Ce que ré­vèle vrai­ment l’af­faire Lac­ta­lis

La po­lé­mique au­tour du lait en poudre in­fan­tile conta­mi­né par la sal­mo­nelle ne s’éteint pas. Elle met en lu­mière les points sen­sibles de la chaîne agroa­li­men­taire fran­çaise

L'Opinion - - La Une - Em­ma­nuelle Du­cros, Fan­ny Gui­no­chet et Ra­phaël Le­gendre @em­ma_­du­cros @fan­ny­gui­no­chet @LEGENRA

Le scan­dale du lait en poudre in­fan­tile conta­mi­né met en lu­mière les points sen­sibles de la chaîne agroa­li­men­taire

Jeu­di ma­tin, Em­ma­nuel Ma­cron a me­na­cé de « sanc­tions » dans l’af­faire Lac­ta­lis. Le mi­nistre de l’Eco­no­mie, Bru­no Le Maire, a re­çu la grande dis­tri­bu­tion mer­cre­di soir et a convo­qué Lac­ta­lis ven­dre­di ma­tin. De­puis le 2 dé­cembre 2017, des mil­liers de lots de lait in­fan­tile pro­duit par la so­cié­té ont été rap­pe­lés par les au­to­ri­tés sa­ni­taires. Ils étaient conta­mi­nés par des sal­mo­nelles. Scan­dale dans le scan­dale, la to­ta­li­té des ac­teurs de la grande dis­tri­bu­tion ont ad­mis avoir com­mer­cia­li­sé le lait in­cri­mi­né jus­qu’à ces der­niers jours. Une in­croyable lé­gè­re­té, alors que 35 nour­ris­sons ont été in­toxi­qués.

L’AF­FAIRE LAC­TA­LIS EST L’UN DES SCAN­DALES ali­men­taires les plus im­por­tants de ces der­nières an­nées en France. A la dif­fé­rence des la­sagnes au che­val, des oeufs au Fi­pro­nil ou du pou­let à la dioxine, il a conduit des consom­ma­teurs à l’hô­pi­tal. Un scan­dale riche d’en­sei­gne­ments sur la fi­lière ali­men­taire fran­çaise et ses ga­ran­ties sa­ni­taires.

L’OPA­CI­TÉ DE LAC­TA­LIS, HAN­DI­CAP POUR L’EN­TRE­PRISE

Qui est Lac­ta­lis ? Le groupe lai­tier de La­val est une en­tre­prise fa­mi­liale. Se­lon une étude de Ra­bo­bank de 2017, il se classe troi­sième pro­duc­teur de pro­duits lai­tiers au monde, der­rière Nest­lé et Da­none, avec un chiffre d’af­faires de 17,3 mil­liards d’eu­ros en 2016. Il em­ploie 75 000 per­sonnes dans 85 pays et ex­ploite une ga­laxie des marques, comme Lac­tel, Pré­sident, la Lai­tière et, pour le lait in­fan­tile, Mi­lu­mel ou Pi­cot. On n’en sait pas beau­coup plus. Em­ma­nuel Bes­nier, le pa­tron, 47 ans, n’a ja­mais don­né d’in­ter­view. La gou­ver­nance du groupe est mys­té­rieuse. Lac­ta­lis, en in­frac­tion avec la loi, ne pu­blie pas de ré­sul­tats. De­puis le dé­but de la crise, Lac­ta­lis ne s’est ex­pri­mé que chi­che­ment. Elle a don­né, mer­cre­di soir, une confé­rence de presse de crise, une pre­mière. « Nous de­vons trou­ver une ex­pli­ca­tion à cet évé­ne­ment grave », a plai­dé Mi­chel Na­let, l’unique vi­sage pu­blic de l’en­tre­prise. Plus d’un mois après l’écla­te­ment de l’af­faire ! Il s’est li­vré à une ten­ta­tive de jus­ti­fi­ca­tion pé­nible, ex­pli­quant « n’avoir ja­mais vu une chose pa­reille dans le groupe ».

