Ma­cron, Gis­card et la ver­sa­ti­li­té de l’opi­nion pu­blique

L'Opinion - - Syrie : Après Les Frappes, Le Refus De L’escalade - Eric Le Bou­cher @EricLeBou­cher

ALORS QUE NOS COM­MEN­TA­TEURS et po­li­to­logues dé­goisent à l’in­fi­ni sur « Emmanuel Ma­cron qui ne com­prend pas l’opi­nion pu­blique » et ré­ci­pro­que­ment, sur les chutes dans tel ou tel sondage, alors que les op­po­sants tirent à bou­lets rouges sur ce Pré­sident « Ju­pi­ter », « des riches », qui n’« en­tend pas les Fran­çais », « au­to­ri­ta­riste » et « mé­pri­sant », il est ins­truc­tif de re­mon­ter un peu dans le temps.

Va­lé­ry Gis­card d’Es­taing sait comp­ter – c’est un X. Dans une com­mu­ni­ca­tion à l’Aca­dé­mie des sciences mo­rales et po­li­tiques, le 12 mars, re­prise par la re­vue Com­men­taire dans son édi­tion du prin­temps, l’an­cien Pré­sident livre un cal­cul. Du­rant les 229 der­nières an­nées, de­puis la Ré­vo­lu­tion, dit VGE, le pou­voir a été exer­cé en France par « l’opi­nion pu­blique seule » pen­dant qua­rante-six ans, par le chef de l’Etat seul pen­dant qua­rante-deux ans et par un tra­vail com­mun des deux pou­voirs pen­dant cent qua­rante et un ans. « Ain­si, 141 ans, c’est un peu plus des deux tiers du temps. »

Les mo­ments où le chef de l’Etat do­mine sont don­nés par VGE : de 1799 jus­qu’à 1815, sous Bo­na­parte qui de­vien­dra en­suite Na­po­léon, puis de 1852 à 1870, sous Na­po­léon III, puis à par­tir de 1958, « par les trois pre­miers pré­si­dents de la Ve Ré­pu­blique », au­tre­ment dit pen­dant onze ans sous le gé­né­ral de Gaulle, Georges Pom­pi­dou et lui-même. En­suite ce­la s’ar­rête. Les mo­ments où l’opi­nion dé­tient le pou­voir sont la courte pé­riode de 1789 à la Ter­reur, puis la Res­tau­ra­tion de 1795 à 1799, puis tout l’en­tre­deux-guerres, pen­dant vingt et un ans, et en­fin de la Li­bé­ra­tion jus­qu’en 1958. A la fin de sa propre pré­si­dence, en 1981, le pou­voir re­vient « gra­duel­le­ment aux mains de l’opi­nion pu­blique », es­time-t-il.

Long terme. Les his­to­riens contes­te­ront sû­re­ment ce dé­compte, ils af­fi­ne­ront le classement. Mais pour lire au­jourd’hui le com­bat d’Emmanuel Ma­cron contre ou avec l’opi­nion pu­blique, l’im­por­tant est que VGE trace la ligne du vrai pou­voir.

Tout chef de l’Etat doit te­nir compte de l’état de l’opi­nion, c’est la dé­mo­cra­tie. Il ar­rive par­fois que cette force de­vienne « beau­coup plus puis­sante que le pou­voir cen­tral », alors un gou­ver­ne­ment doit cé­der de­vant les ma­ni­fes­ta­tions. VGE donne l’exemple de Fran­çois Mit­ter­rand contre l’école pri­vée ou Jacques Chi­rac lors de la réforme des re­traites. Mais la dif­fé­rence entre dé­mo­cra­tie et dé­ma­go­gie se joue ici. La ligne de partage est tra­cée par « l’in­té­rêt à long terme » du pays. L’opi­nion est « peu, ou pas, sen­sible à l’in­té­rêt gé­né­ral à long terme ». Elle « peut se trom­per, pour peu qu’on sache la flat­ter ».

Le pré­sident de la Ré­pu­blique n’a pas le choix : s’il pense avoir rai­son, il doit pour­suivre ses pro­jets coûte que coûte. Ce que VGE ré­sume par un sen­ti­ment qui l’ha­bite : « Il fal­lait que je le fasse. » VGE ne re­cule pas, il pour­suit et cite, pen­dant son sep­ten­nat, l’IVG, le vote à 18 ans, la taxa­tion des plus-va­lues bour­sières, la pro­tec­tion du lit­to­ral qui lé­sait les lo­tis­seurs, l’in­ter­dic­tion de la construc­tion des tours à Pa­ris, la li­mi­ta­tion de vi­tesse sur les au­to­routes (tiens, tiens…).

L’im­pé­ra­tif du long terme re­pousse les autres consi­dé­ra­tions : l’in­tro­duc­tion de l’in­ter­rup­tion vo­lon­taire de gros­sesse al­lait lui coû­ter 500 000 voix, lui pré­di- saient ses conseillers, et le vote à 18 ans al­lait fa­vo­ri­ser les can­di­dats d’ex­trême gauche et de gauche. Mais VGE a te­nu bon. « Nous de­vons sou­hai­ter, es­pé­rer, croire, que notre ac­tuel chef de l’Etat sau­ra s’en sou­ve­nir », lance-t-il.

