Pe­tit vent de ré­bel­lion contre la loi Asile et im­mi­gra­tion

Une poi­gnée de dé­pu­tés de la ma­jo­ri­té de­vraient s’abs­te­nir ou même vo­ter contre le texte por­té par Gé­rard Col­lomb

L'Opinion - - La Une - Ca­ro­line Vi­gou­reux @Ca­roVi­gou­reux

Une poi­gnée de dé­pu­tés de la ma­jo­ri­té de­vrait s’abs­te­nir ou même vo­ter contre le pro­jet de loi. Une pre­mière en ma­cro­nie

Le pro­jet de loi Asile et im­mi­gra­tion de Gé­rard Col­lomb est dé­bat­tu toute la se­maine en pre­mière lec­ture dans l’hé­mi­cycle de l’As­sem­blée na­tio­nale. La rap­por­teure, la dé­pu­tée de Pa­ris Elise Fa­j­geles, et l’ora­teur LREM, son col­lègue de Gi­ronde Florent Bou­dié, ont sé­lec­tion­né 170 amen­de­ments qui se­ront dé­fen­dus au nom du groupe sur 1 100 au to­tal. Le vote doit avoir lieu en fin de se­maine, avant les vacances par­le­men­taires. JEU­DI SOIR, CINQ FEMMES étaient re­çues place Beau­vau. Cinq dé­pu­tées de La Ré­pu­blique en marche ont échan­gé deux heures du­rant dans les sa­lons du mi­nis­tère de l’In­té­rieur, avec Gé­rard Col­lomb et son ca­bi­net. L’an­cien maire de Lyon a écou­té patiemment ses in­ter­lo­cu­trices. « Comment peut- on ima­gi­ner que dans un pe­tit col­lec­tif nous ne soyons qu’une tête ? », lui a de­man­dé la dé­pu­tée du Bas- Rhin, Mar­tine Won­ner. Comme ses col­lègues pré­sentes (Stel­la Du­pont, Sonia Kri­mi, Florence Gran­jus, San­drine Mörch), cette an­cienne di­rec­trice mé­di­cale du Sa­mu so­cial de Pa­ris est as­sez cri­tique sur le pro­jet de loi Asile et im­mi­gra­tion. Pour la pre­mière fois du quin­quen­nat, de vé­ri­tables dis­sen­sions ap­pa­raissent au sein de la ma­jo­ri­té.

Le sé­vère re­ca­drage mar­di du pré­sident du groupe Richard Fer­rand – qua­li­fiant les dé­pu­tés re­belles d’« au­toen­tre­pre­neurs » à leur propre compte – n’y a rien chan­gé. L’aver­tis­se­ment son­nait presque comme une som­ma­tion avant risque d’ex­clu­sion. « Ce ne sont pas des me­naces mais juste le rap­pel des règles que nous avons adop­tées à l’una­ni­mi­té au dé­but de notre man­dat. On ne peut pas man­quer à la so­li­da­ri­té en­vers les dé­ci­sions du groupe ar­rê­tées dé­mo­cra­ti­que­ment », ex­plique à l’Opi­nion Richard Fer­rand.

Dans son vi­seur, une ving­taine de dé­pu­tés op­po­sés à la phi­lo­so­phie du texte. Ils ont pro­cé­dé à leurs propres au­di­tions sur le su­jet. « Ils sont ra­di­caux dans la mé­thode. Col­lomb a vu ça comme un acte de dé­fi. Le mi­nis­tère de l’In­té­rieur et l’Ely­sée l’ont très mal pris », ra­conte un dé­pu­té ma­cro­niste.

L’am­biance an­gé­lique des dé­buts semble loin. « Je ne me consi­dère au­cu­ne­ment comme fron­deuse. Mais je trou­ve­rai in­digne que la ques­tion de l’hu­main ne soit au­to­ri­sée que dans le vo­cable de La France in­sou­mise » , fait va­loir Mar­tine Won­ner. La dé­pu­tée al­sa­cienne au­ra fi­na­le­ment droit à cinq mi­nutes de pa­role lors de la dis­cus­sion gé­né­rale du texte lun­di. Avec ses col­lègues re­belles, elle va dé­po­ser 29 amen­de­ments, re­je­tés en com­mis­sion la se­maine der­nière, pour re­ve­nir sur des points fon­da­men­taux du texte : rac­cour­cis­se­ment du dé­lai de ré­ten­tion, in­ter­dic­tion de la pré­sence des mi­neurs, droit d’ac­cès au tra­vail…

Frus­tra­tions. « Dire qu’on est au­toen­tre­pre­neur parce qu’on veut dé­po­ser des amen­de­ments, c’est in­au­dible. J’en suis à mon troi­sième man­dat et je n’ai ja­mais en­ten­du ça. Si tous les dé­pu­tés au­toen­tre­pre­neurs s’al­lient, ça va faire une belle en­tre­prise ! » , ful­mine le dé­pu­té LREM de la Vienne, Jean- Mi­chel Clé­ment, ex-PS, l’un des plus « jus­qu’au-bou­tistes ». L’amen­de­ment qui re­vient sur la ré­ten­tion des mi­neurs compte 30 co­si­gna­taires. Mais au­cune de leurs me­sures n’a de réelle chance d’être adop­tées.