A l’image de leur PDG, Em­ma­nuel Bes­nier, les syn­di­cats ne parlent pas. Se­lon un con­nais­seur de l’en­tre­prise, « la culture syn­di­cale est vieillotte. On a le ré­flexe de dé­fendre la so­cié­té quand elle est at­ta­quée ». Les deux cen­trales re­pré­sen­tées, la CFDT et la CFTC, n’ont pas ré­pon­du à nos sol­li­ci­ta­tions. Le 3 jan­vier, la se­conde pu­bliait un com­mu­ni­qué ex­pli­quant qu’elle était dé­so­lée des consé­quences de cette crise, tout en rap­pe­lant son at­ta­che­ment à la so­cié­té. « Les syn­di­cats ne sont to­lé­rés que parce que c’est la loi », pour­suit ce con­nais­seur. Cette opa­ci­té rap­pelle celle de l’en­tre­prise Ser­vier, prise dans le scan­dale du Me­dia­tor. Une so­cié­té pa­ter­na­liste, peu trans­pa­rente, qui n’aime guère les contre-pou­voirs. Et qui n’hé­site pas vis-à-vis des pou­voirs pu­blics à faire du chan­tage l’em­ploi.

Lac­ta­lis se com­porte mal avec ses four­nis­seurs, ses clients, les au­to­ri­tés. Pen­dant la crise du lait, en 2016, Lac­ta­lis était ac­cu­sé de pro­po­ser uni­la­té­ra­le­ment des prix d’achat du lait in­dignes. Le mi­nistre de l’Agri­cul­ture d’alors, Sté­phane Le Foll, avait ex­pli­qué ne pas avoir le nu­mé­ro de té­lé­phone d’Em­ma­nuel Bes­nier ! Au­tant dire qu’il n’y a pas grand monde pour dé­fendre le di­ri­geant du groupe qui paie au­jourd’hui pour l’en­semble de son oeuvre.

L’AP­PA­REIL D’ETAT SEMBLE AVOIR BIEN FONC­TION­NÉ

« Cette af­faire est grave. Elle a don­né lieu à des com­por­te­ments in­ac­cep­tables qui de­vront être sanc­tion­nés. » Jeu­di, Bru­no Le Maire a frap­pé fort contre Lac­ta­lis. La chro­no­lo­gie des faits pré­sen­tée par le mi­nistre jette une lu­mière crue sur les pra­tiques du groupe lai­tier. Le 1er dé­cembre, l’Agence na­tio­nale de la san­té pu­blique si­gnale un nombre anor­ma­le­ment éle­vé de cas de sal­mo­nel­lose chez les nour­ris­sons. Tous ont en com­mun la consom­ma­tion de lait in­fan­tile Lac­ta­lis pro­duit sur le site de Craon. S’en­sui­vra une ac­ca­blante sé­rie d’ana­lyses et d’aver­tis­se­ments adres­sés à l’en­tre­prise, qui ne ré­pond pas, ou mal. Le 9 dé­cembre, le di­rec­teur de ca­bi­net de Bru­no Le Maire fi­nit par convo­quer le pa­tron de Lac­ta­lis, Em­ma­nuel Bes­nier qui se cache. « Faute de ré­ponse sa­tis­fai­sante », le mi­nistre signe aus­si­tôt un ar­rê­té or­don­nant la sus­pen­sion de la com­mer­cia­li­sa­tion et de l’ex­por­ta­tion du pro­duit sus­pect, ain­si que le rap­pel de toutes les fa­bri­ca­tions ayant tran­si­té par les tours de sé­chage de l’usine de­puis le 15 fé­vrier 2017. Presque un an de pro­duc­tion ! Au to­tal, 11 000 tonnes de pro­duits, dont en­vi­ron 7 000 tonnes pour le mar­ché na­tio­nal sont écar­tées. Les ser­vices de la Di­rec­tion de la concur­rence et des fraudes (DGCCRF) vé­ri­fient alors les fi­chiers trans­mis par Lac­ta­lis suite à ces re­traits et y trouvent des « in­co­hé­rences ». Le 21 dé­cembre, Lac­ta­lis est contraint de rap­pe­ler tous les pro­duits fa­bri­qués ou condi­tion­nés sur le site de Craon, de­puis le 15 fé­vrier 2017. Une nou­velle en­quête de la DGCCRF vient de ré­vé­ler que sur 2 500 sites ins­pec­tés, 91 dis­tri­buaient en­core des lots in­fec­tés. « 2 500 contrôles sup­plé­men­taires au­ront lieu la se­maine pro­chaine pour s’as­su­rer que tous les lots ont bien été re­ti­rés », a an­non­cé jeu­di le gou­ver­ne­ment. Le 22 dé­cembre, une en­quête ju­di­ciaire est ou­verte.

