#Traits d’union

L'Opinion - - Identités - Claude Le­blanc @Ja­pon­line

oin­cée entre la Li­tua­nie et la Pologne, au bord de la Bal­tique, Ka­li­nin­grad au­rait pu de­ve­nir le sym­bole de la nou­velle Eu­rope, c’est-à-dire un pont entre l’Union eu­ro­péenne et la Rus­sie dont elle est la par­tie la plus oc­ci­den­tale. Au lieu de ce­la, l’an­cienne Kö­nig­sberg, pa­trie du grand phi­lo­sophe Em­ma­nuel Kant, reste cette « ano­ma­lie de l’his­toire » ou ce « trou noir de l’Eu­rope ». Une si­tua­tion liée à son an­nexion en 1945 par l’URSS, qui a vou­lu en faire un poste avan­cé au coeur de l’Eu­rope alors que la Guerre froide poin­tait dé­jà le bout de son nez.

Au cours de cette longue pé­riode, Ka­li­nin­grad, qui doit son nom à un an­cien pré­sident du Præ­si­dium du So­viet su­prême, a bé­né­fi­cié d’un sou­tien fi­nan­cier mas­sif de Mos­cou. Bas­tion mi­li­taire sur la Bal­tique, la ci­té forte de 500 000 ha­bi­tants ap­par­te­nait alors au bloc so­vié­tique et l’une des prio­ri­tés était d’ef­fa­cer toute trace ou presque de son pas­sé al­le­mand. Les in­tenses bom­bar­de­ments pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale ont gran­de­ment fa­ci­li­té la tâche des ar­chi­tectes so­vié­tiques. L’an­cien châ­teau des rois de Prusse qu’Alexis Kos­sy­guine, l’’ex-pré­sident du Con­seil des mi­nistres de l’URSS, consi­dé­rait comme une « pour­ri­ture teu­tonne » a cé­dé sa place à un bâ­ti­ment ad­mi­nis­tra­tif gris et mas­toc comme il en a fleu­ri un peu par­tout dans l’es­pace so­vié­tique. Seule la ca­thé­drale, grâce à la pré­sence de la tombe de Kant, a échap­pé à une dis­pa­ri­tion to­tale. Au mo­ment où la ten­ta­tion du re­pli sur soi semble ga­gner du ter­rain, l’Opi­nion a choi­si de s’in­té­res­ser à ses villes qui servent bon an mal an de trait d’union entre les na­tions.

Long­temps ci­té in­ter­dite en rai­son de sa si­tua­tion stra­té­gique, Ka­li­nin­grad a vu sa si­tua­tion évo­luer avec l’éclate- ment de l’URSS. Les deux cents ki­lo­mètres car­rés que consti­tue ce ter­ri­toire ont chan­gé de na­ture lorsque la Li­tua­nie est de­ve­nue, en 1990, la pre­mière ré­pu­blique so­vié­tique à ob­te­nir son in­dé­pen­dance. Son sta­tut de zone fron­tière prend une di­men­sion nou­velle, alors que la Pologne se rap­proche de plus en plus de l’Eu­rope oc­ci­den­tale et que la Li­tua­nie ex­prime ou­ver­te­ment son re­jet de l’in­fluence russe.

Point le plus oc­ci­den­tal de la Rus­sie, la ville morne pou­vait alors se rê­ver comme une « pas­se­relle » entre l’Oc­ci­dent et le monde russe ou du moins ce qu’il en res­tait. C’est l’époque où cer­tains n’hé­sitent pas à l’ima­gi­ner s’im­po­ser comme le « Hong­kong de la Bal­tique ». Outre sa si­tua­tion géo­gra­phique idéale, la ville peut pro­fi­ter d’un en­vi­ron­ne­ment fa­vo­rable in­duit par les bou­le­ver­se­ments po­li­tiques dans la ré­gion. Mais il semble que Ka­li­nin­grad soit mau­dite. Au lieu de se trans­for­mer en une ré­gion dy­na­mique tour­née vers l’ave­nir, ca­pable de re­de­ve­nir un centre in­tel­lec­tuel comme elle l’avait été au XVIe siècle, la ville a som­bré. Une dé­chéance qui s’est illus­trée dans les sta­tis­tiques ef­frayantes de la cri­mi­na­li­té et du si­da. En 1998, elle re­cense à elle seule près de la moi­tié des cas en­re­gis­trés en Rus­sie.

