Vla­di­mir Pou­tine, l’arbre qui cache les fai­blesses de la Rus­sie

Ta­tia­na Kas­toué­va-Jean : « L’en­jeu prin­ci­pal du qua­trième man­dat pré­si­den­tiel se­ra de pré­ser­ver au­tant les as­sises du ré­gime que la nou­velle place de la Rus­sie sur la scène in­ter­na­tio­nale »

L'Opinion - - La Fabrique De L'Opinion -

W ho is Mis­ter Pu­tin ? Il n’est pas cer­tain qu’après plus de dix­huit ans au pou­voir ( y com­pris la « pa­ren­thèse Medve dev» quand Pou­tine était Pre­mier mi­nistre, entre 2008 et 2012), on connaisse pré­ci­sé­ment la ré­ponse. Mo­der­ni­sa­teur à l’aube, au­to­crate à mi- par­cours, il n’a pro­ba­ble­ment pas fi­ni d’évo­luer et de sur­prendre, et on dé­cou­vri­ra d’autres évo­lu­tions de sa per­son­na­li­té au cours de son qua­trième man­dat alors qu’il semble pou­voir abor­der en toute sé­ré­ni­té l’élec­tion pré­si­den­tielle du 18 mars 2018.

Que ce soit un « Pou­tine IV » ou un suc­ces­seur, le pro­chain pré­sident russe se re­trou­ve­ra de­vant un di­lemme : faire per­du­rer à tout prix le sys­tème po­li­tique et éco­no­mique tel qu’il s’est for­mé de­puis dix- huit ans ou ten­ter de le ré­for­mer, car les pro­blèmes se sont ac­cu­mu­lés. Les ca­rences in­dus­trielles, le manque d’ in­fra­struc­tures, un faible in­ves­tis­se­ment dans la re­cherche et le dé­ve­lop­pe­ment, la stag­na­tion ou le dé­clin des dé­penses pour la san­té pu­blique et l’édu­ca­tion sur fond de pro­blèmes dé­mo­gra­phiques (5,7 mil­lions d’ac­tifs en moins entre 2007 et 2017, se­lon le Ser­vice fé­dé­ral des sta­tis­tiques) ne sont pas de bon au­gure si la Rus­sie cherche à as­su­rer sa place entre l’Oc­ci­dent et la Chine. Les in­éga­li­tés ter­ri­to­riales et l’évo­lu­tion de cer­taines ré­gions eth­niques comme la Tchét­ché­nie ou le Da­ghes­tan doivent at­ti­rer l’at­ten­tion. L’en­jeu prin­ci­pal du qua­trième man­dat pré­si­den­tiel qui dé­bu­te­ra en mars 2018 se­ra de trou­ver des tac­tiques ha­biles – à dé­faut d’une stra­té­gie viable – pour pré­ser­ver au­tant les as­sises du ré­gime que la nou­velle place de la Rus­sie sur la scène in­ter­na­tio­nale.

POUR­QUOI VLA­DI­MIR POU­TINE EST-IL PO­PU­LAIRE ?

La po­pu­la­ri­té de Vla­di­mir Pou­tine – pro­ba­ble­ment moindre que ce qu’in­diquent les son­dages, mais réelle – re­pose sur trois pi­liers. En pre­mier lieu, le pi­lier éco­no­mique : le pays a connu un dé­col­lage éco­no­mique spec­ta­cu­laire lors de ses deux pre­mières pré­si­dences. Les an­nées 2000 ont ap­por­té un net sou­la­ge­ment à dif­fé­rentes ca­té­go­ries de la po­pu­la­tion après l’ap­pau­vris­se­ment bru­tal pro­vo­qué par la chute de l’URSS. Ai­dé par le ni­veau éle­vé du prix des hy­dro­car­bures – prin­ci­pale ma­tière d’ex­por­ta­tion et source de re­ve­nu pour le bud­get fé­dé­ral –, le ni­veau de vie glo­bal s’est sen­si­ble­ment amé­lio­ré. L’au­to­ri­té de l’Etat, chan­ce­lante dans les an­nées 1990, a été ré­ta­blie, et les ten­dances ré­gio­nales cen­tri­fuges maî­tri­sées avec la fin de la deuxième guerre de Tchét­ché­nie.