DES CEN­TRALES D’ACHAT TROP CONCEN­TRÉES

De­puis quelques an­nées, afin d’être plus fortes lors des né­go­cia­tions com­mer­ciales, les en­seignes ont re­grou­pé leurs cen­trales d’achat. Celle qui sert In­ter­mar­ché et Casino concentre 26 % de parts de mar­ché. Celle de Car­re­four et Dia, 22%. Celle d’Au­chan et Sys­tème U 22% aus­si et celle de E.Le­clerc, 20%. « C’est aus­si la concen­tra­tion des pro­blèmes, des flux co­los­saux, des lots plus im­por­tants et moins de per­son­nel pour dé­cou­vrir les éven­tuelles fraudes », se dé­sole un res­pon­sable agri­cole. Pour ra­tio­na­li­ser la fi­lière, les dis­tri­bu­teurs ont sup­pri­mé des ai­guillages. On sa­vait que ce­la pro­vo­quait une pres­sion sup­plé­men­taire sur les four­nis­seurs… On dé­couvre que ce­la gé­nère aus­si des consé­quences fâ­cheuses en aval : le fi­let est plein de trous, les pro­duits Lac­ta­lis ont fran­chi le bar­rage.

LA GRANDE DIS­TRI­BU­TION SE TIRE UNE BALLE DANS LE PIED

Comment est-il pos­sible, à l’heure de la tra­ça­bi­li­té, des puces RFID, des in­ven­taires in­for­ma­tiques, que les boîtes de lait in­cri­mi­nées soient en­core en rayon un mois et de­mi après les pre­mières alertes ? Au­chan af­firme s’être em­pê­tré dans plu­sieurs vagues de lots conta­mi­nés, pen­sant le pro­blème ré­glé après un pre­mier ren­voi. E.Le­clerc, qui a fait un mea culpa, plaide « un dys­fonc­tion­ne­ment ré­sul­tant de la suc­ces­sion d’in­for­ma­tion [...] et de la pré­sence d’un des pro­duits rap­pe­lés dans une opé­ra­tion com­mer­ciale qui avait été pré­vue de­puis trois mois ». Le sys­tème a fluc­tué se­lon le ca­len­drier des re­traits mal exé­cu­té par Lac­ta­lis. Mi­chel-Edouard Le­clerc ac­cuse au­jourd’hui une « faillite sys­té­mique. »

Dans le sec­teur, on s’em­brouille dans les ex­pli­ca­tions… « Qu’un dis­tri­bu­teur re­lâche ses contrôles, d’ac­cord, mais tous ? s’étonne un spé­cia­liste de la lo­gis­tique… Il y a eu des failles hu­maines. » Ten­ta­tive d’ex­pli­ca­tion : en­ga­gés dans une guerre des prix des­truc­trice de­puis des an­nées, cha­hu­tés par la concur­rence d’Ama­zon, les dis­tri­bu­teurs taillent les coûts de struc­tures et sont dé­pas­sés… Et le lait a traî­né dans le cir­cuit. « Il faut que nous en­ga­gions une ré­flexion de long terme avec les dis­tri­bu­teurs sur les moyens de ren­for­cer les pro­cé­dures de re­trait des biens de consom­ma­tion dé­faillants et les moyens de ren­for­cer les sanc­tions en cas de man­que­ment à ces obli­ga­tions », a as­sé­né Bru­no Le Maire. Ça com­mence mal pour les pro­messes de co- construc­tion for­mu­lées lors des Etats gé­né­raux de l’agri­cul­ture…

