Ma­cron se­ra-t-il l’al­chi­miste du re­nou­veau Fran­çais ?

L'Opinion - - Impôts toujours - Alexandre Ma­la­faye

LA MY­THO­LO­GIE RO­MAINE ayant fait ir­rup­tion dans la vie po­li­tique fran­çaise, avec un pré­sident « ju­pi­té­rien » et un Pre­mier mi­nistre qui dit se « char­ger des tra­vaux d’Her­cule », nous se­rions fon­dés à pour­suivre les ana­lo­gies, avec par exemple, Lu­per­cus, le dieu des trou­peaux, pour Fran­çois de Ru­gy, ou en­core Mars, le dieu de la guerre, pour Jean-Luc Mé­len­chon.

Mais com­pa­rai­son n’est pas rai­son, d’au­tant que celle d’Em­ma­nuel Ma­cron avec Ju­pi­ter nous semble à la fois er­ro­née – à sup­po­ser que les ré­seaux so­ciaux aient exis­té à son époque, Ju­pi­ter ne se se­rait pas mis en scène – et consti­tuer une im­passe. C’est sur ce der­nier point qu’il convient d’in­ter­ro­ger la na­ture du pou­voir pré­si­den­tiel, non pas telle que le Pré­sident la théo­rise de fa­çon pro­ba­ble­ment égo­tiste, mais telle qu’elle de­vrait être.

Sur l’in­car­na­tion du pou­voir, jusque-là, rien à dire, et du point de vue de l’étran­ger, le Pré­sident fran­çais a su en­dos­ser les ha­bits du chef de l’Etat. C’est une bonne nou­velle dont il faut se ré­jouir tant la France a be­soin de res­tau­rer son image, et sa pa­role, sur la scène in­ter­na­tio­nale.

Mais cette par­tie de la fonc­tion, même com­pli­quée à exer­cer, ne sau­rait consti­tuer un simple jeu de rôle. Il ne peut s’agir d’une illu­sion, mais d’un pro­lon­ge­ment na­tu­rel et vi­sible de ce qui anime le Pré­sident. Sans quoi, les failles ap­pa­raî­tront vite, et si Ju­pi­ter ne nous semble pas fi­gu­rer la bonne ana­lo­gie, celle de « maître des hor­loges » ne convient pas non plus. Un Pré­sident n’est pas à la tête d’une ar­mée de pen­dules dont on at­tend qu’il les fasse son­ner à l’heure. Es­sayer de gou­ver­ner un pays n’a rien de « mé­ca­nique », et réus­sir à le gou­ver­ner dé­passe les lo­giques de la phy­sique pour ren­voyer à une sorte de di­men­sion sur­na­tu­relle, une « mys­tique », ou une « ma­gie », comme l’a très bien dit Em­ma­nuel Ma­cron en fé­vrier der­nier.

Dès lors, une image ap­pa­raît, celle de l’al­chi­miste. C’est pa­ré des at­tri­buts du chi­miste mé­ta­phy­si­cien qu’Em­ma­nuel Ma­cron pour­rait s’ima­gi­ner, et son dé­fi va consis­ter à faire exac­te­ment l’in­verse de ses pré­dé­ces­seurs qui, en deux gé­né­ra­tions, ont trans­for­mé l’or de la France en plomb (dette abys­sale, éco­no­mie atone, chô­mage de masse, po­pu­la­tion exas­pé­rée, na­tion sans cap).

Koh-Lan­ta po­li­tique. Le dé­fi est im­mense, car per­sonne ne nie­ra que la classe po­li­tique d’avant la ré­vo­lu­tion En Marche ! ne fut pas com­po­sée de per­son­na­li­tés re­mar­quables. Pour­tant, les ré­sul­tats sont là, très mau­vais. Com­ment au­tant de ta­lents in­di­vi­duels ont-ils pu pro­duire col­lec­ti­ve­ment un si piètre ré­sul­tat pour notre pays ? Il y a là un grand mys­tère. En guise d’ex­pli­ca­tion, cer­tains se ré­fu­gient der­rière la fa­ta­li­té dé­mo­cra­tique, mais nous re­je­tons cette hy­po­thèse en bloc. La dé­mo­cra­tie ne sau­rait condam­ner à la mé­dio­cri­té ! Une autre, plus ten­tante, est liée à la dé­via­tion de nos ins­ti­tu­tions et à cette ab­sence d’éthique – en­core une ex­cep­tion fran­çaise – qui, avec le temps, a pré­ci­pi­té les an­ciens te­nants du pou­voir dans une sorte de gi­gan­tesque Koh-Lan­ta po­li­tique. Ils se sont neu­tra­li­sés et éli­mi­nés à tour de rôle, fai­sant du jeu une fin en soi et de sa propre sur­vie une né­ces­si­té des­truc­trice. Cu­rieux jeu qui ne ré­com­pense ni les meilleurs, ni ceux qui ob­tiennent de bons ré­sul­tats, mais les plus rou­blards et les plus beaux par­leurs. Es­pé­rons que les « sur­vi­vants » en ti­re­ront le­çon.

Le dé­fi est im­mense car « Ma­cron l’al­chi­miste » dis­pose des mêmes in­gré­dients que ses pré­dé­ces­seurs pour trans­mu­ter le plomb dont il hé­rite en l’or qui re­don­ne­ra har­mo­nie et des­tin à la France. Car il ne faut pas s’y trom­per, l’ar­ma­da des membres du gou­ver­ne­ment, de ses conseillers et des dé­pu­tés de la Ré­pu­blique en marche (LREM) n’est pas com­po­sée de Fran­çais trans­fi­gu­rés par une no­mi­na­tion mi­ra­cu­leuse ou l’onc­tion du suf­frage uni­ver­sel. Ils ont leurs qua­li­tés, leurs dé­fauts et leurs fai­blesses ; peu ou prou les mêmes que leurs aî­nés. Ils sont ti­rés du même bois, et le temps se char­ge­ra de le dé­mon­trer.