Grâce à une ca­pa­ci­té fi­nan­cière re­trou­vée, l’Etat a ré­in­ves­ti des sec­teurs lais­sés à l’aban­don. Les crises éco­no­miques et fi­nan­cières de 2008- 2009 et de 2014- 2015 ont même pu être tra­ver­sées sans trop de consé­quences né­fastes, en par­tie grâce aux fonds sou­ve­rains consti­tués pen­dant les an­nées de crois­sance. La classe moyenne qui a émer­gé en Rus­sie pri­vi­lé­gie la sta­bi­li­té éco­no­mique et po­li­tique plus que l’al­ter­nance po­li­tique et le res­pect des droits de l’homme.

En deuxième lieu, le ré­ta­blis­se­ment de la gran­deur na­tio­nale sur la scène in­ter­na­tio­nale est au­jourd’hui per­çu comme le grand ac­quis des pré­si­dences Pou­tine. Le pré­sident est ar­ri­vé au pou­voir à la fa­veur de la deuxième guerre de Tchét­ché­nie : au­cun autre di­ri­geant n’in­carne à ce point la double image du chef po­li­tique et du chef mi­li­taire, ca­pable d’im­po­ser la paix et de ga­ran­tir la sécurité de l’Etat. L’image mar­tiale a été ren­for­cée par l’an­nexion de la Cri­mée, un « ex­ploit » qui lui est per­son­nel­le­ment at­tri­bué : le « ma­na­ger éco­no­mique ef­fi­cace » de­vient « pro­tec­teur » contre les me­naces ex­té­rieures et le « sau­veur » des com­pa­triotes russes à l’étran­ger. La po­li­tique ex­té­rieure mus­clée est loin d’in­quié­ter – elle est sa­luée comme un juste re­tour des choses après l’hu­mi­lia­tion des an­nées de tran­si­tion et la perte de ter­ri­toires. Les son­dages montrent que la po­pu­la­ri­té de Pou­tine a at­teint des som­mets pré­ci­sé­ment lors des opé­ra­tions mi­li­taires en Tchét­ché­nie ( 1999), de la guerre en Géor­gie ( 2008) et de l’an­nexion de la Cri­mée (2014). Fac­teur de conti­nui­té, la prin­ci­pale me­nace mi­li­taire est au­jourd’hui à nou­veau per­son­ni­fiée par l’Oc­ci­dent et l’Otan.

En troi­sième lieu, la va­lo­ri­sa­tion des spé­ci­fi­ci­tés de la Rus­sie, et de son rôle par­ti­cu­lier au­tant dans le pas­sé (vic­toire lors de la Se­conde Guerre mon­diale) que dans le pré­sent ( op­po­si­tion à l’Oc­ci­dent pour fa­çon­ner un nou­vel ordre mon­dial) et l’ave­nir ( « gar­dienne » des va­leurs chré­tiennes), ali­mente la fier­té na­tio­nale.

La ré­cep­tion de ce dis­cours est au­jourd’hui fa­ci­li­tée par les fai­blesses dont fait preuve l’Oc­ci­dent : ses dif­fi­cul­tés à gé­rer les pro­blèmes so­cio- éco­no­miques et po­li­tiques, ain­si que la mon­tée des po­pu­lismes prou­ve­raient que le mo­dèle dé­mo­cra­tique et li­bé­ral n’est pas à la hau­teur des dé­fis du monde ac­tuel. Cet état de choses fi­nit de convaincre les Russes que le pays sous Vla­di­mir Pou­tine avance dans la bonne di­rec­tion.

QUEL SE­RA L’« APRÈS-POU­TINE » ?

Cette ques­tion hante les Russes au­tant que leurs par­te­naires in­ter­na­tio­naux. En 2018, Pou­tine au­ra bat­tu le re­cord de Leo­nid Bre- jnev, res­té dix-huit ans au pou­voir. La concen­tra­tion et la per­son­ni­fi­ca­tion du pou­voir dans un Etat se­mi-au­to­ri­taire rendent les pers­pec­tives de tran­si­tion in­cer­taines et les risques de dé­sta­bi­li­sa­tion éle­vés.

