Armes chi­miques en Sy­rie : ce que les ser­vices fran­çais savent... ou pas

L'Opinion - - Syrie : Après Les Frappes, Le Refus De L’escalade - Jean-Do­mi­nique Mer­chet @jdo­mer­chet

IL Y A CE QUE L’ON SAIT et ce que l’on ne sait pas – même si l’on ne dit pas tout. Comme à l’été 2013 lors de la pre­mière at­taque sur la Ghou­ta, le gou­ver­ne­ment fran­çais a pu­blié ce sa­me­di ma­tin son « éva­lua­tion na­tio­nale » de l’« at­taque chi­mique du 7 avril 2018 » et du « pro­gramme chi­mique sy­rien clan­des­tin » . Ce do­cu­ment se base sur des « ana­lyses tech­niques d’in­for­ma­tions de source ou­verte et de ren­sei­gne­ments dé­clas­si­fiés ob­te­nus par les ser­vices fran­çais ».

La pu­bli­ca­tion de ce do­cu­ment de huit pages vise à jus­ti­fier les frappes qui ont eu lieu dans la nuit de ven­dre­di à sa­me­di, en l’ab­sence d’une ré­so­lu­tion des Na­tions unies les au­to­ri­sant au re­gard du droit in­ter­na­tio­nal. Sur la base de cette « éva­lua­tion na­tio­nale » croisée avec d’autres sources, voi­ci ce que l’on peut dire pour l’ins­tant.

1. IL Y A BIEN EU UNE AT­TAQUE CHI­MIQUE LE 7 AVRIL DANS LE QUAR­TIER DE DOU­MA, À L’EST DE DA­MAS

Le do­cu­ment fran­çais parle de « plu­sieurs attaques chi­miques lé­tales », sans en pré­ci­ser le nombre. « On a zé­ro doute », confiait ven­dre­di une source au coeur du dos­sier, alors que la Russie a nié l’exis­tence même de ces attaques.

Sur la base de té­moi­gnages recueillis sur place et d’ana­lyse des vidéos, le groupe in­dé­pen­dant et bien in­for­mé Vio­la­tions Do­cu­men­ta­tion Cen­ter in Sy­ria parle de deux frappes dis­tinctes, à 16 heures puis à 19 h 30. De source fran­çaise, on confirme qu’il y a « pro­ba­ble­ment deux frappes » . « Au to­tal, plu­sieurs di­zaines de per­sonnes, au moins qua­rante se­lon plu­sieurs sources, se­raient mortes d’une ex­po­si­tion à une sub­stance chi­mique », note l’« éva­lua­tion na­tio­nale ».

Concer­nant la fia­bi­li­té des sources lo­cales, les au­to­ri­tés fran­çaises pré­cisent que « l’exa­men des vidéos et images mon­trant des vic­times et mises en ligne a per­mis de conclure avec un haut de­gré de confiance que la grande ma­jo­ri­té est de fac­ture ré­cente et ne re­lève pas d’une fa­bri­ca­tion ».

2. DU CHLORE ET UN AUTRE AGENT NON-IDEN­TI­FIÉ

« On pense qu’il y a eu deux agents chi­miques », as­sure une source fran­çaise. La pré­sence de chlore ne fait pas de doute mais la na­ture de l’autre agent reste im­pré­cise. Il a été uti­li­sé pour la se­conde frappe, uti­li­sant « du chlore et un autre agent qui a tué très vite », in­dique-ton à Pa­ris, sou­li­gnant que « le chlore n’est pas lé­tal à ce ni­veau ».

Les ana­lystes fran­çais ont dé­crit les symp­tômes sui­vants, qui cor­ro­borent l’usage de pro­duits chi­miques : « Suf­fo­ca­tion, as­phyxie ou dif­fi­cul­tés res­pi­ra­toires. Hy­per­sa­li­va­tion et hy­per­sé­cré­tions no­tam­ment orales et na­sales. Cya­noses. Brû­lures cu­ta­nées et brû­lures de la cor­née. » Le do­cu­ment of­fi­ciel fran­çais pré­cise qu’ « au­cune mort par ef­fet mé­ca­nique n’est vi­sible. L’en­semble de ces symp­tômes est ca­rac­té­ris­tique d’une at­taque par armes chi­miques, no­tam­ment par des agents suf­fo­cants et par des agents or­ga­no­phos­pho­rés ou de l’acide cyan­hy­drique. » Le sa­rin, par exemple, est un or­ga­no­phos­pho­ré alors que l’acide cyan­hy­drique sert, lui, aus­si à la fa­bri­ca­tion d’in­sec­ti­cide. Il était le com­po­sant du Zyk­lon B uti­li­sés par les na­zis dans les chambres à gaz.

Pour l’heure, les ser­vices fran­çais n’ont pas à leur dis­po­si­tion d’ « échan­tillons » per­met­tant d’iden­ti­fier la na­ture exacte du pro­duit uti­li­sé en pa­ral­lèle avec le chlore. « On ne déses­père pas », in­dique-t- on à Pa­ris. Plu­sieurs la­bo­ra­toires fran­çais, no­tam­ment ce­lui du Bou­chet ( Di­rec­tion gé­né­rale de l’ar­me­ment) dans l’Es­sonne pour­raient alors four­nir une éva­lua­tion.

