La pa­ren­thèse li­bé­rale (1830-1848)

Notre sé­rie his­to­rique

L'Opinion - - La Une - Jean-Bap­tiste Noé @jb­noe78

Il a été l’homme de la mo­nar­chie de Juillet, la fi­gure in­tel­lec­tuelle, mo­rale et po­li­tique qui a mar­qué l’en­semble de cette pé­riode. Contrai­re­ment à Adolphe Thiers, son ad­ver­saire po­li­tique, qui a pour­sui­vi sa car­rière sous le Se­cond Em­pire avant de la ter­mi­ner avec la IIIe Ré­pu­blique nais­sante, Fran­çois Gui­zot n’a oeu­vré que sous le ré­gime de Louis-Phi­lippe. His­to­rien, il fait par­tie de ces in­tel­lec­tuels tou­chés par le vi­rus de la po­li­tique et dont l’oeuvre a sans cesse os­cil­lé entre ac­tion et ré­flexion, un peu à l’image d’un Toc­que­ville.

Fran­çois Gui­zot est né à Nîmes en 1787, mais c’est en Nor­man­die qu’il fut élu, à Li­sieux, et c’est dans un vil­lage du Cal­va­dos qu’il mou­rut en 1874. La ville de Nîmes a son im­por­tance dans la for­ma­tion du jeune Gui­zot : c’est la ville du pro­tes­tan­tisme fran­çais, mar­quée par les Cé­vennes et l’es­prit du dé­sert. On peut égre­ner les titres et les res­pon­sa­bi­li­tés qui ja­lonnent son par­cours : membre de l’Aca­dé­mie des sciences mo­rales et po­li­tiques et de l’Aca­dé­mie fran­çaise, mi­nistre de l’Ins­truc­tion pu­blique, des Af­faires étran­gères et chef du gou­ver­ne­ment, au­teur de plu­sieurs livres, dont une his­toire de la ré­vo­lu­tion an­glaise, tra­duc­teur des oeuvres de Sha­kes­peare.

Une jeu­nesse en exil. Le point com­mun des hommes de la mo­nar­chie de Juillet est d’avoir été mar­qués par la Ré­vo­lu­tion. Beau­coup ont connu l’exil et ont eu des pa­rents exé­cu­tés. Les aléas po­li­tiques en ont ré­gu­liè­re­ment fait des pa­rias et des pros­crits obli­gés de fuir et donc de voya­ger en Eu­rope. C’est le cas de Fran­çois Gui­zot. Son père, par­ti­san de la Gi­ronde, est ar­rê­té et exé­cu­té en 1794. Fran­çois a alors sept ans. De cet épi­sode, il gar­de­ra une dé­tes­ta­tion de la ty­ran­nie po­li­tique. Pour sau­ver ses deux en­fants, sa mère se ré­fu­gie à Ge­nève, où elle bé­né­fi­cie des ré­seaux de so­li­da­ri­té pro­tes­tants. C’est là que Fran­çois com­mence sa for­ma­tion in­tel­lec­tuelle. Comme beau­coup d’hommes de sa gé­né­ra­tion, il ti­re­ra ma­tière à ré­flexion de ce long exil.

Il re­vient en France à dix­huit ans, en 1805, pour faire des études de droit à Pa­ris. Gui­zot se fait re­mar­quer par la ré­dac­tion d’ar­ticles et de chro­niques lit­té­raires et com­mence à fré­quen­ter le mi­lieu in­tel­lec­tuel pa­ri­sien. En 1812, il ob­tient la chaire d’his­toire mo­derne à la Sor­bonne et com­mence sa car­rière de pro­fes­seur. Son par­cours ap­pa­raît d’au­tant plus re­mar­quable qu’il n’a pas de sym­pa­thie par­ti­cu­lière pour l’Em­pire et que, grand ami de Royer-Col­lard et de Vic­tor de Bro­glie, il est même lié au par­ti li­bé­ral. C’est par­mi cette jeu­nesse in­tel­lec­tuelle et li­bé­rale que se tissent les ré­seaux d’in­fluence ac­tifs sous Louis-Phi­lippe. En 1815, alors que Louis XVIII est ré­fu­gié à Gand pen­dant les Cent Jours, Gui­zot est man­da­té par le par­ti li­bé­ral pour lui por­ter une mis­sive lui de­man­dant de ne pas res­tau­rer la mo­nar­chie ab­so­lue et de te­nir compte des as­pi­ra­tions à la li­ber­té du peuple fran­çais. Il a 27 ans, il est in­con­nu du grand pu­blic et des cercles mo­nar­chistes, mais s’ac­quitte de sa tâche. Au­tant dire qu’il se­ra as­sez mal re­çu...

