« On pour­rait as­sis­ter à une hausse du reste à charge »

Se­lon Ma­rianne Binst, di­rec­trice gé­né­rale de San­té­clair, la ré­forme vou­lue par Em­ma­nuel Ma­cron pour­rait man­quer son ob­jec­tif

L'Opinion - - Macron Se Place Au Centre Du Village - Mi­reille Wein­berg @Mi_Wein­berg

Em­ma­nuel Ma­cron a pro­mis qu’à la fin de son quin­quen­nat, les Fran­çais n’au­raient plus rien à payer sur leurs dé­penses de pro­thèses den­taires, au­di­tives et sur leurs lu­nettes. Les pa­ra­mètres de ce chan­tier « reste à charge zé­ro » de­vraient être ar­rê­tés dé­but juin 2018. L’ob­jec­tif : que chaque contrat com­plé­men­taire san­té com­porte un pa­nier avec des soins (cer­taines cou­ronnes, cer­taines lu­nettes, cer­tains ap­pa­reils au­di­tifs, etc.) in­té­gra­le­ment rem­bour­sés par l’As­su­rance ma­la­die et d’autres qui soient com­plé­men­taires. L’ad­mi­nis­tra­tion veut al­ler beau­coup plus loin que la simple dé­fi­ni­tion de ce pa­nier de soins, avec une ré­gu­la­tion des mar­chés de l’au­dio­pro­thèse et de l’op­tique.

Em­ma­nuel Ma­cron a pro­mis un reste à charge zé­ro sur cer­taines dé­penses de san­té d’ici la fin de son quin­quen­nat. Etait-ce une bonne idée ?

Oui. Tout le monde était d’ac­cord pour que cer­tains soins, né­ces­saires en termes de san­té pu­blique ( cer­taines pro­thèses den­taires, ap­pa­reils au­di­tifs ou lu­nettes), soient in­té­gra­le­ment rem­bour­sés et que par consé­quent plus un seul Fran­çais n’y re­nonce pour des rai­sons fi­nan­cières. Une pro­po­si­tion claire avait été faite par tous les ré­seaux de soins dans ce sens mais, dans les né­go­cia­tions qui se sont en­ga­gées pour y par­ve­nir, la Di­rec­tion de la Sé­cu­ri­té so­ciale (DSS) est en train d’al­ler au­de­là de la pro­messe d’Em­ma­nuel Ma­cron et d’ad­mi­nis­trer pu­re­ment et sim­ple­ment deux mar­chés, jus­qu’alors libres, ce­lui de l’op­tique et des au­dio­pro­thèses.

Comment l’ad­mi­nis­tra­tion met-elle la main sur ces deux mar­chés ?

Elle ne se con­tente pas de fixer des prix pla­fonds de ventes pour les cou­ronnes ou pro­thèses au­di­tives qui se­ront dans l’offre sans reste à charge. Elle va au- de­là, en im­po­sant des prix de ventes bas aux au­dio­pro­thé­sistes sur la to­ta­li­té de leurs pro­duits et en im­po­sant des pla­fonds de rem­bour­se­ment sur l’op­tique dans les com­plé­men­taires san­té in­fé­rieurs de 30 % à ceux ac­tuel­le­ment en vi­gueur et avec in­ter­dic­tion de rem­bour­ser un nou­vel équi­pe­ment avant trois ans... De plus, elle an­nonce vou­loir la­bel­li­ser les points de vente de ces mêmes op­ti­ciens et au­dio­pro­thé­sistes, alors que l’As­su­rance ma­la­die in­ter­vient très peu sur ces mar­chés, avec des rem­bour­se­ments qui at­teignent à peine 4 % à 5 % des dé­penses to­tales en op­tique, les prin­ci­paux fi­nan­ceurs étant les as­su­reurs com­plé­men­taires et les mu­tuelles. On est très loin de la pro­messe du reste à charge zé­ro.

Les Fran­çais ne vont-ils pas y ga­gner ?

