« Pour les Eu­ro­péens, c’est le mo­ment de pas­ser à l’ac­tion »

Mi­nistre ita­lien des Af­faires eu­ro­péennes, es­time qu’il faut « sau­ver l’UE de ceux qui veulent la dé­truire »

L'Opinion - - Vins D’été - In­ter­view Jean-Do­mi­nique Mer­chet @jdo­mer­chet

L’Ita­lien San­dro Go­zi, 49 ans, est se­cré­taire d’Etat au­près du pré­sident du Conseil, char­gé des Af­faires eu­ro­péennes de­puis plus de trois ans. Membre du Par­ti dé­mo­crate, proche de Mat­teo Ren­zi, il est l’au­teur de Gé­né­ra­tion Eras­mus (Plon 2016).

Quel re­gard l’Eu­ro­péen convain­cu que vous êtes porte-t-il sur l’élec­tion d’Em­ma­nuel Ma­cron ?

D’abord, c’est un ami que je connais de­puis qu’il était se­cré­taire gé­né­ral ad­joint à l’Ely­sée, lorsque nous avons tra­vaillé en­semble sur les ques­tions eu­ro­péennes. Dans mon livre, j’en par­lais d’ailleurs comme de l’une des per­son­na­li­tés fran­çaises sur la­quelle il fal­lait mi­ser, bien avant qu’il ne soit connu du grand pu­blic. J’étais loin de pen­ser à la suite ! Je me sou­viens qu’en juin 2014, il m’avait an­non­cé qu’il al­lait quit­ter l’Ely­sée et je m’ap­prê­tais à l’ai­der à créer un think tank – puis il est re­ve­nu au gou­ver­ne­ment comme mi­nistre de l’Eco­no­mie. En 2016, je l’ai re­vu quelques se­maines avant qu’il ne lance son mou­ve­ment En Marche !, puis il m’a in­vi­té à l’un des mee­tings au­quel je n’ai pu me rendre à cause de mes res­pon­sa­bi­li­tés gou­ver­ne­men­tales.

Qu’est-ce qui ex­plique sa vic­toire ?

Le be­soin d’une per­son­na­li­té qui in­carne le re­nou­veau. Il a fait preuve d’un grand cou­rage et il est très dé­ter­mi­né. Ma­chia­vel di­sait que la for­tune [la chance ] aide ceux qui ont de l’au­dace. Lors­qu’il s’est mis en marche, au­cune condi­tion de sa vic­toire n’était réunie. En avril 2016, je lui avais alors de­man­dé : « Tu es sûr ? » et il m’avait ré­pon­du « Je dé­marre. On ver­ra… » Et tout ce qui sem­blait alors im­pos­sible s’est réa­li­sé : Fran­çois Hol­lande a re­non­cé à se pré­sen­ter, Alain Juppé a été bat­tu à la pri­maire, Fran­çois Fillon a eu ses af­faires, Fran­çois Bay­rou n’a pas été can­di­dat et Be­noît Ha­mon a bat­tu Ma­nuel Valls. Cha­peau !

On l’a beau­coup com­pa­ré à Mat­teo Ren­zi, votre an­cien Pre­mier mi­nistre. Qu’en est-il ?

Il y a en ef­fet des si­mi­la­ri­tés dans leur par­cours. Mat­teo Ren­zi vou­lait « en­voyer à la casse » la vieille po­li­tique, ses pra­tiques, son per­son­nel, grâce à un lien di­rect avec les élec­teurs, sans in­ter­mé­dia­tion. Lui aus­si in­carne une vo­lon­té d’in­no­va­tion po­li­tique. Mais il y a une dif­fé­rence im­por­tante : les ins­ti­tu­tions de la Ve Ré­pu­blique qui per­mettent, au mo­ment de l’élec­tion pré­si­den­tielle, la ren­contre entre un homme et le peuple. Dans le sys­tème par­le­men­taire ita­lien, Mat­teo Ren­zi a dû chan­ger les choses de l’in­té­rieur du par­ti dé­mo­crate. Le PD a d’ailleurs me­né sa trans­for­ma­tion – que le PS fran­çais n’a pas faite, ce qui ex­plique sa si­tua­tion ac­tuelle.

Votre par­ti vient de su­bir une dé­faite aux élec­tions mu­ni­ci­pales. Com­ment se pré­sente la si­tua­tion po­li­tique ?

Comme ailleurs en Eu­rope, il y a en Ita­lie un cli­vage clair entre les po­pu­listes an­ti­eu­ro­péens et les proeu­ro­péens. La seule force proeu­ro­péenne, c’est le Par­ti dé­mo­crate. Le Mou­ve­ment Cinq Etoiles est très am­bi­gu sur la ques­tion de l’eu­ro, et la droite est dé­sor­mais sous l’in­fluence de la Ligue du Nord, dont les idées sont proches de Ma­rine Le Pen. Après la vic­toire des proeu­ro­péens en Autriche, aux Pays-Bas et sur­tout en France, la pro­chaine ba­taille au­ra lieu en Ita­lie lors des élec­tions lé­gis­la­tives du prin­temps pro­chain.