Il fau­dra en­core quinze ans à Gui­zot et à ses amis pour pou­voir ap­pli­quer leurs idéaux et al­lier ré­flexion in­tel­lec­tuelle et pra­tique po­li­tique. Ils sont par­ti­sans d’une po­li­tique du juste mi­lieu : fi­dèle à la tra­di­tion mo­nar­chique, mais ou­verte aux idées nou­velles. Dans le bouillon­ne­ment po­li­tique de la France du dé­but du XIXe siècle, la me­sure et l’équi­libre ne sont pas les par­tis les plus ai­sés à dé­fendre. À force de s’op­po­ser aux ul­tras, Gui­zot est des­ti­tué de sa chaire uni­ver­si­taire en 1828, payant cher la li­ber­té in­tel­lec­tuelle.

Ré­no­va­teur de l’école. Pour lui comme pour ses amis, la chute de Charles X est une au­baine. Gui­zot entre au gou­ver­ne­ment de ce nou­veau roi dont il par­tage plei­ne­ment les vues. Mais c’était sans comp­ter sur l’hos­ti­li­té de Thiers qui ne veut pas l’avoir comme ri­val. Fi­na­le­ment, ce der­nier se ré­sout à ce que Gui­zot ob­tienne un pe­tit mi­nis­tère : l’Ins­truc­tion pu­blique. Contre toute at­tente, il y fait mer­veille.

Fran­çois Gui­zot est l’un des grands ré­no­va­teurs de l’école en France. Il a su conci­lier li­ber­té sco­laire et in­ter­ven­tion utile de l’Etat. Grâce à lui, de très nom­breux éta­blis­se­ments ou­vrirent sur l’en­semble du ter­ri­toire, la jeu­nesse fut lar­ge­ment sco­la­ri­sée et l’ins­truc­tion pro­gres­sa. Preuve en est la di­mi­nu­tion de l’anal­pha­bé­tisme chez les conscrits. Trop sou­vent, on fait com­men­cer l’his­toire sco­laire à Jules Fer­ry, alors que ce­lui- ci est sur­tout cou­pable d’avoir na­tio­na­li­sé l’école et créé un mo­no­pole éta­tique dé­non­cé dès son mi­nis­tère et dont les ef­fets né­ga­tifs n’ont pas tar­dé à se mon­trer. On ou­blie trop en re­vanche Gui­zot et Al­fred de Fal­loux, qui por­tèrent les prin­cipes li­bé­raux à leur grande ex­pres­sion et qui dé­montrent, en­core au­jourd’hui, que la li­ber­té est une chance pour l’école. La loi Gui­zot de 1833 oblige chaque com­mune à avoir une école, pri­vée ou pu­blique. Celle-ci sti­pule que les com­munes doivent sub- ve­nir à la sco­la­ri­té des en­fants dont les pa­rents ne peuvent pas payer l’école. En­fin, une école de for­ma­tion des maîtres est créée dans chaque dé­par­te­ment. L’édu­ca­tion re­pose donc sur un plu­ra­lisme. En pa­ral­lèle, des écoles gé­rées par l’Etat se trouvent celles dont le fonc­tion­ne­ment est as­su­ré par les congré­ga­tions re­li­gieuses. On trouve même des écoles fi­nan­cées par l’Etat et gé­rées par des congré­ga­tions... Au­jourd’hui en­core, la li­ber­té sco­laire de Gui­zot de­vrait par­fois ins­pi­rer les édiles de la rue de Gre­nelle.

Gui­zot a com­pris qu’une so­cié­té libre ne pou­vait le de­meu­rer qu’avec un peuple libre, c’est- à- dire un peuple ca­pable de por­ter des ju­ge­ments ra­tion­nels et de faire des choix po­li­tiques gui­dés par la rai­son, et non par les sen­ti­ments pas­sion­nels et les émo­tions po­pu­laires. C’est ce qu’il écrit dans sa lettre aux ins­ti­tu­teurs da­tée de 1833 : « La li­ber­té n’est as­su­rée et ré­gu­lière que chez un peuple as­sez éclai­ré pour écou­ter en toutes cir­cons­tances la voix de la rai­son. »

