 1980. « De­puis, tous les exer­cices ont été dés­équi­li­brés », rap­pelle l’IEM. Mais la si­tua­tion s’ag­grave. Coau­teur de l’étude, Ni­co­las Marques, cher­cheur à l’IEM, sou­ligne que « les ad­mi­nis­tra­tions pu­bliques fran­çaises, qui évo­luent en gé­né­ral de fa­çon syn­chrone au reste de l’UE, tout en res­tant dé­pen­sières, sont désyn­chro­ni­sées de­puis 2012. » Pour lui, « la France est pas­sée à cô­té de la tra­di­tion­nelle phase post-crise de ré­duc­tion du poids des dé­penses pu­bliques ». Un constat par­ta­gé par Axelle La­can, éco­no­miste chez Coe-Rexe­code, qui constate de­puis 2009 « un ef­fet de cli­quet sur les dé­penses de la France, alors que d’autres pays ont réa­li­sé des ef­forts beau­coup plus im­por­tants, comme en Es­pagne par exemple » . Pour Axelle La­can, « l’étude confirme le diag­nos­tic que le choc fis­cal im­po­sé de­puis cinq ans a été peu ef­fi­cace en termes de ré­duc­tion du dé­fi­cit ». Et les choses ne vont pas s’amé­lio­rer.

Car de­puis 2014, l’ef­fort re­la­tif por­té sur la dé­pense pu­blique – elle au­ra tout de même aug­men­té de plus de 100 mil­liards d’eu­ros sous le quin­quen­nat Hol­lande – est bel est bien ter­mi­né. « Les ver­rous ont com­men­cé à se des­ser­rer en 2016, et lâ­che­ront com­plè­te­ment en 2017 et après », dé­plore le pré­sident (LR) de la com­mis­sion des fi­nances de l’As­sem­blée na­tio­nale, Gilles Car­rez. « Les dé­penses de l’Etat ins­crites dans la loi de fi­nances de 2017 sont en aug­men­ta­tion de 4 mil­liards par rap­port à la loi de fi­nances de 2016, et de 12 mil­liards par rap­port à l’exé­cu­tion bud­gé­taire de 2015. »

Aug­men­ta­tion du nombre de fonc­tion­naires, re­va­lo­ri­sa­tion du point d’in­dice de la fonc­tion pu­blique, hausse des dé­penses de san­té avec la nou­velle conven­tion de ré­mu­né­ra­tion des mé­de­cins et la gé­né­ra­li­sa­tion du tiers payant, mais aus­si re­dé­mar­rage des dé­penses d’in­ves­tis­se­ment des col­lec­ti­vi­tés lo­cales (+2,2% à mi 2016)… Quelques exemples non ex­haus­tifs d’une liste longue comme le bras de dé­penses nou­velles an­non­cées de­puis un an et qui dé­gra­de­ront à l’évi­dence la si­tua­tion bud­gé­taire de la France l’an­née pro­chaine. « Qu’il s’agisse de la crois­sance qui ra­len­tit ou des mesures struc­tu­relles de dé­penses prises ré­cem­ment, tout laisse à pen­ser que le dé­fi­cit se creu­se­ra l’an­née pro­chaine », confirme Axelle La­can, qui an­ti­cipe un dé­fi­cit de 3,3 % du PIB en 2017. Une fois en­core, l’Etat fran­çais vi­vra donc à cré­dit dès le dé­but du mois de no­vembre…

« Con­trai­re­ment aux dis­cours ré­cents in­sis­tant sur l’am­pleur de la ré­duc­tion des dé­fi­cits, il n’y a pas de quoi pa­voi­ser »

En 2015, le 9 no­vembre, Ber­cy avait en­glou­ti l’en­semble des re­cettes fis­cales de l’Etat. SI­PA PRESS

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