Uni­ver­si­té : la sé­lec­tion à (tout, tout) pe­tits pas

Entre ti­rage au sort et triage par l’échec, notre sys­tème est à bout de souffle. Les syn­di­cats d’étu­diants sont pour­tant tou­jours op­po­sés à la sé­lec­tion et à la hausse des frais d’ins­crip­tion

L'Opinion - - La Une - Irène In­chaus­pé

Alors que près de 87 000 ba­che­liers at­tendent tou­jours une place en fac, les ac­teurs de l’édu­ca­tion ont en­ta­mé une vaste concer­ta­tion pour ré­for­mer au plus vite le sys­tème d’en­trée à l’uni­ver­si­té, source d’un « énorme gâ­chis » , se­lon Fré­dé­rique Vi­dal, la mi­nistre de l’En­sei­gne­ment su­pé­rieur. Mais le mot « sé­lec­tion » reste ta­bou. IL AU­RA FAL­LU EN AR­RI­VER LÀ, en ar­ri­ver à ti­rer au sort les étu­diants vou­lant in­té­grer des fi­lières spé­ci­fiques sur­char­gées, pour que l’on ose abor­der le su­jet des condi­tions d’en­trée à l’uni­ver­si­té. Mais, chut ! Il ne faut tou­jours pas par­ler de « sé­lec­tion ». « Ce­la consiste à dire non, a af­fir­mé Fré­dé­rique Vi­dal, la mi­nistre de l’En­sei­gne­ment su­pé­rieur, lun­di sur France In­ter. Or, l’ob­jec­tif que je me suis fixé et que nous nous sommes fixé col­lec­ti­ve­ment est que tous les ba­che­liers qui le sou­haitent trouvent une af­fec­ta­tion en uni­ver­si­té » . A court terme, il faut trou­ver de la place aux 87 000 ba­che­liers tou­jours en at­tente d’une place à l’uni­ver­si­té. La mi­nistre as­sure « qu’il reste 200 000 places dis­po­nibles dans l’en­sei­gne­ment su­pé­rieur » et que, cette fois-ci les étu­diants vont avoir à se po­si­tion­ner sur des places dont on sait qu’elles sont libres ».

Pour ex­pli­quer cette si­tua­tion ubuesque, il faut trou­ver un bouc émis­saire : c’est la pla­te­forme in­for­ma­tique d’ad­mis­sion post- bac ( APB). « C’est fa­cile de faire por­ter le cha­peau à cet al­go­rithme qui fonc­tionne plu­tôt bien, juge Ju­lien Gre­net, pro­fes­seur as­so­cié à Pa­ris School of Eco­no­mics et char­gé de re­cherche au CNRS. Le pro­blème ce sont les cri­tères qui sont uti­li­sés pour la sé­lec­tion. A part ce­lui qui tient compte du sec­teur géo­gra­phique, les autres n’ont pas vrai­ment de sens et re­lèvent de choix de la po­li­tique édu­ca­tive. »

Le ré­sul­tat de celle- ci ? C’est, se­lon Fran­çois Va­tin, pro­fes­seur de so­cio­lo- gie à l’uni­ver­si­té de Pa­ris Ouest, que l’uni­ver­si­té est de­ve­nue la « voi­tu­re­ba­lai » de l’en­sei­gne­ment su­pé­rieur. « La mis­sion qui lui est af­fec­tée est d’ac­cueillir ceux qui n’ont pas pu al­ler dans les fi­lières sé­lec­tives pu­bliques (classes pré­pas, IUT, BTS), ou, à dé­faut, dans l’en­sei­gne­ment su­pé­rieur pri­vé, ex­plique- t- il. Ce­la parce que quan­ti­té de jeunes sont pous­sés à s’ins­crire à l’uni­ver­si­té sans avoir les ca­pa­ci­tés de me­ner des études à leur terme, ou sans en avoir le désir. Ils bé­né­fi­cient ain­si de la sé­cu­ri­té so­ciale étu­diante et en gé­né­ral tra­vaillent pa­ral­lè­le­ment sans tou­jours s’in­ves­tir vé­ri­ta­ble­ment dans leurs études. »

Ré­sul­tat dé­sas­treux. Au­jourd’hui, de­vant ce ré­sul­tat dé­sas­treux ob­te­nu en rai­son de cette vo­lon­té ab­surde

« d’éga­li­ta­risme », il est ques­tion d’éta­blir des « pré­re­quis » qui se­ront de­man­dés aux ly­céens pour in­té­grer l’uni­ver­si­té. Il ne suf­fi­ra plus d’avoir son bac et d’ha­bi­ter dans le bon pé­ri­mètre pour faire ce que l’on veut. At­ten­tion, ce n’est pas de la sé­lec­tion, puis­qu’il s’agit d’un « contrat de réus­site étu­diante » pro­po­sé aux ly­céens. C’est la concer­ta­tion lan­cée lun­di qui per­met­tra de dire ce que se­ront ces pré­re­quis et ce qu’en fe­ront les uni­ver­si­tés. « L’ab­sence de pré­re­quis, c’est la porte ou­verte au dé­lit d’ini­tié, car les ly­céens de mi­lieu fa­vo­ri­sé ont plus fa­ci­le­ment ac­cès aux bonnes in­for­ma­tions que les autres, af­firme Maxime Le­grand, pré­sident du think tank Ré­vo­lu­tion Edu­ca­tive. Cette ab­sence est donc créa­trice d’in­éga­li­tés, elle peut aus­si en­cou­ra­ger l’au­to­li­mi­ta­tion car sans rien sa­voir de la for­ma­tion, un ly­céen peut se dire qu’il ne va pas y ar­ri­ver. »

