Emeutes du Rif : pour­quoi Mo­ham­med VI est obli­gé de mon­ter au cré­neau

Le roi du Ma­roc tente de re­prendre la main dans la crise du nord du pays alors que l’Etat n’a tou­jours pas ré­pon­du aux re­ven­di­ca­tions so­ciales et éco­no­miques des ma­ni­fes­tants

L'Opinion - - Vins D’été - Pas­cal Ai­rault @P_Ai­rault

Une cin­quan­taine de ma­ni­fes­tants ont été ar­rê­tés après des af­fron­te­ments les ayant op­po­sés lun­di à la po­lice dans la ville d’al-Ho­ceï­ma, dans le nord du Ma­roc. De­puis l’ar­res­ta­tion le 29 mai de Nas­ser Zef­za­fi, chef de file de la contes­ta­tion dans la ré­gion du Rif, plus d’une cen­taine de mi­li­tants ont été in­ter­pel­lés dont plu­sieurs condam­nés à des peines de pri­son. Et 39 po­li­ciers ont été hos­pi­ta­li­sés, bles­sés par des jets de pierre. Les ma­ni­fes­ta­tions qui ont lieu de­puis oc­tobre sont les plus im­por­tantes de­puis celles du Prin­temps arabe qui avaient in­ci­té Mo­ham­med VI à me­ner une ré­forme consti­tu­tion­nelle. « DÉÇU, MÉCONTENT ET PRÉOCCUPÉ » , se­lon les termes du com­mu­ni­qué de l’agence of­fi­cielle de presse, la MAP, Mo­ham­med VI a pri­vé ses mi­nistres de va­cances d’été. L’an­nonce a été faite, di­manche soir, à l’is­sue du pre­mier Conseil des mi­nistres à Ca­sa­blan­ca de­puis la no­mi­na­tion du gou­ver­ne­ment, en avril.

Huit mois après le dé­clen­che­ment des émeutes dans le Rif, le roi a re­gret­té les re­tards ac­cu­mu­lés dans la mise en place du pro­gramme « Le Phare de la Mé­di­ter­ra­née » à al-Ho­ceï­ma, épi­centre de la ré­volte. Il charge l’équipe gou­ver­ne­men­tale de tra­vailler ra­pi­de­ment à un plan éco­no­mique et so­cial pour cette ré­gion déshé­ri­tée du lit­to­ral mé­di­ter­ra­néen qui s’étend sur près de 500 km, de Tan­ger à Ber­kane, à la fron­tière al­gé­rienne. Et de­vrait nom­mer pro­chai­ne­ment un nou­veau gou­ver­neur.

En s’en­ga­geant per­son­nel­le­ment, le sou­ve­rain sou­haite faire re­tom­ber le souf­flé de la contes­ta­tion. Mais l’ur­gence et la vo­lon­té royale n’ont pas at­teint les ré­sul­tats es­pé­rés. Dès lun­di, la po­lice a pro­cé­dé à une cin­quan­taine d’ar­res­ta­tions à al- Ho­ceï­ma après des af­fron­te­ments vio­lents avec les ma­ni­fes­tants.

Tout est par­ti de cette ville, le 28 oc­tobre 2016, après le dé­cès de Mouh­cine Fi­kri, un mar­chand de pois­son broyé dans une benne à or­dures alors qu’il ten­tait de ré­cu­pé­rer ses pro­duits. La po­lice ve­nait de les lui confis­quer pour pêche illé­gale. La po­pu­la­tion a d’abord de­man­dé la vé­ri­té sur sa mort et le ju­ge­ment des cou­pables. Puis les re­ven­di­ca­tions sont vite de­ve­nues so­ciales, éco­no­miques et iden­ti­taires, alors que le chô­mage est éle­vé, à plus de 15 % dans la ré­gion. Elles sont por­tées par le mou­ve­ment pa­ci­fique Hi­rak (« la mou­vance ») et un lea­der cou­ra­geux, Nas­ser Zef­za­fi, que les au­to­ri­tés ont em­pri­son­né avec une cen­taine d’autres me­neurs.