Il re­pré­sente un es­poir et une chance parce qu’il dis­pose d’une lé­gi­ti­mi­té po­li­tique très forte. Il a en ef­fet mis le choix eu­ro­péen, qu’il re­ven­dique, au centre de sa cam­pagne. Et il a ga­gné face à Ma­rine Le Pen, c’est-à-dire aux murs, à la peur, au na­tio­na­lisme, à la fer­me­ture. Il veut re­fon­der l’Eu­rope sans en ca­cher les fai­blesses. Au­jourd’hui, nous de­vons sau­ver l’Eu­rope non seule­ment de ceux qui veulent la dé­truire, mais éga­le­ment des er­reurs qu’elle a com­mises. C’est pour­quoi nous croyons qu’il faut mul­ti­plier les pro­tec­tions, la sé­cu­ri­té, les op­por­tu­ni­tés pour les ci­toyens. C’était dé­jà les idées conte­nues dans la dé­cla­ra­tion de Rome en mars der­nier. C’est l’Eu­rope qui pro­tège. Face aux ex­tré­mismes en Eu­rope, nous de­vons être ra­di­ca­le­ment al­ter­na­tifs. Pour les proeu­ro­péens, c’est le mo­ment de bou­ger. Plus de be­soin de livres blancs, de groupes de ré­flexion. Nous sa­vons tous ce qu’il faut faire et la ques­tion, c’est de la faire. Nous n’al­lons pas trou­ver des idées ful­gu­rantes, mais la ca­pa­ci­té po­li­tique de mettre en oeuvre un pro­jet de re­fon­da­tion. Ma­cron a la force de pas­ser à l’acte.

Mais com­ment faire ?

La force de frappe eu­ro­péenne de Ma­cron va dé­pendre du rythme et de l’in­ten­si­té de ses ré­formes in­té­rieures, en par­ti­cu­lier sur le mar­ché du tra­vail. Ce­la aug­men­te­ra sa cré­di­bi­li­té vis-à-vis

« Il ne faut pas une Eu­rope à plu­sieurs vi­tesses, mais à la bonne vi­tesse, ou­verte à tous ceux qui veulent al­ler de l’avant et in­clu­sive des ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes »

des Al­le­mands. D’au­tant que, même à Ber­lin, ils com­prennent que nous ne pou­vons pas en res­ter au sta­tu quo et re­por­ter la re­lance eu­ro­péenne.

Tou­jours le couple fran­co-al­le­mand… Mais quelle place pour les autres pays, dont le vôtre ?

L’his­toire nous a ap­pris que le couple fran­co- al­le­mand était une condi­tion né­ces­saire de la construc­tion eu­ro­péenne, mais pas suf­fi­sante. Il faut consti­tuer un groupe de pays prêts à s’en­ga­ger – pas une Eu­rope à plu­sieurs vi­tesses, mais à la bonne vi­tesse, ou­verte à tous ceux qui veulent al­ler de l’avant et in­clu­sive des ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes.

Sur quels pro­jets concrets peut-on avan­cer ?

Il faut, par exemple, un mi­nistre de l’éco­no­mie de la zone eu­ro, avec un bud­get et une po­li­tique d’in­ves­tis­se­ments bien su­pé­rieure au plan Jun­cker. Ce mi­nistre doit être sou­mis à un contrôle dé­mo­cra­tique as­so­ciant le Par­le­ment eu­ro­péen et les par­le­ments na­tio­naux. Nous de­vons ac­cé­lé­rer la ges­tion com­mune des fron­tières ex­té­rieures, avec éga­le­ment la mise en place d’une po­li­tique de l’im­mi­gra­tion en Afrique. L’Eu­rope doit s’af­fir­mer pour ce qu’elle est, une su­per­puis­sance com­mer­ciale qui sait pro­té­ger ses in­té­rêts en pas­sant des ac­cords ba­sés sur la ré­ci­pro­ci­té. En ma­tière de dé­fense, nous de­vons dé­pen­ser mieux avec moins de du­pli­ca­tions des moyens et plus d’ef­fi­ca­ci­té. Il nous faut aus­si of­frir plus d’op­por­tu­ni­tés pour les jeunes, en mul­ti­pliant Eras­mus par dix.

Quel re­gard por­tez-vous sur Trump et sur Pou­tine ?

Avec Do­nald Trump, nous sommes en­trés, non dans un nou­vel ordre mon­dial, mais dans un nou­veau désordre mon­dial. Sur de nom­breux su­jets, Trump nous dit la même chose qu’Oba­ma, avec des mo­da­li­tés dif­fé­rentes. Il nous contraint à as­su­mer plus nos propres res­pon­sa­bi­li­tés, no­tam­ment sur la dé­fense ou le com­merce mon­dial. Quant à Vla­di­mir Pou­tine d’un cô­té nous ne pou­vons ac­cep­ter la si­tua­tion de l’Ukraine et de­vons res­ter fermes, et de l’autre il est in­con­tour­nable par exemple au Moyen-Orient. La Rus­sie lance un dé­fi à l’Eu­rope avec sa lo­gique de sphère d’in­fluence que l’on voit, par exemple, à l’oeuvre dans les Bal­kans. Même s’il existe des sen­si­bi­li­tés dif­fé­rentes sur le su­jet entre la France et l’Ita­lie, nous de­vons fa­vo­ri­ser l’in­té­gra­tion eu­ro­péenne de ces pays (ex-You­go­sla­vie et Al­ba­nie). Ce se­ra le thème du sommet de Trieste, le 12 juillet.

SIPA PRESS

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