Tunisie: vio­lences ur­baines sur fond de crise so­ciale

Le pays connaît une vague de ma­ni­fes­ta­tions contre la po­li­tique d’aus­té­ri­té du gou­ver­ne­ment qui ont tour­né aux émeutes. De­puis jeu­di, l’ar­mée est dé­ployée dans plu­sieurs villes

L'Opinion - - La Une - Pas­cal Ai­rault @P_Ai­rault

Le pays connaît une vague de ma­ni­fes­ta­tions contre la po­li­tique d’aus­té­ri­té. L’ar­mée est dé­ployée dans plu­sieurs villes

L’ar­mée a été dé­ployée jeu­di dans plu­sieurs villes de Tunisie et plus de 300 ma­ni­fes­tants ont été ar­rê­tés. Des sol­dats ont été dé­pê­chés à Sousse, Ké­bi­li et Bi­zerte afin de pro­té­ger les bâ­ti­ments pu­blics ain­si qu’à Tha­la, près de la fron­tière al­gé­rienne, où le siège lo­cal de la sécurité na­tio­nale a été in­cen­dié par les ma­ni­fes­tants, for­çant la po­lice à se re­ti­rer. De­puis lun­di, le mou­ve­ment so­cial contre les me­sures d’aus­té­ri­té en­trées en vi­gueur le 1er jan­vier a tour­né à l’af­fron­te­ment avec les forces de l’ordre et don­né lieu à des scènes de pillage dans plu­sieurs villes.

« DANS UNE SO­CIÉ­TÉ IN­JUSTE, le désordre est un com­men­ce­ment de justice ». Bay­rem Ben Ki­la­ni, alias Ben­dir­man, a pu­blié jeu­di ce post sur sa page Fa­ce­book, ins­pi­ré de la ci­ta­tion de Ro­main Rol­land, après une nuit d’émeutes. Fils du se­cré­taire gé­né­ral du Par­ti so­cia­liste tu­ni­sien, ce chan­teur mi­li­tant est très po­pu­laire dans son pays. Sui­vi par un mil­lion de per­sonnes sur les ré­seaux so­ciaux, il dé­nonce la di­vi­sion de la classe po­li­tique, l’agenda ca­ché des uns et des autres en vue des mu­ni­ci­pales de mai 2018. Il ap­pelle le Pre­mier mi­nistre, Yous­sef Cha­hed, à en­ga­ger le dé­bat avec les ma­ni­fes­tants comme il l’a fait à Te­bour­ba, une ville proche de Tu­nis.

Hausse des prix. Les jeunes dé­noncent le manque d’as­cen­seur so­cial, la pour­suite des mo­no­poles, des ré­formes condi­tion­nées à l’in­té­rêt des hommes po­li­tiques et les que­relles par­ti­sanes jus­qu’au sein du pou­voir. Ni­daa Tunes, le par­ti du pré­sident Be­ji Caïd Es­seb­si, s’est frac­tu­ré en pas­sant sous la tu­telle du fils du chef de l’Etat, Ha­fedh Caïd Es­seb­si, dont beau­coup pensent qu’il veut la tête du Pre­mier mi­nistre, Yous­sef Cha­hed. Ce der­nier a lan­cé une cam­pagne an­ti-cor­rup­tion en juin der­nier, ébran­lant au pas­sage les obli­gés gra­vi­tant dans l’or­bite de « Mon­sieur fils » . Se sen­tant sur la sel­lette, le chef du gou­ver­ne­ment a ré­cem­ment dé­cla­ré qu’il ne se­rait pas can­di­dat à la pré­si­den­tielle de 2019 alors qu’une par­tie de son en­tou­rage le presse de se lan­cer.

« Ces émeutes res­semblent aux vio­lences ur­baines des ban­lieues fran­çaises de 2005, confie le chan­teur à l’Opi­nion. Il y a un ras-le-bol gé­né­ra­li­sé des po­pu­la­tions qui va au-de­là de la simple cher­té de la vie. Les jeunes sont frus­trés. Il faut en­cou­ra­ger la Tunisie in­no­vante, celle qui veut créer, qui a des idées. Les au­to­ri­tés doivent com­prendre qu’une gé­né­ra­tion 2.0 a émer­gé. Il faut dé­ve­lop­per les es­paces de wor­kout et favoriser l’ac­cès à des ser­vices comme Pay­pal… Si­non, le rêve des Tu­ni­siens res­te­ra de par­tir à l’étran­ger. »

