« Les cé­réales ont tou­jours vé­cu avec des prix in­stables »

L'Opinion - - Céréales - In­ter­view Mu­riel Motte @mu­riel­motte

Les cours des cé­réales sont-ils par­ti­cu­liè­re­ment vo­la­tils au sein de l’en­semble des ma­tières pre­mières ?

Les cé­réales sont des ma­tières pre­mières dont les cours sont ex­trê­me­ment sen­sibles à tous les évé­ne­ments cli­ma­tiques. Nous avons connu ces dix der­nières an­nées des mo­ments très ten­dus. Sur la base du prix du mar­ché à terme fran­çais, l’an­cien Ma­tif, les prix du blé se sont pro­me­nés entre 100 et 300 eu­ros la tonne ! La ca­ni­cule en Rus­sie a fait flam­ber les cours lors de l’été 2010 ; deux ans plus tard, la même cause, aux Etats-Unis cette fois, a pro­vo­qué les mêmes ef­fets. Sans comp­ter le phé­no­mène El Niño qui per­turbe ré­gu­liè­re­ment les ré­coltes. Les cé­réales ont d’ailleurs tou­jours vé­cu avec des prix in­stables. Un ou­vrage de ré­fé­rence pu­blié par l’ab­bé Ga­lia­ni à la fin du XVIIIe siècle, Dia­logue sur le com­merce des blés s’in­ter­ro­geait dé­jà sur la ges­tion de cette in­sta­bi­li­té. Au­jourd’hui, si la mé­téo in­flue tou­jours énor­mé­ment sur l’offre, la de­mande croît struc­tu­rel­le­ment avec la crois­sance dé­mo­gra­phique et la mo­di­fi­ca­tion des com­por­te­ments ali­men­taires. Les Chi­nois, no­tam­ment, mangent plus de viande ce qui ac­croît la de­mande de cé­réales pour nour­rir le bé­tail.

Quels sont les moyens de se pro­té­ger de cette vo­la­ti­li­té ?

Les pro­duc­teurs peuvent uti­li­ser les mar­chés dé­ri­vés, no­tam­ment les mar­chés à terme et d’op­tions d’Eu­ro­next, l’ex-Ma­tif, qui sont une ré­fé­rence en Eu­rope. Ils peuvent ain­si op­ti­mi­ser leur « spé­cu­la­tion ». Ce qui est nou­veau, c’est que jus­qu’en 2006, les prix eu­ro­péens étaient ad­mi­nis­trés par Bruxelles et to­ta­le­ment dé­con- nec­tés des mar­chés mon­diaux. De­puis 2006 les pro­duc­teurs vivent une double in­sta­bi­li­té : celle des prix mon­diaux ex­pri­més en dol­lars, et celle du taux de change eu­ro-dol­lar. Les mar­chés dé­ri­vés per­mettent aux pro­duc­teurs de vendre leur ré­colte 2018 dès au­jourd’hui s’ils es­timent que les cours sont in­té­res­sants. Eu­ro­next est un mar­ché ac­ces­sible pour tous, en di­rect ou via une co­opé­ra­tive ou un né­go­ciant. Les cé­réa­liers peuvent donc se ga­ran­tir un prix, c’est une vé­ri­table pro­tec­tion. En re­vanche, il n’y a rien à faire lorsque les cours sont bas. En tout état de cause, les tech­niques de cou­ver­ture et d’ar­bi­trage ne sup­priment pas le risque.

Quel est l’état du mar­ché mon­dial au­jourd’hui ?

Le re­tour de ce qu’on ap­pelle la « Mer Noire » , c’est- à- dire la Rus­sie, l’Ukraine et le Ka­za­khs­tan sur les mar­chés mon­diaux joue beau­coup sur l’offre. Cette zone est de­ve­nue le prin­ci­pal pôle ex­por­ta­teur mon­dial de­vant le golfe du Mexique, l’Eu­rope et le Río de la Pla­ta avec l’Ar­gen­tine no­tam­ment. L’ex­cel­lente ré­colte dans toute cette zone de la Mer Noire en 2017 a fait bais­ser les prix. De­puis deux-trois ans, le monde a d’ailleurs pro­fi­té de cam­pagnes as­sez ex­cep­tion­nelles en ce sens où il n’y a pas eu de ca­tas­trophe cli­ma­tique, ex­cep­tion faite de la France en 2016. Les ni­veaux ac­tuels de pro­duc­tion sont à des re­cords, si bien que les cours ne couvrent sans doute pas les coûts de pro­duc­tion de tous les agri­cul­teurs fran­çais. Mais on parle d’un phé­no­mène cli­ma­tique qui pour­rait se dé­clen­cher l’an pro­chain, la Niña. L’in­sta­bi­li­té n’est pas morte.

PHI­LIPPE CHALMIN pro­fes­seur d’his­toire éco­no­mique à Pa­ris-Dau­phine

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