Cer­tains dé­fen­dront l’idée que cette nou­velle classe po­li­tique, faite en grande par­tie d’hommes et de femmes qui n’en est pas is­sue, fe­ront mieux que les autres au pré­texte qu’ils n’en sont jus­te­ment pas is­sus ; ils se­raient donc, par dé­fi­ni­tion, plus ver­tueux. Quel confort, ou plu­tôt, quelle fai­blesse de le croire. S’il est sans doute vrai que les nou­veaux ve­nus sont mieux connec­tés aux réa­li­tés que les sor­tants, ces der­niers l’étaient da­van­tage à l’His­toire et à la com­plexi­té d’un sys­tème qu’ils connais­saient bien. Ce que nous ga­gnons d’une

L’al­chi­miste n’est ni om­ni­scient, ni om­ni­po­tent, ni sûr de lui, bien au contraire. Il at­tend tout de l’ex­pé­rience La France at­tend que le plomb du pas­sé se change en or, et en au­cun cas, en un al­liage de deuxième ca­té­go­rie

main, nous le per­dons de l’autre, et la na­ture hu­maine n’au­ra de cesse de nous émer­veiller, de nous dé­ce­voir, ou de nous ter­ri­fier.

C’est là que les pou­voirs de l’al­chi­miste Pré­sident entrent en jeu, ceux que la Cons­ti­tu­tion lui confère.

Pa­tience. L’al­chi­miste n’est ni om­ni­scient, ni om­ni­po­tent, ni sûr de lui, bien au contraire. Il at­tend tout de l’ex­pé­rience, va pas à pas, tâ­ton­nant sou­vent, et au fi­nal, lors­qu’il par­vient à réus­sir son grand oeuvre, à sa­voir la trans­mu­ta­tion du mé­tal or­di­naire en or, c’est son ex­trême ha­bi­le­té qui se ré­vèle, dou­blée d’une pa­tience presque in­fi­nie.

Tel est le vrai pou­voir du pré­sident de la Ré­pu­blique. Non de tout connaître, de tout ré­gir et de tout contrô­ler, mais de sa­voir choi­sir ses in­gré­dients, c’est-à-dire s’en­tou­rer des bonnes per­sonnes, les pla­cer aux bonnes fonc­tions aux mo­ments op­por­tuns, et les mettre en confiance et en marche afin qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes. C’est alors que le feu de l’ac­tion peut pro­duire le ré­sul­tat tant es­pé­ré. Car dans le grand chau­dron de l’al­chi­miste, l’atha­nor, rien ne s’opère sans la com­bi­nai­son des élé­ments, et le feu y tient une place cen­trale.

Moins de deux mois après son élec­tion, à l’évi­dence, Em­ma­nuel Ma­cron a su dé­mon­trer qu’il sa­vait s’en­tou­rer, se fa­bri­quer une ma­jo­ri­té et, ain­si, se don­ner les moyens de ten­ter le grand oeuvre de la trans­for­ma­tion du pays.

Il a réu­ni les in­gré­dients. Main­te­nant, tout va se jouer dans la fa­çon de les mettre en oeuvre et là, tout dé­pend de lui. Car le feu des pro­chains com­bats po­li­tiques, no­tam­ment dans le cadre des pro­bables confron­ta­tions so­ciales à ve­nir, va tout condi­tion­ner. S’il fait par­tie de la re­cette, si sa fonc­tion est bien celle de l’as­sem­bleur, l’al­chi­miste doit se gar­der de croire qu’il est l’in­gré­dient su­prême, ou prin­ci­pal. Cha­cun compte, même le plus ano­din ; il ne faut en né­gli­ger au­cun, à com­men­cer par l’éthique.

L’al­chi­miste se doit de conser­ver la place qui est la sienne, à la fois très at­ten­tif à chaque étape et in­ter­ve­nant à bon es­cient, mais dé­ter­mi­né à faire confiance, pour que la ma­gie du col­lec­tif fasse son oeuvre. Faute de quoi, le feu peut tout consu­mer au lieu de tout su­bli­mer, ou li­vrer un ré­sul­tat de piètre qua­li­té. Or, cette fois, la France at­tend que le plomb du pas­sé se change en or, et en au­cun cas, en un al­liage de deuxième ca­té­go­rie. Cette fois, il faut de vraies ré­formes et le cou­rage de me­ner l’ex­pé­rience à son terme. Le suc­cès d’Em­ma­nuel Ma­cron – et le nôtre – est entre ses mains et dé­pend, pour l’es­sen­tiel, de l’usage qu’il fe­ra de ses ex­cep­tion­nels pou­voirs.

Nous ver­rons bien s’il tend vers l’al­chi­miste adepte du jeu col­lec­tif, ou bien s’il pri­vi­lé­gie la di­men­sion mo­nar­chique et per­son­nelle que lui confèrent, en ap­pa­rence, nos ins­ti­tu­tions. Il est trop tôt pour crier vic­toire ou jouer les Cas­sandre. Lais­sons le « charme » agir… Alexandre Ma­la­faye est pré­sident de Sy­no­pia, co-fon­da­teur de l’Ob­ser­va­toire ci­toyen du re­nou­veau dé­mo­cra­tique.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.