L’im­pro­vi­sée

L'Opinion - - Identités - Ivanne Trip­pen­bach @IT­rip­pen­bach

C’EST UNE JOUR­NÉE FROIDE et plu­vieuse. Le 22 sep­tembre 1984, en fin d’après-mi­di, le geste im­pro­vi­sé de­vien­dra le sym­bole de l’ami­tié fran­co-al­le­mande. Fran­çois Mit­ter­rand et Hel­mut Kohl se tiennent de­vant l’os­suaire de Douau­mont, en hom­mage aux morts de Pre­mière Guerre mon­diale. L’hymne al­le­mand vient de s’ache­ver. Alors que l’or­chestre mi­li­taire re­prend sa res­pi­ra­tion, les deux chefs d’Etat se prennent la main. Ils ne la lâchent pas.

À quoi songent-ils, pen­dant que re­ten­tit La Mar­seillaise ? À leur dé­am­bu­la­tion com­mune entre les croix du ci­me­tière al­le­mand de Con­sen­voye, à soixante-dix ki­lo­mètres de là ? Fran­çois Mit­ter­rand est fi­gé, so­len­nel. Le chan­ce­lier Kohl, ému. Pensent-ils à leur longue marche dans le cloître, où re­posent les os­se­ments de 130 000 sol­dats in­con­nus, fran­çais et al­le­mands ? Hel­mut Kohl a al­lu­mé un cierge, Fran­çois Mit­ter­rand est res­té si­len­cieux, face à la qua­ran­taine de tom­beaux.

Re­pensent-ils aux stig­mates que la guerre a lais­sés dans leur propre his­toire ? En 1940, ici à Ver­dun, le jeune Mit­ter­rand est bles­sé par un éclat d’obus et frôle la mort. La même an­née, Hel­mut Kohl voit son père, com­bat­tant des deux guerres, re­ve­nir mar­qué du front de Pologne. Il per­dra son frère aî­né Wal­ter, pa­ra­chu­tiste, tué par les Amé­ri­cains. En trans­gres­sant le pro­to­cole, spon­ta­né­ment, peut-être les deux chefs d’Etat savent-ils qu’ils sont en train d’ac­com­plir un geste pour l’His­toire. Du­rant l’hi­ver 1916, 300 000 sol­dats fran­çais et al­le­mands sont por­tés disparus à Ver­dun. Les ex­plo­sions de 26 mil­lions d’obus ti­rés pen­dant trois n jours et trois cents nuits de com­bats han­te­ront ceux qui sur­vi­vront.

Sous un pa­ra­pluie. C’est la pre­mière fois qu’une cé­ré­mo­nie com­mune se tient sur la Meuse. En ac­cueillant le chan­ce­lier à la « porte de France », le pré­sident fran­çais ré­pare la dé­con­ve­nue su­bie par l’Al­le­magne au prin­temps pré­cé­dent : le 6 juin 1984, Hel­mut Kohl n’était pas in­vi­té aux cé­ré­mo­nies du qua­ran­tième an­ni­ver­saire du Dé­bar­que­ment. Vingt-cinq ans après les ac­cords conclus entre le gé­né­ral de Gaulle et Kon­rad Ade­nauer qui scellent la ré­con­ci­lia­tion des deux pays en 1963, le geste de Mit­ter­rand et Kohl ouvre l’ère de l’ami­tié. Après Va­lé­ry Gis­card d’Es­taing et Hel­mut Sch­midt, en 1977, ils for­me­ront un couple mo­teur dans la construc­tion eu­ro­péenne.

En 2016, Fran­çois Hol­lande et An­ge­la Mer­kel re­tour­ne­ront à Ver­dun. Même par­cours au ci­me­tière mi­li­taire, même pluie fine. Cette fois pour le cen­te­naire, l’image des deux chefs d’Etat ser­rés sous un pa­ra­pluie évoque une autre ur­gence : la re­lance de l’Union eu­ro­péenne. Un im­pé­ra­tif re­pris par Em­ma­nuel Ma­cron. Fraî­che­ment élu, il a consa­cré ses pre­mières at­ten­tions di­plo­ma­tiques à la chan­ce­lière. A ses cô­tés, au Par­le­ment eu­ro­péen, à Stras­bourg, il a ren­du hom­mage à Hel­mut Kohl, dis­pa­ru le 16 juin, à l’âge de 87 ans. Dans la langue de Goethe, Em­ma­nuel Ma­cron a re­pris les mots du père de la réuni­fi­ca­tion al­le­mande, in­fa­ti­gable bâ­tis­seur de l’Eu­rope : « Nous n’avons au­cune rai­son de nous ré­si­gner, mais toutes les rai­sons d’être des réa­listes op­ti­mistes. »

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