3. LA RES­PON­SA­BI­LI­TÉ DU RÉ­GIME : « PAS D’AUTRE SCÉ­NA­RIO PLAUSIBLE » MAIS DES ZONES D’OMBRE

« Il n’existe pas d’autre scé­na­rio plausible que ce­lui d’une ac­tion des forces ar­mées sy­riennes dans le cadre d’une of­fen­sive glo­bale dans l’en­clave de la Ghou­ta orien­tale » , af­firme le do­cu­ment gou­ver­ne­men­tal, qui conclut que « les élé­ments réunis par la France et ses al­liés consti­tuent un fais­ceau de preuves suf­fi­sant pour mettre en cause la res­pon­sa­bi­li­té du ré­gime sy­rien ».

S’ils ne re­mettent ab­so­lu­ment pas en doute cette conclu­sion, les res­pon­sables fran­çais re­con­naissent, en pri­vé, qu’il s’agit de « dé­duc­tions, d’ana­lyses, d’un en­semble de don­nées conver­gentes qui pointent la res­pon­sa­bi­li­té du ré­gime » . Dit au­tre­ment : nos ser­vices de ren­sei­gne­ment n’ont pas la preuve for­melle que c’est bien le ré­gime de Ba­char al-As­sad qui a don­né l’ordre de cette frappe chi­mique. C’est d’ailleurs tou­jours le cas pour celle de l’été 2013 et, se­lon nos sources, il en va de même pour la frappe chi­mique du 4 avril 2017 à Khan Shei­khoune.

« Un ordre a été don­né mais par qui ? On ne sait pas pré­ci­sé­ment. Peut- être un com­man­dant de théâtre pour des rai­sons tac­tiques sur le ter­rain. » Donc, soit Ba­char al-As­sad ou ses proches au­to­risent au coup par coup de l’em­ploi du chi­mique dans les ba­tailles, soit ils dé­lèguent cette res­pon­sa­bi­li­té à des éche­lons mi­li­taires in­fé­rieurs. On ne le sait pas, mais le ré­gime peut être te­nu pour res­pon­sable dans les deux cas.

En­fin, les ser­vices fran­çais as­surent « ne dis­po­ser d’au­cune in­for­ma­tion per­met­tant d’étayer la thèse se­lon la­quelle les groupes ar­més dans la Ghou­ta au­raient cher­ché à se pro­cu­rer ou au­raient dis­po­sé d’armes chi­miques. »

4. UNE PHASE DE LA RE­CON­QUÊTE DE LA GHOU­TA ET LA DI­VI­SION DES RE­BELLES

De nom­breux ob­ser­va­teurs se sont in­ter­ro­gés sur la né­ces­si­té qu’avait le ré­gime d’uti­li­ser du chi­mique alors qu’il était en train de l’em­por­ter mi­li­tai­re­ment sur le ter­rain. Voi­ci l’ana­lyse des au­to­ri­tés fran­çaises sur la si­tua­tion qui pré­va­lait alors :

« La tac­tique uti­li­sée par les forces pro­ré­gime a consis­té à sé­pa­rer les dif­fé­rents groupes (Ah­rar al- Cham, Faï­laq al- Rah­mane et Jaïch al- Is­lam) afin de con­cen­trer l’ef­fort et d’ob­te­nir des ac­cords de red­di­tion né­go­ciés. Les trois prin­ci­paux groupes ar­més se sont ain­si en­ga­gés dans des trac­ta­tions pa­ral­lèles avec le ré­gime et la Russie. Les deux pre­miers groupes (AaC et FaR) ont conclu de tels ac­cords ob­te­nant l’éva­cua­tion de près de 15 000 com­bat­tants et de leur fa­mille. (...) Les né­go­cia­tions avec Jaïsh al-Is­lam, en­ta­mées en mars, n’ont pas été plei­ne­ment concluantes. Le 4 avril, une partie seule­ment des JaI, es­ti­mée à un quart du groupe, a ac­cep­té l’ac­cord de red­di­tion, trans­fé­rant les com­bat­tants et leurs fa­milles à des­ti­na­tion d’Id­lib ( en­vi­ron 4 000 per­sonnes, avec les fa­milles). Ce­pen­dant, de 4500 à 5500 com­bat­tants du JaI, lo­ca­li­sés prin­ci­pa­le­ment à Dou­ma, ont re­fu­sé les termes de la né­go­cia­tion. Dès lors, à comp­ter du 6 avril, le ré­gime sy­rien, ap­puyé par les forces russes, a re­pris ses bom­bar­de­ments in­ten­sifs sur la lo­ca­li­té, met­tant fin à une pause opé­ra­tion­nelle, tant ter­restre qu’aé­rienne, consta­tée de­puis le lan­ce­ment des né­go­cia­tions mi-mars. C’est dans ce contexte que sont in­ter­ve­nues les frappes chi­miques. »