Le pro­blème, c’est que le texte gé­nère cer­taines frus­tra­tions au-delà des dé­pu­tés les plus cri­tiques de « l’aile gauche » ma­cro­niste. De­puis dé­but jan­vier, Gé­rard Col­lomb a en­tre­pris un im­por­tant tra­vail en amont avec la ma­jo­ri­té pour dé­mi­ner le ter­rain. Sans grand ré­sul­tat : lors des 28 heures de dé­bats en com­mis­sion, nombre de par­le­men­taires ont eu le sen­ti­ment d’échan­ger dans le vide. « C’est Gé­rard Col­lomb qui bloque. Il a une bar­rière psy­cho­lo­gique, il ne veut pas qu’on touche à son texte », glisse un jeune dé­pu­té ma­cro­niste.

Au sein du groupe Mo­Dem éga­le­ment, les par­le­men­taires constatent aus­si leur faible in­fluence. « Les su­jets ont été né­go­ciés avant. Col­lomb a ver­rouillé son texte. Il com­met une er­reur », juge un dé­pu­té cen­triste. « Quand la co­cons­truc­tion est abou­tie, il faut avan­cer. Il n’y a pas de ver­rouillage, sim­ple­ment des dé­ci­sions claires et col­lec­tives après dé­bat, qui s’im­posent à tous », dé­fend Richard Fer­rand.

Même le dé­pu­té du Val d’Oise Au­ré­lien Ta­ché, au­teur d’un rap­port re­mar­qué sur l’in­té­gra­tion, a dû ba­tailler pour imposer ses amen­de­ments. En com­mis­sion, Gé­rard Col­lomb lui avait de­man­dé de les re­ti­rer. Fi­na­le­ment, après d’in­tenses dis­cus­sions avec le ca­bi­net du mi­nistre de l’In­té­rieur, il dé­fen­dra en séance plu­sieurs mo­di­fi­ca­tions du texte, dont l’une vise à au­to­ri­ser l’ac­cès au tra­vail pour les de­man­deurs d’asile à par­tir de neuf mois de pré­sence en France. « Si cer­tains col­lègues sont dé­çus, c’est parce que, dès que le mi­nistre dit non, ils s’au­to­cen­surent. Il faut être dans une lo­gique de por­tage po­li­tique ferme. Tout ce­la ne se fait pas en un cla­que­ment de doigts » , es­time-t-il.

Ce vote risque fort de mar­quer la pre­mière scis­sion au sein de la ma­jo­ri­té

« Scé­na­ri­sa­tion » . Mal­gré les ap­pels à l’uni­té de Richard Fer­rand, plu­sieurs dé­pu­tés fe­ront bien en­tendre leur propre voix dans ce dé­bat pas­sion­né. Loin d’être une fron­deuse, la dé­pu­tée des Alpes-Ma­ri­times Alexan­dra Va­let­ta-Ar­di­son dé­fen­dra trois amen­de­ments dans l’hé­mi­cycle, dont l’un va à l’en­contre de l’avis d’une large ma­jo­ri­té de ses col­lègues. L’an­cienne col­la­bo­ra­trice de Mi­chèle Ta­ba­rot (LR) veut s’op­po­ser à l’élar­gis­se­ment du re­grou­pe­ment fa­mi­lial. Les Ré­pu­bli­cains de­vraient dé­fendre un amen­de­ment dans le même sens. « Je vo­te­rai cette dis­po­si­tion quel que soit le par­ti qui la dé­fend. C’est de l’ordre de l’in­time convic­tion », s’ex­plique-t-elle.

Au fi­nal, com­bien se­ront-ils à ne pas sou­te­nir le texte du gou­ver­ne­ment ? Jean-Mi­chel Clé­ment as­sure qu’il vo­te­ra contre. D’autres parlent pour le mo­ment d’abs­ten­tion, à l’ins­tar de Matthieu Or­phe­lin, dé­pu­té du Maine-etLoire. Ce proche de Nicolas Hu­lot a ex­pli­qué ven­dre­di dans un com­mu­ni­qué avoir « pris ce jour la dé­ci­sion dif­fi­cile de ne pas vo­ter pour ». « Tout sauf un dé­but de fronde », pré­cise-t-il.

Le vent de ré­bel­lion de­vrait se li­mi­ter à une poi­gnée de dé­pu­tés. Mais ce vote risque fort de mar­quer la pre­mière scis­sion au sein de la ma­jo­ri­té. « Ce qui nous in­quiète, ce sont les traces que ce texte peut lais­ser », es­time un dé­pu­té proche d’Emmanuel Ma­cron. Cer­tains pour­raient-ils quit­ter le groupe ? « Je n’ex­clus au­cune hy­po­thèse », as­sure Jean-Mi­chel Clé­ment, que nombre de ses col­lègues soup­çonnent de « cher­cher une scé­na­ri­sa­tion » à sa sor­tie.

C’est dans ce contexte in­édit que les dé­pu­tés de la ma­jo­ri­té se quit­te­ront avant deux se­maines de vacances par­le­men­taires. « Il ne faut pas don­ner à ce texte plus d’im­por­tance qu’il n’en a. Il ré­pond à des pro­blé­ma­tiques du mi­nis­tère de l’In­té­rieur. Il nous faut main­te­nant construire un dis­cours po­li­tique sur la ques­tion mi­gra­toire », plaide Au­ré­lien Ta­ché. Mais si des dé­pu­tés LREM de­vaient quit­ter le groupe à l’is­sue de l’exa­men de ce pro­jet de loi, l’uni­té se­rait rom­pue. Emmanuel Ma­cron rêve sans doute d’une autre fa­çon de cé­lé­brer un an de man­dat.

SIPA PRESS

« Gé­rard Col­lomb bloque. Il a une bar­rière psy­cho­lo­gique, il ne veut pas qu’on touche à son texte », glisse un jeune dé­pu­té ma­cro­niste.

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