L’ar­ri­vée de Vla­di­mir Pou­tine en 2000 ap­pa­raît comme une nou­velle chance pour l’an­cienne ca­pi­tale de la Prusse, qui cé­lèbre en grande pompe le 750e an­ni­ver­saire de sa fon­da­tion en 2005. Ka­li­nin­grad pro­fi­te­ra-t-elle de l’en­tente qui se des­sine entre l’Eu­rope oc­ci­den­tale et Mos­cou ? Son sta­tut de zone éco­no­mique spé­ciale ob­te­nu en 2006 pour­rait le lais­ser croire, mais la lune de miel avec les Eu­ro­péens est de courte du­rée.

Au ni­veau des in­ves­tis­se­ments, ses voi­sins en re­çoivent entre 40 et 250 fois plus, d’au­tant plus que Mos­cou cherche à pri­vi­lé­gier les en­tre­prises russes. La crise ukrai­nienne va dé­fi­ni­ti­ve­ment faire re­plon­ger la ville dans son pas­sé so­vié­tique de bas­tion as­sié­gé par des forces hos­tiles. La Li­tua­nie n’est-elle pas « le pays le plus agres­sif et le plus rus­so­phobe de l’Otan » comme l’a dé­cla­ré, en avril 2016, Ser­gueï La­vrov, le mi­nistre des Af-

Point le plus oc­ci­den­tal de la Rus­sie, la ville morne pou­vait alors se rê­ver comme une « pas­se­relle » entre l’Oc­ci­dent et le monde russe L’an­cienne Kö­nig­sberg ne bé­né­fi­cie pas des avan­tages liés à son rôle de ville fron­tière dans la me­sure où ce­lui-ci s’est im­po­sé à elle par la force de l’his­toire

faires étran­gères russes ? Et avec la Pologne, les relations ne sont guère meilleures. Le dé­ploie­ment de sys­tèmes de mis­siles Is­kan­der à Ka­li­nin­grad ou en­core l’or­ga­ni­sa­tion de ma­noeuvres mi­li­taires avec la Bié­lo­rus­sie dans la ré­gion tra­duisent cette at­mo­sphère de guerre froide qui l’en­toure de nou­veau. Dès lors, les chances de voir Ka­li­nin­grad s’en sor­tir sont minces, d’au­tant qu’elle a per­du au prin­temps 2016 son sta­tut de zone éco­no­mique spé­ciale. Les in­ves­tis­se­ments y ont re­cu­lé de 13 %, tan­dis que la contre­bande et la cor­rup­tion, deux des prin­ci­paux maux du pas­sé, connaissent une em­bel­lie. Il y a tout juste un an, Ni­ko­laï Pa­trou­chev, pa­tron du Ser­vice fé­dé­ral de sé­cu­ri­té na­tio­nale, le fa­meux FSB, re­con­nais­sait qu’une grande par­tie de l’éco­no­mie lo­cale était « sous le contrôle de struc­tures cri­mi­nelles ». Ce­la ne de­vrait pas s’amé­lio­rer avec l’iso­le­ment de Ka­li­nin­grad qui s’or­ga­nise au­jourd’hui avec la construc­tion par la Li­tua­nie, au dé­but du mois de juin 2017, d’une clô­ture de 130 ki­lo­mètres en­vi­ron. Haute de deux mètres, elle pour­rait em­pê­cher des « pro­vo­ca­tions » à la fron­tière, as­sure le mi­nistre de l’In­té­rieur li­tua­nien Ei­mu­tis Mi­siu­nas.

En dé­fi­ni­tive, l’an­cienne Kö­nig­sberg ne bé­né­fi­cie pas des avan­tages liés à son rôle de ville fron­tière dans la me­sure où ce­lui-ci s’est im­po­sé à elle par la force de l’his­toire sans qu’elle ait eu son mot à dire. Sans sa po­pu­la­tion d’ori­gine, en grande par­tie chas­sée par les So­vié­tiques et rem­pla­cée par des hommes et des femmes ve­nus de Rus­sie qui ap­par­te­naient alors à un im­mense em­pire, Ka­li­nin­grad n’a pas réus­si à dé­ve­lop­per un es­prit pro­pice à l’ou­ver­ture et aux échanges. Rien ne semble in­di­quer au­jourd’hui qu’il en soit au­tre­ment dans un proche ave­nir.

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