« Ma­cron sou­haite pré­ser­ver la voie du dia­logue avec Pou­tine »

L'Opinion - - Syrie : Après Les Frappes, Le Refus De L’escalade - Interview Pas­cal Ai­rault et Jean-Do­mi­nique Mer­chet @P_Ai­rault jdo­mer­chet

AN­CIEN AM­BAS­SA­DEUR DE FRANCE EN SY­RIE, MI­CHEL DU­CLOS ana­lyse les consé­quences des der­nières frappes contre le ré­gime de Da­mas.

Quel mes­sage est adres­sé par les frappes contre les centres de re­cherche et de pro­duc­tion d’armes chi­miques en Sy­rie ?

Dans un monde par­fait, on au­rait édic­té un code de conduite en don­nant les condi­tions dans les­quelles on était prêt à frap­per à nou­veau. Le mes­sage im­pli­cite est de dire : nous avons dé­jà frap­pé il y a un an, nous ve­nons de le faire à nou­veau en mon­tant d’un cran notre ré­ponse et nous pour­rons re­pro­duire la même ré­ponse si la ligne rouge est en­core fran­chie par le ré­gime de Da­mas concer­nant l’uti­li­sa­tion d’armes chi­miques.

L’ef­fet re­cher­ché est donc dis­sua­sif…

La dis­tinc­tion théo­rique entre la des­truc­tion du po­ten­tiel chi­mique du ré­gime de Ba­char alAs­sad et la dis­sua­sion est abs­traite, même si l’on peut pen­ser que ces nou­velles frappes au­ront un ef­fet dis­sua­sif dans le fu­tur.

Pou­tine a me­na­cé la France ven­dre­di contre toute ac­tion « ir­ré­flé­chie ». Nos re­la­tions vont-elles en souf­frir ?

Le com­mu­ni­qué de l’Ely­sée, après l’en­tre­tien de ven­dre­di entre Vla­di­mir Pou­tine et Emmanuel Ma­cron, est clair. Le chef de l’Etat sou­haite pré­ser­ver la voie du dia­logue avec son ho­mo­logue russe. Il va do­ré­na­vant ins­crire son ac­tion mi­li­taire dans une stra­té­gie po­li­tique avec deux sé­quences di­plo­ma­tiques im­por­tantes qui s’ouvrent : sa vi­site aux Etats-Unis le 23 avril puis sa par­ti­ci­pa­tion au Fo­rum éco­no­mique de Saint-Pé­ters­bourg, un mois plus tard. Il va ten­ter de convaincre Do­nald Trump de conser­ver des forces au nord-est de la Sy­rie et Vla­di­mir Pou­tine d’ac­cé­lé­rer le gel du conflit afin de re­lan­cer les né­go­cia­tions po­li­tiques.

Do­nald Trump semble plus s’in­té­res­ser à l’Irak qu’à la Sy­rie. Comment le convaincre de ne pas re­ti­rer ses troupes comme il l’a an­non­cé der­niè­re­ment ?

Ce se­rait ab­surde que les Oc­ci­den­taux re­tirent leurs sol­dats du nord-est de la Sy­rie et perdent ain­si toute ca­pa­ci­té d’in­fluence sur le pro­ces­sus po­li­tique. Les Eu­ro­péens de­vraient pro­po­ser à leur in­ter­lo­cu­teur amé­ri­cain de par­ta­ger le far­deau, no­tam­ment via de l’aide hu­ma­ni­taire et une stabilisation éco­no­mique de la zone. C’est aus­si le meilleur moyen de cou­per l’axe Té­hé­ran-Bey­routh em­prun­té par l’Iran pour faire cir­cu­ler des armes et ap­puyer des mi­lices comme le Hez­bol­lah.

Pas fa­cile pour les Oc­ci­den­taux de res­ter sans se mettre à dos leur par­te­naire turc de l’Otan…

La France a pro­po­sé sa mé­dia­tion entre les Kurdes et la Tur­quie. Il faut at­tendre de voir quelle se­ra la po­li­tique de la nou­velle équipe di­plo­ma­tique à Washington. Mal­gré des re­la­tions dif­fi­ciles avec An­ka­ra, le secrétaire d’Etat amé­ri­cain ré­cem­ment dé­mis, Rex Tiller­son, était par­ve­nu à pré­ser­ver le dia­logue avec l’al­lié turc.

Après les frappes, le pré­sident sy­rien s’est mis en scène dans son pa­lais, comme si de rien n’était…

Ba­char al-As­sad et son clan ont une ca­pa­ci­té d’ab­sorp­tion for­mi­dable mais le si­gnal qui leur a été en­voyé est sé­rieux. Ce si­gnal in­ter­vient à un mo­ment où le pré­sident sy­rien était de plus en plus confiant. Il donne l’im­pres­sion d’avoir ga­gné la guerre. Le ren­for­ce­ment ré­cent de ses dé­fenses aé­riennes, avec l’aide de la Russie, lui a même per­mis de rem­por­ter une vic­toire psy­cho­lo­gique en abat­tant ré­cem­ment un avion mi­li­taire is­raé­lien.

Quelle in­fluence cette nou­velle sé­quence au­ra sur la re­la­tion entre Da­mas et Mos­cou ?

Il est frap­pant que les Ira­niens aient été ab­sents dans la re­con­quête de la Ghou­ta orien­tale, con­trai­re­ment aux mi­li­taires russes. En uti­li­sant des armes chi­miques, est- ce que le ré­gime de Da­mas n’a pas vou­lu mon­trer son in­dé­pen­dance vis-à-vis de la Russie ? Cette dé­ci­sion lo­cale d’em­ploi de cette arme pour des rai­sons tac­tiques n’est peut- être pas dé­nuée d’ar­rière-pen­sées po­li­tiques. Pour des dic­ta­teurs comme l’étaient Sad­dam Hus­sein ou au­jourd’hui Ba­char al-As­sad, le re­cours à ce type d’armes est un ins­tru­ment de ter­reur et d’af­fir­ma­tion de son in­dé­pen­dance par rap­port à l’étran­ger.

Quelles se­ront les pro­chaines opé­ra­tions de re­con­quête du ré­gime ?

Ce­la peut être la ré­gion d’Id­lib ou le sud du ter­ri­toire. A Id­lib, les opé­ra­tions se­ront dif­fi­ciles. La ville compte 3,5 mil­lions de per­sonnes, le ter­ri­toire est mon­ta­gneux et les com­bat­tants re­belles sont aguer­ris. Ba­char de­vra né­go­cier avec les Russes et les Ira­niens dans une zone où il y a une forte pré­sence de com­mu­nau­tés et com­bat­tants proches de la Tur­quie. Cette pré­sence est in­sup­por­table pour Da­mas, mal vue de Té­hé­ran mais peut-être pas de Mos­cou. Pou­tine semble avoir si­gné un com­pro­mis de stabilisation de cette zone avec Er­do­gan. L’ar­mée turque re­trouve des ca­pa­ci­tés de pro­jec­tion à l’ex­té­rieur alors qu’on la pen­sait af­fai­blie après la ten­ta­tive de coup d’Etat de juillet 2016.

DR

Mi­chel Du­clos, an­cien am­bas­sa­deur de France à Da­mas.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.