Quand s’ou­vri­ra l’après-Pou­tine ? Le Pré­sident est très po­pu­laire : 66 % des Russes vo­te­raient pour lui en mars 2018. Le sys­tème semble stable : la si­tua­tion so­cio- éco­no­mique s’est re­dres­sée ; l’économie af­fiche même une crois­sance de plus de 1 % ; le po­ten­tiel de pro­tes­ta­tion est faible et les me­sures de ré­pres­sion ci­blées ont un ef­fet dis­sua­sif suf­fi­sant. A la dif­fé­rence de l’Ukraine, au­cun oli­garque ne dis­pose d’as­sez de poids po­li­tique ou d’ou­tils mé­dia­tiques pour sou­te­nir des pro­tes­ta­tions. Vla­di­mir Pou­tine a toutes les chances de se faire ré­élire en mars 2018 et d’al­ler jus­qu’au bout du qua­trième man­dat, sauf si lui- même en dé­cide au­tre­ment. La consti­tu­tion ac­tuelle ne lui per­met pas de se re­pré­sen­ter en 2024 ( il au­ra alors 72 ans) pour un cin­quième man­dat, mais les op­tions existent. Il peut soit la mo­di­fier (comme ce fut dé­jà le cas avec le chan­ge­ment de du­rée du man­dat pré­si­den­tiel, pas­sé de quatre à six ans en 2008) ce qui lui per­met­trait de se re­pré­sen­ter, soit res­ter au coeur du pou­voir à un autre poste, tel Deng Xiao­ping en Chine, après re­ma­nie­ment des ins­ti­tu­tions.

QUI PREN­DRA LE RE­LAIS ?

Au­cune pas­sa­tion du pou­voir n’est pos­sible par voie élec­to­rale. Les lea­ders des prin­ci­paux par­tis po­li­tiques ne sont pas de vrais concur­rents : âgés, ils semblent plus pré­oc­cu­pés par la pré­ser­va­tion de leurs ac­quis au sein du sys­tème po­li­tique ac­tuel que par l’ob­ten­tion réelle du pou­voir. Les lea­ders de l’op­po­si­tion comme Alexeï Na­val­ny – sauf sur­prise – ont peu de chance d’être ad­mis à par­ti­ci­per li­bre­ment à la course pré­si­den­tielle. Le scé­na­rio d’un suc­ces­seur dé­si­gné par Pou­tine – qui de­vrait en­suite être lé­gi­ti­mé par la pro­cé­dure des élec­tions, comme ce fut le cas lors de la pas­sa­tion de pou­voir entre Bo­ris Elt­sine et Vla­di­mir Pou­tine en 2000 – est évo­qué comme le plus plau­sible. Des spé­cu­la­tions vont bon train à Mos­cou sur la can­di­da­ture du suc­ces­seur, mais il se pour­rait que ce soit un par­fait in­con­nu du pu­blic.

Beau­coup dé­pen­dra des condi­tions dans les­quelles se fe­ra le trans­fert. Se­ra- t- il soi­gneu­se­ment pré­pa­ré ou ar­ri­ve­ra- t- il su­bi­te­ment ? En fonc­tion de la si­tua­tion so­cio- éco­no­mique, des me­naces comme le terrorisme ou les mi­gra­tions mal maî­tri­sées, de l’évo­lu­tion de l’Oc­ci­dent dont le mo­dèle pour­rait de­ve­nir plus at­trac­tif ou plus ré­pul­sif, les prio­ri­tés du pro­chain lea­der peuvent va­rier, ain­si que le style et les mé­thodes. Le choix de la dé­mo­cra­ti­sa­tion et de la re­nais­sance des ins­ti­tu­tions comme étant les ré­ponses les plus adé­quates aux dé­fis in­ternes et géo­po­li­tiques est loin d’être évident. Il est pro­bable que – le mo­ment ve­nu – la suc­ces­sion se joue­ra entre les clans na­tio­na­listes, conser­va­teurs et éta­tistes qui do­minent au­jourd’hui la scène po­li­tique. Les scé­na­rios d’iner­tie, voire de dur­cis­se­ment du ré­gime sous le suc­ces­seur de Vla­di­mir Pou­tine ne sont pas à ex­clure : ils fe­ront pro­ba­ble­ment re­pen­ser son propre hé­ri­tage po­li­tique.

« Le choix de la dé­mo­cra­ti­sa­tion et de la re­nais­sance des ins­ti­tu­tions comme étant les ré­ponses les plus adé­quates aux dé­fis in­ternes et géo­po­li­tiques est loin d’être évident. Il est pro­bable que – le mo­ment ve­nu – la suc­ces­sion se joue­ra entre les clans na­tio­na­listes, conser­va­teurs et éta­tistes qui do­minent au­jourd’hui la scène po­li­tique »

IFRI

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