La contes­ta­tion a ga­gné le 11 juin Ra­bat, la ca­pi­tale, où des mi­li­tants is­la­mistes d’al-Adl Wal Ih­sane ont par­ti­ci­pé à une ma­ni­fes­ta­tion qui a mo­bi­li­sé des di­zaines de mil­liers de per­sonnes. D’autres nos­tal­giques du Mou­ve­ment du 20 fé­vrier, for­mé au mo­ment du Prin­temps arabe, ont ap­por­té leur sou­tien. Le 15 juin à al-Ho­ceï­ma, l’es­ca­lade s’est pour­sui­vie par une ba­taille ran­gée entre forces de l’ordre et ma­ni­fes­tants. Avec de nom­breux bles­sés dans les deux camps.

De­puis deux mois, les dra­peaux ri­fains et ama­zighs ap­pa­raissent aus­si dans les cor­tèges, les femmes et les en­fants dé­fi­lant aux cô­tés des hommes. Le pou­voir a d’abord ten­té de dé­cré­di­bi­li­ser le mou­ve­ment via ses re­lais d’in­fluence ha­bi­tuels, dans le pays et à l’étran­ger, en in­sis­tant sur les re­ven­di­ca­tions in­dé­pen- dan­tistes du mou­ve­ment, très mar­gi­nales en réa­li­té. Cer­tains ont aus­si pré­sen­té les choses comme un com­plot nour­ri en Al­gé­rie ou ins­tru­men­ta­li­sée en Eu­rope. Der­nière af­faire en date : la de­mande d’ex­tra­di­tion ma­ro­caine de l’ex-dé­pu­té Said Chaou, ins­tal­lé aux Pays-Bas, ac­cu­sé de tra­fi­quer de la drogue et de fi­nan­cer la ré­volte du Rif.

Alors que les ma­ni­fes­tants s’at­ten­daient à des me­sures de clé­mence royale à l’en­contre des me­neurs in­car­cé­rés lors de la fête de l’Aïd, le Pa­lais peine à sor­tir de sa lo­gique ré­pres­sive. Le dan­ger est de pas­ser d’une contes­ta­tion so­ciale à une re­mise en cause de la mo­nar­chie alors que les proches du roi sont pris pour cible, comme en 2011. La marge de ma­noeuvre du pou­voir est faible ; le nou­veau gou­ver­ne­ment est di­ri­gé par un Pre­mier mi­nistre, l’is­la­miste Saâ­ded­dine el- Ot­ma­ni, qui est loin d’avoir le cha­risme de son pré­dé­ces­seur, Ab­de­li­lah Ben­ki­rane. Mais le Pa­lais l’a vou­lu ain­si en pous­sant Ben­ki­rane à rendre son ta­blier. Et comme les par­tis de l’in­dé­pen­dance (Is­ti­q­lal et USFP) sont aus­si dis­cré­di­tés, le Pa­lais n’a guère plus de « tam­pons » pour cal­mer les ma­ni­fes­tants.

A Pa­ris, cette crise est ob­ser­vée de très près. Em­ma­nuel Ma­cron a fait part de sa pré­oc­cu­pa­tion lors de son der­nier voyage au Ma­roc. C’est la sta­bi­li­té de la rive sud de la Mé­di­ter­ra­née qui est en jeu. « La po­pu­la­tion du Magh­reb est d’en­vi­ron 100 mil­lions de per­sonnes dont la moyenne d’âge est de 30 ans, ex­plique l’his­to­rien Pierre Ver­me­ren, spé­cia­liste du Magh­reb et au­teur de La France en terre d’Is­lam (Be­lin, 2 016). Il y a plus de 40 % de ber­bé­ro­phones au Ma­roc et près d’un tiers en Al­gé­rie. Outre le Rif, d’autres ma­ni­fes­ta­tions agitent le sud tu­ni­sien, le Mzab, le grand sud al­gé­rien. Les ré­voltes ac­tuelles sont la con­sé­quence de l’ab­sence de ré­ponses aux re­ven­di­ca­tions éco­no­miques et so­ciales des po­pu­la­tions. Ces ré­gions, éloi­gnées les unes des autres, par­tagent aus­si une ré­ma­nente culture ber­bère même si elle est ré­si­duelle en Tu­ni­sie. Leurs po­pu­la­tions vivent un dé­ni de culture de­puis les in­dé­pen­dances car les Etats se sont rê­vés en puis­sances ara­biste et fran­co­phone, même si le fait cultu­rel et lin­guis­tique ber­bère a re­trou­vé droit de ci­té de­puis une quin­zaine d’an­nées ».

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