Le plan de Ma­cron pour re­lé­guer la SNCF au se­cond plan

L’éva­cua­tion de Notre-Dame-des-Landes, une pré­sence mé­dia­tique in­édite du chef de l’Etat et les frappes oc­ci­den­tales en Sy­rie ont fait dis­pa­raître des Unes les mou­ve­ments so­ciaux

L'Opinion - - La Une - Nathalie Se­gaunes @NSe­gaunes

La pré­sence mé­dia­tique in­édite du chef de l’Etat et l’éva­cua­tion de Notre-Dame-des-Landes ont éclip­sé la grève

Emmanuel Ma­cron a ac­cor­dé une interview fleuve, di­manche soir, à JeanJacques Bour­din ( BFMTV et RMC) et Edwy Ple­nel ( Me­dia­part), au cours de la­quelle il de­vait ex­pli­quer sa dé­ci­sion d’in­ter­ve­nir en Sy­rie aux cô­tés de Washington et Londres, sa pre­mière opé­ra­tion mi­li­taire d’en­ver­gure. ONZE JOURS APRÈS LE DÉ­BUT d’un mou­ve­ment so­cial an­non­cé pour du­rer trois mois, la grève à la SNCF n’est ar­ri­vée qu’en troi­sième po­si­tion, sa­me­di soir, dans le jour­nal té­lé­vi­sé de France 2… Loin der­rière les frappes en Sy­rie et l’éva­cua­tion de Notre-Dame-des-Landes. Or « moins les che­mi­nots fe­ront les gros titres, moins le mou­ve­ment au­ra de chances de pros­pé­rer », note, sa­tis­fait, le conseiller d’un mi­nistre.

Ven­dre­di, de fait, le taux de gré­vistes s’éta­blis­sait à 22,5 % se­lon la SNCF, en baisse par rap­port aux pré­cé­dents épi­sodes de deux jours d’ar­rêt de tra­vail. Et le front syn­di­cal com­men­çait à se fis­su­rer, Laurent Ber­ger (CFDT) sou­li­gnant sur RTL les « avan­cées » de la né­go­cia­tion. Alors que doit être vo­té, mar­di à l’As­sem­blée, le pro­jet de loi pour un nou­veau pacte fer­ro­viaire, la bataille de la com­mu­ni­ca­tion – si ce n’est la bataille du rail – semble d’ores et dé­jà ga­gnée par le gou­ver­ne­ment. Non pas que l’exé­cu­tif ait été par­ti­cu­liè­re­ment ha­bile dans sa ges­tion du conflit. « Ce type de né­go­cia­tion ré­pond à une écri­ture spé­ci­fique, c’est presque du théâtre, ob­serve un pro­fes­sion­nel de la dis­cus­sion syn­di­cale. Or ce gou­ver­ne­ment a fait la dé­mons­tra­tion qu’il ne sait pas trai­ter la ma­tière so­ciale. » En re­vanche, il sait faire di­ver­sion. En en­voyant 2 500 gen­darmes ex­pul­ser 250 za­distes, une se­maine après le dé­but du conflit à la SNCF, qui me­na­çait de faire tache d’huile, le gou­ver­ne­ment en­ga­geait lun­di der­nier la bataille mé­dia­tique. De fait, les images spec­ta- cu­laires de ba­tailles rangées dans le ma­rais n’ont pas tar­dé à tour­ner en boucle sur les chaînes d’in­fo. L’opé­ra­tion s’est éti­rée tout au long de la se­maine, la des­truc­tion de la ferme des 100-Noms par les forces de l’ordre ali­men­tant le cli­mat de vio­lence. La pré­fète de Loire-At­lan­tique, Ni­cole Klein, a don­né de sa per­sonne, don­nant une confé­rence de presse pour an­non­cer la « fin des opé­ra­tions » ; le Pre­mier mi­nistre Edouard Phi­lippe et le mi­nistre de l’In­té­rieur Gé­rard Col­lomb éga­le­ment, qui se sont ren­dus sur place ven­dre­di pour sou­li­gner le re­tour à l’Etat de droit.

Feuille­ton. Sur le ter­rain pour­tant, No­treDame- des- Landes est loin d’être éva­cuée : seuls 29 squats sur 96 ont été éva­cués, une route dé­par­te­men­tale est tou­jours blo­quée. Le ras­sem­ble­ment de 300 op­po­sants, di­manche sur la ZAD, a don­né lieu à de nou­veaux af­fron­te­ments avec les forces de l’ordre. Mais peu im­porte. Même si rien n’est ré­glé à Notre-Dame-des-Landes, « on a bien en­tre­te­nu le feuille­ton de l’éva­cua­tion, pour faire des­cendre le mou­ve­ment so­cial dans la hié­rar­chie mé­dia­tique », ré­sume un conseiller du gou­ver­ne­ment.

Pour dé­tour­ner l’at­ten­tion mé­dia­tique des conflits so­ciaux, qui ont en­traî­né un dé­cro­chage de l’exé­cu­tif dans les son­dages, deux in­ter­views té­lé­vi­sées en trois jours ont par ailleurs été mises au pro­gramme d’Emmanuel Ma­cron, avare jus­qu’ici d’ap­pa­ri­tions dans les mé­dias. L’une sur TF1 jeu­di, dans le JT de 13 heures, l’autre sur BFMTV et Mé­dia­part di­manche soir. « Le conflit à la SNCF et la grogne so­ciale plus in­tense que ja­mais, dans les uni­ver­si­tés, les Eh­pad ou les hô­pi­taux, ex­pliquent très lar­ge­ment cette sé­quence mé­dia­tique ex­cep­tion­nelle, dé­crypte un spé­cia­liste de com­mu­ni­ca­tion po­li­tique proche de l’exé­cu­tif. L’axe cen­tral, c’est de ren­for­cer l’image d’au­to­ri­té d’Emmanuel Ma­cron. »

Les frappes al­liées en Sy­rie, dans la nuit de ven­dre­di à sa­me­di, aux­quelles la France a par­ti­ci­pé, sont ve­nues re­je­ter en­core da­van­tage à l’ar­rière-plan la grève à la SNCF. Une ac­tua­li­té que l’Ely­sée n’a pas man­qué d’ex­ploi­ter, en dif­fu­sant une pho­to du chef de l’Etat po­sant en chef de guerre dans la « si­tua­tion room », rap­pe­lant Ba­rack Oba­ma lors de l’opé­ra­tion contre Ben La­den…

En en­voyant la ma­ré­chaus­sée à Notre-Da­medes-Landes, en af­fron­tant des jour­na­listes ré­pu­tés co­riaces, en met­tant en scène la par­ti­ci­pa­tion de la France aux bom­bar­de­ments en Sy­rie, Emmanuel Ma­cron creuse donc le sillon de l’au­to­ri­té. Quitte à perdre en em­pa­thie et en proxi­mi­té, comme le montre un sondage Odoxa pour Le Fi­ga­ro : pour 70 % des Fran­çais, le Pré­sident n’est pas « proche des gens ». « Il n’est pas Chi­rac, il ne cherche pas à être ai­mé, ré­plique un proche. Il pense que s’il a des ré­sul­tats, il se­ra ré­élu. » Et le pre­mier ré­sul­tat qu’il puisse ob­te­nir est bien ce­lui de parvenir à ré­for­mer la SNCF.

SIPA PRESS

Emmanuel Ma­cron a été in­ter­viewé le 12 avril par Jean-Pierre Per­naut sur TF1.

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