L’IMAGE DE L’AGROA­LI­MEN­TAIRE FRAN­ÇAISE, UN BIEN PRÉ­CIEUX

Les ex­por­ta­tions de lait in­fan­tile fran­çais se mon­taient en 2015 à 137 000 tonnes et rap­por­taient 700 mil­lions d’eu­ros, se­lon l’in­ter­pro­fes­sion lai­tière. Le lait fran­çais est ré­pu­té sûr, tra­çable. C’est d’ailleurs ce qui a pous­sé des groupes chi­nois à in­ves­tir mas­si­ve­ment dans des usines fran­çaises pour ali­men­ter du mar­ché chi­nois… Jus­te­ment parce qu’en 2008, un lait conta­mi­né à la mé­la­mine avait cau­sé la mort de six bé­bés. Le mi­nistre de l’Agri­cul­ture et de l’Ali­men­ta­tion Sté­phane Tra­vert, de re­tour de Chine où il est al­lé vendre l’ex­cel­lence agri­cole fran­çaise, ne dé­co­lé­rait pas mer­cre­di ma­tin contre l’in­con­sé­quence de Lac­ta­lis et des dis­tri­bu­teurs. Vu de l’étran­ger, les consom­ma­teurs ne dis­tinguent pas Lac­ta­lis des autres four­nis­seurs… « C’est ter­rible pour le sec­teur d’être en­ta­ché de soup­çon par l’af­faire Lac­ta­lis », ré­agit Coop de France, qui compte plu­sieurs pro­duc­teurs co­opé­ra­tifs de lait in­fan­tile (maîtres lai­tiers du Co­ten­tin, So­diaal) par­mi ses membres.

LES CONSOM­MA­TEURS NE SONT PLUS DES VACHES À LAIT

Dé­jà, une or­ga­ni­sa­tion de vic­times s’est consti­tuée. Un avo­cat est sai­si de l’af­faire, re­layée par les as­so­cia­tions de consom­ma­teurs. Des plaintes pré­parent contre Lac­ta­lis mais aus­si contre les en­seignes qui ont dis­tri­bué le lait conta­mi­né pour « mise en dan­ger de la vie d’au­trui » ou « non-as­sis­tance à per­sonne en dan­ger ». Ce­la va vite. De­puis la loi Ha­mon sur la consom­ma­tion de mars 2014, une nou­velle pos­si­bi­li­té est of­ferte aux consom­ma­teurs : celle de l’ac­tion de groupe. « Elle n’a pas en­core été uti­li­sée en France, il n’y a pas ju­ris­pru­dence, note maître Clé­mence Bois­son­net, au ca­bi­net Cor­net-Vincent-Sé­gu­rel. Dans le cas Lac­ta­lis, le pré­ju­dice étant clair et ob­jec­tif, l’ac­tion de groupe semble pos­sible. » Le si­len­cieux Lac­ta­lis en­tre­ra peut-être dans l’his­toire par un pré­cé­dent ju­di­ciaire peu glo­rieux. Mi­chel Na­let ex­plique main­te­nant, au nom de Lac­ta­lis, de­voir « re­ga­gner la confiance des consom­ma­teurs, être trans­parent et col­la­bo­rer avec l’Etat ». Il est plus que temps.

SIPA PRESS

Lac­ta­lis : un géant de l’agroa­li­men­taire ex­ploi­tant des di­zaines de marques en toute opa­ci­té.

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