Maxime Le­grand sou­ligne que la France est le seul pays au monde à ne pas exi­ger des condi­tions pour en­trer à l’uni­ver­si­té. « Le pro­blème des uni­ver­si­tés, c’est la grande di­ver­si­té des fi­lières. Cer­taines sont dé­ser­tées, d’autres sous ten­sion au moins à la ren­trée parce qu’au fil des mois les bancs sont dé­ser­tés, es­time Cé­dric Villa­ni, dé­sor­mais dé­pu­té ( LREM). Il est donc très utile de se pen­cher sur ces su­jets d’en­trée à l’uni­ver­si­té et d’orien­ta­tion des étu­diants. »

Ré­flexion col­lec­tive. Jus­qu’où ira Fré­dé­rique Vi­dal ? « Il y a deux pos­si­bi­li­tés, es­time Claude Le­lièvre, his­to­rien de l’édu­ca­tion. La pre­mière consiste à or­ga­ni­ser une ré­flexion col­lec­tive sur les pas­se­relles entre le ly­cée et les uni­ver­si­tés, celles-ci dé­fi­nis­sant clai­re­ment les “pré­re­quis” et le cur­sus au ly­cée de­ve­nant plus mo­du­lable pour s’y adap­ter ». Dans ce cas, le ly­céen, bien in­for­mé, pren­drait ses res­pon­sa­bi­li­tés et s’orien­te­rait en toute connais­sance de cause, sans que cette orien­ta­tion lui soit im­po­sée. « S’il était in­di­qué sur APB qu’avec tel par­cours sco­laire, le taux de réus­site dans la li­cence en­vi­sa­gée est de 1 %, ce­la dé­cou­ra­ge­rait sans doute les ly­céens de s’y ins­crire » , note Ju­lien Gre­net.

« L’autre pos­si­bi­li­té, pour­suit Claude Le­lièvre, c’est que chaque uni­ver­si­té fasse pas­ser un exa­men en fonc­tion des “pré­re­quis” qui lui sont propres ». Ce­la se­rait de la sé­lec­tion « pure et dure » qui n’a pas l’air d’avoir la pré­fé­rence de Fré­dé­rique Vi­dal. « Un sys­tème qui di­rait “il faut un bac S avec men­tion” pour en­trer dans une fi­lière n’au­rait au­cun in­té­rêt et ne fonc­tion­ne­rait pas. Il fau­dra être beau­coup plus in­ven­tif que ce­la. C’est pour ce­la que j’ai lan­cé cette concer­ta­tion », af­firme-t-elle.

En France, bien de ses pré­dé­ces­seurs ont chu­té sur cette ques­tion de la sé­lec­tion à l’uni­ver­si­té. Entre 1958 et 1967, alors que le taux de ba­che­liers a dou­blé, le gé­né­ral de Gaulle de­mande à son mi­nistre de l’Edu­ca­tion na­tio­nale, Alain Pey­re­fitte, de mettre en oeuvre une sé­lec­tion. « Ceux qui avaient ob­te­nu le bac avec men­tion très bien al­laient où ils vou­laient, ceux qui avaient de bonnes notes dans les ma­tières cor­res­pon­dant à la for­ma­tion sou­hai­tée aus­si, rap­pelle Claude Le­lièvre. Les autres de­vaient al­ler là où on leur di­sait d’al­ler » . Les évé­ne­ments de mai 1968, liés en par­tie à ce pro­jet de ré­forme, em­pê­che­ront le gou­ver­ne­ment d’ap­pro­fon­dir sa po­li­tique.

En 1986, le gou­ver­ne­ment de Jacques Chi­rac pré­pare un pro­jet de loi vi­sant à ins­tau­rer la sé­lec­tion à l’uni­ver­si­té mais aus­si à aug­men­ter les frais d’ins­crip­tion. Consé­quence : pen­dant tout le mois de no­vembre, étu­diants et ly­céens se mo­bi­lisent contre le pro­jet por­té par Alain De­va­quet. La mort de Ma­lik Ous­se­kine a don­né à cette ré­forme une di­men­sion tra­gique. Au­cun gou­ver­ne­ment n’a, de­puis, osé af­fron­ter la ques­tion. Au­jourd’hui, les syn­di­cats d’étu­diants ont dé­jà pré­ve­nu. « Si ces pré­re­quis sont coer­ci­tifs et mettent des jeunes en de­hors du sys­tème, on se­ra dans la rue à la ren­trée », a ré­agi Jim­my Los­feld, pré­sident de la FAGE. A l’Unef, on « re­fuse » le terme même de pré­re­quis. La « voi­ture-ba­lai » risque d’avoir en­core de beaux jours de­vant elle.

Cé­dric Villa­ni (LREM) : « Le pro­blème, c’est la grande di­ver­si­té des fi­lières. Cer­taines sont dé­ser­tées, d’autres sous ten­sion au moins à la ren­trée parce qu’au fil des mois les bancs sont dé­ser­tés »

KAK

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.