Ce qui fonde la pré­pon­dé­rance d’un chef d’Etat est la cer­ti­tude que l’ave­nir lui don­ne­ra rai­son. VGE l’ex­plique très bien : « Quelles que soient les cir­cons­tances, les

« Les élec­teurs conti­nuent ma­jo­ri­tai­re­ment de vo­ter comme ils l’ont tou­jours fait ; ils ou­blient les ré­formes op­por­tunes ou qui leur sont fa­vo­rables mais ne par­donnent ja­mais à ceux qui ont ré­for­mé contre leurs in­té­rêts ou leurs croyances »

Aveu­gle­ment, isolement du pou­voir ? « C’est faux ! Le chef de l’Etat croule sous les in­for­ma­tions »

élec­teurs conti­nuent ma­jo­ri­tai­re­ment de vo­ter comme ils l’ont tou­jours fait ; ces élec­teurs ou­blient vite les au­teurs des ré­formes qui leur pa­raissent op­por­tunes ou qui leur sont fa­vo­rables, mais ils ne par­donnent ja­mais à ceux qui ont ré­for­mé contre leurs in­té­rêts ou leurs croyances. De telle sorte que le chef de l’Etat qui réforme bé­né­fi­cie à la ri­gueur de l’es­time de la ma­jo­ri­té de l’opi­nion pu­blique, mais non de ses suf­frages. »

In­grate opi­nion pu­blique. In­grate, chan­geante et in­fluen­çable, aus­si. L’opi­nion pu­blique ne naît pas « de la conclu­sion d’un rai­son­ne­ment ra­tion­nel et scien­ti­fique, comme le sou­hai­tait Pla­ton ». Le pou­voir doit es­sayer de la « ca­na­li­ser » mais en « l’in­for­mant, pas en la ma­ni­pu­lant ». « Dire la vé­ri­té, la simple et forte vé­ri­té ».

Lob­bies. VGE lance une mise en garde contre les lob­bies : « Le chef de l’Etat et l’opi­nion ne sont pas seuls. Dans l’époque contem­po­raine, lar­ge­ment mo­de­lée par les ré­seaux so­ciaux, ap­pa­raît une com­po­sante nou­velle, celle des lob­bies. » Ceux-ci dé­fendent des in­té­rêts pri­vés mais pas seule­ment. Les par­le­men­taires par exemple, thème d’ac­tua­li­té avec le pro­jet ély­séen de ré­vi­sion de la Consti­tu­tion, vont « s’op­po­ser à la sim­pli­fi­ca­tion de nos pro­cé­dures par­le­men­taires qui visent à rendre les lois plus simples et plus trans­pa­rentes, car ils vivent de l’ex­cep­tion et de l’obs­cu­ri­té ». « Pre­nez garde aux lob­bies dans les phases pro­chaines de la com­mu­ni­ca­tion », pour­suit l’an­cien pré­sident.

Emmanuel Ma­cron va-t-il ajou­ter 5 à 42, son quin­quen­nat à ces courtes an­nées de l’his­toire de France de­puis 1789 au cours des­quelles le chef de l’Etat a exer­cé le pou­voir « seul » ? Re­join­dra-t-il le pe­tit cercle des deux em­pe­reurs et trois pré­si­dents, de Gaulle, Pom­pi­dou et VGE ? Le classement pro­po­sé par le der­nier de la liste est une pique trop évi­dente contre ses suc­ces­seurs pour qu’on ne s’en amuse pas. Mais la ques­tion du rap­port entre le chef de l’Etat et l’opi­nion pu­blique est es­sen­tielle. L’an­cien Pré­sident ne porte pas dans son coeur cette opi­nion pu­blique chan­geante, trop ir­ra­tion­nelle et de courte vue. Il ap­pelle, si­non à s’en dé­tour­ner – nous sommes en dé­mo­cra­tie –, du moins à en te­nir compte le moins sou­vent pos­sible.

C’est ou­vrir la porte des cri­tiques contre « l’aveu­gle­ment », « l’isolement » du pou­voir, thème ré­cur­rent sous la Ve Ré­pu­blique. Les op­po­sants d’Emmanuel Ma­cron se sont rués d’avance dans ce qu’ils croient être la faille. La ré­plique est à VGE : « C’est faux ! C’est même le contraire. Le chef de l’État croule sous les in­for­ma­tions. Il dis­pose des ra­dios, des té­lé­vi­sions, des revues de presse, de tous les son­dages, et au­jourd’hui des ré­su­més de ce qui se dit sur les ta­blettes et les té­lé­phones por­tables. »

Emmanuel Ma­cron au­rait fait une fleur à l’an­cien Pré­sident pour le lais­ser sié­ger au Conseil consti­tu­tion­nel. On ne sait si le nom de l’ac­tuel Pré­sident s’ins­cri­ra dans la courte liste don­née par VGE juste der­rière le sien. Mais entre les deux in­tel­li­gences, les rap­pro­che­ments sont nom­breux, à com­men­cer par leur vi­sion d’une ver­sa­tile et bor­née opi­nion pu­blique dont il faut te­nir compte mais le moins pos­sible.

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