Mon­dia­li­sa­tion : ce que la vague d’avant 1914 nous en­seigne sur de­main

La ten­ta­tion du re­pli sur soi et le re­tour du pro­tec­tion­nisme ne sont pas sans rap­pe­ler la si­tua­tion d’avant la Pre­mière Guerre mon­diale

L'Opinion - - Vins D’été - Gilles Sen­gès @Gille­senges

Avec la lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique, la ques­tion des échanges com­mer­ciaux, autre pomme de dis­corde entre l’ad­mi­nis­tra­tion Trump et l’Union eu­ro­péenne, se­ra l’un des su­jets au coeur du pro­chain sommet du G20, qui se tien­dra à Ham­bourg les 7 et 8 juillet. L’HIS­TOIRE SE RÉPÉTERAIT-ELLE ? La ten­ta­tion du re­pli sur soi, le re­tour du pro­tec­tion­nisme et les pous­sées na­tio­na­listes, illus­trés ré­cem­ment par le vote en fa­veur du Brexit au Royaume-Uni et l’élec­tion de Do­nald Trump à la pré­si­dence des Etats-Unis, ne sont pas sans rap­pe­ler les évé­ne­ments qui ont mis fin à la pre­mière vague de mon­dia­li­sa­tion à la veille de la grande guerre de 1914. Com­men­cée à la fin du XIXe siècle, cette der­nière s’était échouée suite à la mo­bi­li­sa­tion des « per­dants » de la glo­ba­li­sa­tion en Eu­rope et aux Etats-Unis, dé­bou­chant sur le ré­ta­blis­se­ment de bar­rières ta­ri­faires, l’ins­tau­ra­tion d’un contrôle des ca­pi­taux et de res­tric­tions dras­tiques en ma­tière d’im­mi­gra­tion.

Entre 1900 et 1910, un mil­lion d’Eu­ro­péens avaient fran­chi, bon an mal an, l’At­lan­tique, at­ti­rés par les sa­laires du « Nou­veau Monde ». Ces ar­ri­vées mas­sives fa­vo­ri­sées par une baisse des coûts des trans­ports avaient pro­vo­qué des ten­sions gran­dis­santes sur le mar­ché du tra­vail aux Etats-Unis, contri­buant, entre autres, au « clash » so­cial et à la grande crise de 1929. Il fau­dra at­tendre la fin de la Se­conde Guerre mon­diale pour que le mou­ve­ment de li­bé­ra­li­sa­tion des échanges re­trouve son cours et ses ni­veaux d’an­tan dans la fou­lée de l’ac­cord gé­né­ral sur les ta­rifs doua­niers et le com­merce (Gatt), si­gné en oc­tobre 1947, puis de la créa­tion de l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale du com­merce (OMC), qua­rante-huit ans plus tard, avec un élar­gis­se­ment du champ d’opé­ra­tion aux ser­vices et à l’agri­cul­ture.

La mon­tée des po­pu­lismes, en­re­gis­trée ac­tuel­le­ment un peu par­tout dans le monde, et le gros coup d’ar­rêt ac­cu­sé sur le front des échanges com­mer­ciaux et fi­nan­ciers in­ter­na­tio­naux de­puis la grande crise de 2007-2008 ne manquent pas de sus­ci­ter, au­jourd’hui, cer­taines in­quié­tudes quant à un nou­veau re­tour en ar­rière. In­vi­té du Centre d’études pros­pec- tives et d’in­for­ma­tions in­ter­na­tio­nales (CEPII), Mi­chael Bor­do, qui di­rige le Centre de l’his­toire mo­né­taire et fi­nan­cière à la Rut­gers Uni­ver­si­ty (New Jer­sey), se veut néan­moins ras­su­rant. S’il re­con­naît de nom­breuses si­mi­li­tudes avec ce qui s’est pas­sé dans les an­nées 1900, cet éco­no­miste amé­ri­cain es­time beau­coup moins in­quié­tants les fac­teurs qui ont en­traî­né la si­tua­tion ac­tuelle.

« A la chute des flux de ca­pi­taux en­re­gis­trée ces dix der­nières an­nées du fait d’une nou­velle aver­sion au risque se sont gref­fés la moindre crois­sance af­fi­chée par la Chine, pas­sée d’un rythme an­nuel de 9 à 6,5 %, le coup d’ar­rêt à l’ex­pan­sion des chaînes d’ap­pro­vi­sion­ne­ment mon­diales avec un mou­ve­ment de re­lo­ca­li­sa­tion des mul­ti­na­tio­nales et un re­tour à une cer­taine ré­gu­la­tion fi­nan­cière », énu­mè­ret-il en voyant plu­tôt dans la si­tua­tion ac­tuelle « une pause dans le rythme d’in­té­gra­tion ou plus sû­re­ment une dé­cé­lé­ra­tion » qu’un sé­rieux coup d’ar­rêt. Aux yeux de Mi­chael Bor­do, la ma­chine telle qu’elle est lan­cée pa­raît dif­fi­cile à ar­rê­ter com­plè­te­ment comme ce­la a pu se pro­duire, il y a un peu plus d’un siècle.

Les bé­né­fices du libre- échange sont au­jourd’hui beau­coup mieux par­ta­gés, se­lon lui, qu’avant 1914, le nombre de « ga­gnants » dé­pas­sant lar­ge­ment ce­lui des « per­dants » . « Ces der­niers sont une mi­no­ri­té bruyante, mais une mi­no­ri­té », as­sène-t-il. Des mil­lions de per­sonnes ont été sor­ties de la pau­vre­té et des mil­lions d’autres ont vu leur ni­veau de vie s’amé­lio­rer du­rant toutes ces der­nières dé­cen­nies, note l’éco­no­miste. Mi­chael Bor­do es­time, aus­si, que les le­çons ont été ti­rées de la crise de 1929 tant sur le plan ma­croé­co­no­mique que fi­nan­cier par les gou­ver­ne­ments et les banques cen­trales. Et que les lé­gis­la­tions com­mer­ciales tout comme les or­ga­nismes de ré­gu­la­tion du type OMC, sans par­ler de l’in­fluence gran­dis­sante des mul­ti­na­tio­nales sur les pou­voirs en place, re­pré­sentent au­tant de garde-fous sé­rieux face aux ten­ta­tions pro­tec­tion­nistes des uns ou des autres.

Même si beau­coup de pays sont en train d’adop­ter des dis­po­si­tifs pour as­so­cier les « lais­sés pour compte », l’éco­no­miste re­con­naît néan­moins qu’au­jourd’hui le monde se doit en­core de ré­soudre le tri­lemme mon­dia­li­sa­tion-dé­mo­cra­tie-sou­ve­rai­ne­té. Le ré­sul­tat quel qu’il soit dé­ci­de­ra de la pro­chaine mu­ta­tion du libre-échange.

Les bé­né­fices du li­breé­change sont beau­coup mieux par­ta­gés qu’avant 1914, le nombre de « ga­gnants » dé­pas­sant ce­lui des « per­dants »

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