Ceux qui achètent les lu­nettes ou les ap­pa­reils au­di­tifs conte­nus dans l’offre sans reste à charge se­ront in­té­gra­le­ment rem­bour­sés, mais ils risquent de le sen­tir en termes de qua­li­té. Dans le sec­teur de l’au­dio­pro­thèse, où le prix de vente dé­fi­ni par l’ad­mi­nis­tra­tion est ex­trê­me­ment bas par rap­port au mar­ché (850 eu­ros au maxi­mum par oreille), la ré­forme pous­se­ra les au­dio­pro­thé­sistes à vendre pour ce ta­rif les pro­duits qu’ils achètent le moins cher. Ce se­rait le même cas de fi­gure dans l’op­tique, les prix bas ins­tau­rés pou­vant pous­ser les op­ti­ciens à choi­sir des équi­pe­ments « low cost » fa­bri­qués en Chine.

Pour les Fran­çais qui choi­sissent des lu­nettes plus chères et donc en de­hors de celles du pa­nier à reste à charge zé­ro, les mu­tuelles ne pour­ront plus rem­bour­ser au- de­là d’un cer­tain mon­tant, in­fé­rieur de 30 % à ce­lui ac­tuel­le­ment ap­pli­cable. Le rem­bour­se­ment maxi­mum de la mon­ture pas­se­rait donc de 150 à 100 eu­ros, idem pour les ta­rifs de verres. Cette nou­velle li­mi­ta­tion aug­men­te­ra le reste à charge des Fran­çais sur ce poste et di­mi­nue­ra l’ac­cès aux in­no­va­tions pro­po­sées par les grands ver­riers. Au fi­nal, la ré­forme est large et com­plexe. Un très grand nombre de pa­ra­mètres se­ront mo­di­fiés au même mo­ment et les ac­teurs ajus­te­ront leurs com­por­te­ments avec bon nombre d’ef­fets per­vers dont cer­tains se­ront contre- pro­duc­tifs par rap­port à l’ob­jec­tif ini­tial du reste à charge zé­ro. Le ta­rif des contrats in­di­vi­duels aug­men­te­rait aus­si si­gni­fi­ca­ti­ve­ment en rai­son de cette ré­forme.

Etes-vous éton­née par la tour­nure des évé­ne­ments ?

Oui, il est éton­nant que la ré­forme prenne ce che­min de l’économie ad­mi­nis­trée. Ce­la n’existe dans au­cun autre pays d’Eu­rope, où les dé­penses de lu­nettes ou de pro­thèses au­di­tives sont à la charge des mé­nages ou à celle des com­plé­men­taires san­té.

Les ré­seaux de soins comme ce­lui que vous di­ri­gez ont-ils en­core une place dans le fu­tur dis­po­si­tif ?

Dif­fi­cile à dire. L’ad­mi­nis­tra­tion a dé­ci­dé de tout ré­gen­ter, des prix à la la­bel­li­sa­tion des en­seignes. Jus­qu’alors c’était plu­tôt le rôle des ré­seaux de soins, comme San­té­clair, qui per­mettent de ré­gu­ler les prix et de pé­ren­ni­ser l’ac­ces­si­bi­li­té à des soins de qua­li­té. La ré­forme ne laisse au­cune place à la ré­gu­la­tion de mar­ché. Le rôle que pour­raient jouer les ré­seaux de soins n’est ab­so­lu­ment pas consi­dé­ré. Mais comme ce type de mar­ché en­ca­dré par l’ad­mi­nis­tra­tion gé­nère tou­jours beau­coup d’in­sa­tis­fac­tions chez les clients, nous se­rons là où nous pour­rons ai­der le con­som­ma­teur.

DR

« Il est éton­nant que la ré­forme prenne ce che­min de l’économie ad­mi­nis­trée. Ce­la n’existe dans au­cun autre pays d’Eu­rope », s’in­quiète Ma­rianne Binst.

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