On n’aime pas le peuple, nous dit Gui­zot, en étant dé­ma­gogue et en lui fai­sant des pro­messes im­pos­sibles à te­nir. On aime le peuple en sou­hai­tant son élé­va­tion in­tel­lec­tuelle, mo­rale et ma­té­rielle. Les po­pu­listes n’aiment pas le peuple en le trom­pant. Les li­bé­raux lui tiennent un dis­cours exi­geant, mais juste et lui per­mettent, par de bonnes lois et par un bon do­sage entre li­ber­té et in­ter­ven­tion­nisme, de pros­pé­rer. La li­ber­té a mau­vaise presse, mais Gui­zot s’y tient. Tout au long de son mi­nis­tère, il est très im­po­pu­laire, aus­si bien par­mi les ou­vriers qu’à la Chambre. Il en a gar­dé une image d’aus­té­ri­té et de froi­deur, no­tam­ment à cause de son op­po­si­tion au suf­frage uni­ver­sel. Son rai­son­ne­ment ne manque tou­te­fois pas de me­sure.

Re­tour des par­ta­geux. « En­ri­chis­sez­vous ! », quelle for­mule a pro­non­cé là le mal­heu­reux Gui­zot. Dans un pays qui rêve de grand soir, qui at­tend le re­tour des par­ta­geux, qui fus­tige les pa­trons et les gros, un pays qui a l’hon- neur de comp­ter une bonne ving­taine de dé­pu­tés com­mu­nistes dans son As­sem­blée trente ans après la chute du mur de Ber­lin, en­joindre le peuple à s’en­ri­chir est un scan­dale. Il vau­drait mieux dé­fendre la ré­par­ti­tion, la jus­tice so­ciale et la lutte contre les in­éga­li­tés. Cette for­mule, ses bio­graphes ne savent pas vrai­ment où elle a été pro­non­cée, ni si elle l’a vrai­ment été. Ce se­rait ap­pa­rem­ment au­près de ses élec­teurs de Li­sieux, ou peut-être à la Chambre...

A cette pé­riode, cer­tains veulent abais­ser le cens pour ac­croître le col­lège élec­to­ral. Gui­zot, lui, n’est pas un dé­mo­crate et se mé­fie du pou­voir de la foule. Com­ment ac­cor­der le droit de vote à des gens qui ne peuvent com­prendre les en­jeux po­li­tiques et sont de fa­ciles proies pour des dé­ma­gogues ? Comme il le dit en 1837, la dé­mo­cra­tie, c’est le ni­vel­le­ment. Gui­zot n’en veut

Trop sou­vent, on fait com­men­cer l’his­toire sco­laire à Jules Fer­ry, alors que ce­lui-ci est sur­tout cou­pable d’avoir créé un mo­no­pole éta­tique dé­non­cé dès son mi­nis­tère. On ou­blie trop en re­vanche Gui­zot et Al­fred de Fal­loux, qui por­tèrent les prin­cipes li­bé­raux à leur grande ex­pres­sion « Ce qui a sou­vent per­du la dé­mo­cra­tie, c’est qu’elle n’a su ad­mettre au­cune or­ga­ni­sa­tion hié­rar­chique de la so­cié­té, c’est que la li­ber­té ne lui a pas suf­fi ; elle a vou­lu le ni­vel­le­ment »

pas. « Ce qui a sou­vent per­du la dé­mo­cra­tie, c’est qu’elle n’a su ad­mettre au­cune or­ga­ni­sa­tion hié­rar­chique de la so­cié­té, c’est que la li­ber­té ne lui a pas suf­fi ; elle a vou­lu le ni­vel­le­ment. »

Alors Gui­zot pro­pose autre chose. Plu­tôt que d’abais­ser le cens, éle­ver les condi­tions de vie. En­ri­chis­sez-vous, par le tra­vail et par l’épargne et vous pour­rez ain­si payer le cens et donc vo­ter. Prendre le peuple au sé­rieux et le croire ca­pable de mieux, et non le ra­bais­ser. Cette exi­gence mo­rale, Gui­zot l’a por­tée dans son exi­gence po­li­tique. Lié à la mo­nar­chie de Juillet et à son roi, il est ren­ver­sé avec lui. Ayant été am­bas­sa­deur à Londres, il part en An­gle­terre pour le deuxième exil de sa vie. Re­ve­nu en France, il ne se mê­le­ra plus de po­li­tique, ni sous la Ré­pu­blique ni sous l’Em­pire. Il se consa­cre­ra pl­tôt à l’écri­ture et à ses oeuvres, ré­fu­gié dans son manoir nor­mand et en­tou­ré de sa fa­mille. L’in­tel­lec­tuel qu’il avait tou­jours été ab­sor­ba le po­li­tique qu’il fut pen­dant vingt ans.

DR/MON­TAGE LAURE GIROS

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