« Il est temps de sor­tir du mo­dèle “ni vu, ni connu” »

L'Opinion - - Comment Macron veut étendre la PMA - In­ter­view I.I.

IRÈNE THÉRY est di­rec­trice d’études à l’Ecole des hautes études en sciences so­ciales, au­teur de nom­breux ou­vrages sur le droit et à la so­cio­lo­gie de la fa­mille.

L’ou­ver­ture de la pro­créa­tion mé­di­ca­le­ment as­sis­tée (PMA) à toutes les femmes se­rait- elle une rup­ture bioé­thique ?

Non, car il existe de­puis un de­mi- siècle une PMA qui n’est pas thé­ra­peu­tique, au sens où elle consiste à pro­po­ser aux couples qui ne peuvent pas pro­créer un ar­ran­ge­ment so­cial. Elle n’a pas pour ob­jec­tif de soi­gner quoi que ce soit, elle per­met aux pa­rents de re­cou­rir à un don de ga­mètes, c’est ce que j’ap­pelle l’ « en­gen­dre­ment avec tiers don­neur » . Cet en­gen­dre­ment est certes très mi­no­ri­taire, il re­pré­sente 5 % des nais­sances par PMA, mais il existe. Au dé­but des dons de sperme, il y a un de­mi- siècle, dans tous les pays, la règle a été de ne rien dire aux enfants ain­si conçus, quitte à or­ga­ni­ser le men­songe : c’était le mo­dèle « ni vu, ni connu » . De nom­breux pays ont évo­lué mais c’est tou­jours ce mo­dèle qui pré­vaut en France. L’ou­ver­ture de la PMA aux couples de femmes per­met­trait d’en fi­nir avec cette hy­po­cri­sie car dans ces cas, jus­te­ment, per­sonne n’est ten­té de men­tir sur le mode de concep­tion. On pas­se­rait alors à un mo­dèle de « res­pon­sa­bi­li­té » : on doit ré­pondre de ses actes et dire la vé­ri­té à l’en­fant. Il n’est pas né d’un « ma­té­riau in­ter­chan­geable de re­pro­duc­tion » , comme cer­tains mé­de­cins le pré­tendent, mais bien d’une per­sonne. C’est pour­quoi il se­rait lo­gique de per­mettre l’ac­cès à leurs ori­gines aux per­sonnes nées de don, à leur ma­jo­ri­té. Ou­vrir la PMA à toutes les femmes ne re­pré­sente donc pas une pra­tique bioé­thique nou­velle : il s’agit sim­ple­ment d’ac­cep­ter que d’autres couples ou d’autres per­sonnes y aient ac­cès.

Ce­la ou­vri­rait-il la voie à la lé­ga­li­sa­tion de la ges­ta­tion pour au­trui (GPA) ?

Je ne le pense pas. Telle qu’elle existe au­jourd’hui en France, la PMA ins­taure une dis­cri­mi­na­tion entre les in­di­vi­dus, alors que la GPA est in­ter­dite pour tout le monde. Em­ma­nuel Ma­cron a clai­re­ment dit qu’il re­fu­sait toute lé­ga­li­sa­tion de la GPA pen­dant son quin­quen­nat. Néan­moins, ce­la ne de­vrait pas nous em­pê­cher de dé­battre de la ques­tion. Les op­po­sants à la GPA ex­pliquent que cel­le­ci est une « mar­chan­di­sa­tion » du corps des femmes et re­pré­sente une at­teinte à la di­gni­té hu­maine. C’est vrai dans cer­tains cas. Mais ce­la a été aus­si le cas long­temps dans l’adop­tion in­ter­na­tio­nale où il se pas­sait des choses mille fois pires que dans la GPA ! Des enfants étaient en­le­vés dans les ma­ter­ni­tés, ache­tés, ven­dus… Quand il y a une de­mande ve­nue des pays riches et de « l’offre », si j’ose dire, dans les pays pauvres, les ma­fias se jettent sur l’ar­gent à se faire. Est- ce pour ce­la que l’on a in­ter­dit l’adop­tion in­ter­na­tio­nale ? Non, mais elle a été for­te­ment en­ca­drée pour lut­ter contre le tra­fic

« Ce por­trait-ro­bot que l’on dresse du Fran­çais in­di­vi­dua­liste et sans va­leurs mo­rales ne cor­res­pond pas à la réa­li­té »

d’enfants. C’est pa­reil pour la GPA, il n’y a pas que des cas épou­van­tables. Une gé­ni­trice amé­ri­caine m’a ain­si ex­pli­qué « qu’à part sa propre fa­mille », rien ne l’avait plus va­lo­ri­sé dans sa vie que de por­ter un en­fant pour au­trui. Il faut donc ré­flé­chir au su­jet cal­me­ment, sans pas­sion, en étant prag­ma­tique et in­for­mé.

Re­cou­rir à ces tech­niques n’est-il pas l’ex­pres­sion d’une forme d’égoïsme ?

Ce por­trait-ro­bot que l’on dresse du fran­çais in­di­vi­dua­liste et sans va­leurs mo­rales ne cor­res­pond pas à la réa­li­té. En France, par exemple, nous nous ac­cor­dons sur des va­leurs très fortes pour consi­dé­rer la fi­lia­tion comme lien in­con­di­tion­nel et in­dis­so­luble. Une fois que les pa­rents ont été re­con­nus comme tels, ils doivent ai­mer leur en­fant toute leur vie et quoi qu’il ar­rive. Quelle que soit la confi­gu­ra­tion de la fa­mille, ils ont en tête le ré­cit qu’ils pour­ront faire un jour à leur en­fant de la belle his­toire de sa mise au monde afin qu’il puisse cons­truire, se­lon l’ex­pres­sion de Ri­coeur, son « iden­ti­té nar­ra­tive » . Ce­la peut se faire dans un mo­dèle de va­leurs tra­di­tion­nelles, mais aus­si dans de nou­velles formes familiales met­tant en avant des va­leurs contem­po­raines. On peut cri­ti­quer un mo­dèle, mais pas dé­ni­grer a prio­ri des in­di­vi­dus. Les couples de femmes fran­çaises qui vont en Bel­gique pour avoir re­cours à la PMA font en gé­né­ral suivre leur gros­sesse en France. Elles sont una­nimes sur un point : l’ac­cueil qui leur est ré­ser­vé dans les ma­ter­ni­tés est ex­cellent. Ces couples sont par­ti­cu­liè­re­ment sen­sibles aux condi­tions éthiques et ju­ri­diques du rap­port à « l’autre que soi », à la fois autre sexe et don­neur d’en­gen­dre­ment. Pour par­ler des autres, mieux vaut les avoir ren­con­trés.

DR

Irène Théry : « Ou­vrir la PMA à toutes les femmes ne re­pré­sente donc pas une pra­tique bioé­thique nou­velle : il s’agit sim­ple­ment d’ac­cep­ter que d’autres couples ou d’autres per­sonnes y aient ac­cès. »

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.