5. UNE « DOC­TRINE D’EM­PLOI » TAC­TIQUE ET STRA­TÉ­GIQUE

L’ar­mée sy­rienne uti­lise le chi­mique à la fois dans le cadre des ba­tailles ur­baines, no­tam­ment contre les com­bat­tants en­ne­mis s’abri­tant dans les maisons, mais éga­le­ment dans une lo­gique de ter­reur, propre au ré­gime que Mi­chel Seu­rat ap­pe­lait « l’Etat de bar­ba­rie » . Se­lon les ser­vices fran­çais, « tac­ti­que­ment, l’uti­li­sa­tion de telles mu­ni­tions per­met de dé­lo­ger des com­bat­tants en­ne­mis abri­tés dans des ha­bi­ta­tions afin d’en­ga­ger le com­bat ur­bain dans les condi­tions les plus avan­ta­geuses. »

Les ana­lystes mi­li­taires fran­çais constatent que « de­puis 2012, les sché­mas tac­tiques des forces ar­mées sy­riennes sont ré­cur­rents : les toxiques chi­miques sont prin­ci­pa­le­ment uti­li­sés dans le cadre d’of­fen­sives ur­baines mas­sives » . « Stra­té­gi­que­ment » , avance le do­cu­ment of­fi­ciel, « l’uti­li­sa­tion d’armes chi­miques, no­tam­ment au chlore, a no­tam­ment pour ob­jec­tif de pu­nir les po­pu­la­tions ci­viles pré­sentes dans les zones te­nues par des com­bat­tants op­po­sés au ré­gime, et de pro­vo­quer sur elles un ef­fet de ter­reur et de pa­nique in­ci­tant à la red­di­tion ».

6. LE PO­TEN­TIEL CHI­MIQUE DE LA SY­RIE A ÉTÉ PRÉ­SER­VÉ CLANDESTINEMENT

Les ser­vices fran­çais es­timent que « la Sy­rie n’a pas dé­cla­ré l’in­té­gra­li­té de ses stocks et ca­pa­ci­tés à l’Or­ga­ni­sa­tion pour l’in­ter­dic­tion des armes chi­miques » ( OIAC) et que « le ré­gime sy­rien a pré­ser­vé de­puis 2013 un pro­gramme chi­mique clan­des­tin ». Au vu de l’usage régulier d’armes chi­miques sur le ter­rain, il est dif­fi­cile de nier que le désar­me­ment chi­mique de 2013 n’a pas été com­plet. Cet ac­cord, pro­po­sé par la Russie, avec le sou­tien des EtatsU­nis et la bien­veillance d’Is­raël, avait re­çu l’aval de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale, mal­gré les fortes ré­ti­cences de la France.

Les ser­vices fran­çais es­timent au­jourd’hui que « quatre ques­tions po­sées aux au­to­ri­tés sy­riennes par l’OIAC, de­meu­rées sans ré­ponse » , doivent faire l’ob­jet d’une at­ten­tion par­ti­cu­lière : « Des re­li­quats pos­sibles d’ypé­rite et de DF – un pré­cur­seur du sa­rin ; la non- dé­cla­ra­tion de mu­ni­tions chi­miques de pe­tit ca­libre qui ont pu être uti­li­sées à de mul­tiples re­prises, no­tam­ment dans le cadre de l’at­taque de Khan Cheï­khoun d’avril 2017 ; les signes de pré­sence de VX et de sa­rin sur des sites de pro­duc­tion et de rem­plis­sage ; les signes de pré­sence d’agents chi­miques ja­mais dé­cla­rés, no­tam­ment d’ypé­rite à l’azote, de le­wi­site, de so­man et de VX. »

De­puis un an, les ser­vices fran­çais « es­timent que les élé­ments ras­sem­blés au su­jet de onze attaques per­mettent de pré­su­mer de leur na­ture chi­mique. Du chlore au­rait été uti­li­sé dans la ma­jo­ri­té des cas ; les ser­vices soup­çonnent éga­le­ment le re­cours à un neu­ro­toxique le 18 no­vembre 2017 à Ha­ras­ta ».

Réa­gis­sant après les frappes de la nuit de ven­dre­di à sa­me­di, le mi­nistre des Af­faires étran­gères Jean-Yves Le Drian a es­ti­mé qu’ « une bonne partie de l’ar­se­nal chi­mique ( sy­rien) a été dé­truite » et que, « à ce stade, il n’y a pas de suite des opé­ra­tions à en­vi­sa­ger » . Le ré­gime sy­rien n’a donc pas été com­plè­te­ment désar­mé par les bom­bar­de­ments de la nuit. Com­bien de temps se­rat- il dis­sua­dé d’uti­li­ser son re­li­quat d’armes chi­miques ?

SIPA PRESS

Une cen­taine de mis­siles ont été ti­rés sur la Sy­rie lors de l’at­taque des ar­mées amé­ri­caine, bri­tan­nique et fran­çaise. Ils ont dé­truit « une bonne partie de l’ar­se­nal chi­mique » du pays, se­lon Jean-Yves Le Drian, le mi­nistre fran­çais des Af­faires...

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