La « start-up » dé­mo­cra­tie, van­tée par les chefs de gou­ver­ne­ment suc­ces­sifs, tarde à voir le jour. « La po­pu­la­tion n’a tou­jours pas en­gran­gé les di­vi­dendes de la ré­vo­lu­tion, ex­plique le consul­tant Sa­my Ghor­bal, au­teur d’Or­phe­lins de Bour­gui­ba et hé­ri­tiers du pro­phète. La nou­velle gé­né­ra­tion se sent tra­hie. » Alors que le chô­mage touche plus de 15 % des tra­vailleurs, il est très éle­vé chez les jeunes. En par­ti­cu­lier, le sud du pays et les cam­pagnes de l’Est sont le ter­reau de la déses­pé­rance so­ciale alors que l’in­fla­tion a at­teint 6,4% en 2017.

Dé­ci­dée dans le cadre du bud­get 2018, l’en­trée en vi­gueur, le 1er jan­vier, de nou­velles hausses des prix ( ga­soil, voi­tures, ser­vices de té­lé­pho­nie, ac­cès à in­ter­net) a mis le feu aux poudres. Beau­coup de bruit est or­ches­tré au­tour de ces hausses sur les ré­seaux so­ciaux dans un pays où l’ha­bi­tude de ma­ni­fes­ter est de­ve­nue un exu­toire après des an­nées de ver­rouillage des li­ber­tés pu­bliques sous Ben Ali. Cer­tains pro­fitent de la si­tua­tion pour piller les ma­ga­sins à la quête d’un té­lé­vi­seur ou autre pro­duit de grande consom­ma­tion.

Dette. « Nous vi­vons de fortes ten­sions so­ciales en rai­son de la dé­té­rio­ra­tion du pou­voir d’achat de la classe moyenne et un ap­pau­vris­se­ment des po­pu­la­tions les plus faibles, re­con­naît Meh­di Joo­ma, an­cien Pre­mier mi­nistre qui ap­pelle à des ré­formes pro­fondes. La crise éco­no­mique de 2009 a af­fec­té nos ex­por­ta­tions vers l’Eu­rope. L’économie re­part chez nos voi­sins mais nous n’en pro­fi­tons pas. L’ac­ti­vi­té tou­ris­tique se porte mal. Les au­to­ri­tés ne par­viennent pas à re­trou­ver la dy­na­mique par manque de vi­sion et de lea­der­ship. » La crois­sance est de moins de 2 %, la dette pro­gresse et le di­nar a per­du plus de 20 % de sa va­leur en un an.

D’un autre cô­té, la masse sa­la­riale de l’Etat a aug­men­té de 60 % de­puis 2011. Elle plombe la ca­pa­ci­té d’in­ves­tis­se­ment et la mise en place d’aide aux plus dé­fa­vo­ri­sés alors que l’al­lo­ca­tion fa­mi­liale est dé­ri­soire. Une re­ven­di­ca­tion re­prise par le par­ti is­la­miste En­nah­da, par­te­naire de la coa­li­tion gou­ver­ne­men­tale, qui ap­pelle à une hausse des aides aux fa­milles né­ces­si­teuses. Sur­fant sur le mé­con­ten­te­ment, ce par­ti, qui a contri­bué aux dé­ra­pages des fi­nances pu­bliques après la ré­vo­lu­tion, re­laie les de­mandes des syn­di­cats pour la re­va­lo­ri­sa­tion du sa­laire mi­ni­mum. Mais les caisses sont vides em­pê­chant de mettre plus d’ar­gent dans la san­té, l’édu­ca­tion et les in­fra­struc­tures comme l’a re­con­nu le mi­nistre des Ré­formes éco­no­miques, Taou­fik Ra­j­hi.

« La Tunisie est en­trée dans une pé­riode d’aus­té­ri­té à la pe­tite se­maine, dé­plore Sa­my Ghor­bal. Per­sonne ne semble à même de ra­me­ner le calme et de fixer un cap. Les élec­teurs risquent de boy­cot­ter lar­ge­ment les élec­tions mu­ni­ci­pales. » Et la fronde de­vrait conti­nuer. A l’ap­pel de l’UGTT, la grande cen­trale syn­di­cale, une ma­ni­fes­ta­tion est pré­vue le 14 jan­vier à Tu­nis, jour du sep­tième an­ni­ver­saire de la ré­vo­lu­tion.

SIPA PRESS

Emeutes en Tunisie, dans la nuit du 10 au 11 jan­vier.

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