Eu­rope : Ma­cron marche seul

S’il sus­cite tou­jours de l’in­té­rêt dans les ca­pi­tales eu­ro­péennes, le pré­sident fran­çais peine à mettre en oeuvre sa re­lance de l’UE, faute d’al­liés dé­ter­mi­nés, no­tam­ment à Ber­lin

L'Opinion - - La Une - Jean-Do­mi­nique Mer­chet

Le pré­sident de la Ré­pu­blique s’ex­pri­me­ra, ce mar­di 17 avril, de­vant le Par­le­ment

eu­ro­péen à Stras­bourg. Dans son in­ter­ven­tion, il dev­rait dé­fendre « le mo­dèle dé­mo­cra­tique » et « la sou­ve­rai­ne­té eu­ro­péenne », mais ne dev­rait pas for­mu­ler des pro­po­si­tions aus­si dé­taillées que dans son dis­cours de la Sor­bonne en sep­tembre der­nier. Em­ma­nuel Ma­cron se ren­dra en­suite à Epi­nal (Vosges) pour y lan­cer les « consul­ta­tions ci­toyennes » sur l’Eu­rope. LE 10 MAI PRO­CHAIN, Em­ma­nuel Ma­cron re­ce­vra le Prix Char­le­magne à Aix- laC­ha­pelle pour sa « contri­bu­tion à l’uni­fi­ca­tion eu­ro­péenne ». Dans l’an­cienne ca­pi­tale du roi des Francs et em­pe­reur d’Oc­ci­dent, le pré­sident de la Ré­pu­blique pour­ra mé­di­ter sur les dif­fi­cul­tés qui s’ac­cu­mulent au­tour de son pro­jet de re­lance de l’UE. Un an après son élec­tion, le constat s’im­pose : le pré­sident fran­çais est iso­lé en Eu­rope où il ne dis­pose pas des al­liés né­ces­saires, comme il l’es­comp­tait.

Sur l’Eu­rope, Em­ma­nuel n’est pour­tant pas un béat ré­ci­tant le ca­té­chisme bruxel­lois. Il sait qu’une par­tie im­por­tante des peuples est ré­ti­cente, cri­tique voire op­po­sée au pro­jet eu­ro­péen « réel­le­ment exis­tant », comme on di­sait na­guère du so­cia­lisme ver­sion so­vié­tique. Ce n’est pas un ha­sard si le chef de l’Etat lance, ce mar­di, ses « consul­ta­tions ci­toyennes » sur l’Eu­rope à Epi­nal (Vosges), la ville qui fut celle de Phi­lippe Sé­guin, hé­raut du « non » à Maas­tricht en 1992. Voi­là pour­quoi il met en avant son idée d’une « Eu­rope qui pro­tège », cher­chant ain­si, non seule­ment à ras­su­rer les in- quiets, mais aus­si à re­don­ner du sens à cette am­bi­tion his­to­rique.

Pour­tant, en Eu­rope, Em­ma­nuel Ma­cron ne ren­contre pas d’ac­cueil en­thou­siaste, sus­ci­tant, par­fois, aga­ce­ment et ré­ti­cence. L’ef­fet de sur­prise et de sou­la­ge­ment de son élec­tion s’es­tompe. Certes, ce qu’il dit in­té­resse les ca­pi­tales eu­ro­péennes ; on l’écoute et on le com­mente plus que ses pré­dé­ces­seurs à l’Ely­sée. Mais l’illu­sion se­rait de croire que cette at­ten­tion vaut ap­pro­ba­tion.

« Même langue » . A Ber­lin, tout d’abord. « Le mo­teur fran­co-al­le­mand est en train de se re­mettre en marche » as­sure- t- on à Pa­ris. Pour Ma­cron, les élec­tions al­le­mandes de sep­tembre der­nier ont été une douche froide, alors qu’il comp­tait sur une re­lance ra­pide du pro­jet eu­ro­péen avec An­ge­la Mer­kel. Six mois plus tard, un gou­ver­ne­ment est en­fin en place à Ber­lin, mais l’eu­ro-en­thou­siaste Mar­tin Schulz ( SPD) n’en est pas et la chan­ce­lière a en­ten­du le mes­sage cri­tique des élec­teurs – y com­pris dans son propre par­ti (CDU). A Pa­ris, dans les mi­lieux proches du dos­sier, on re­con­naît en pri­vé qu’« on est à un point bas de la re­la­tion avec l’Al­le­magne », ajou­tant qu’« on a des dif­fi­cul­tés à par­ler la même langue » sur la zone eu­ro. Une autre source ajoute : « Mer­kel ne com­prend pas ce que veut Ma­cron en ma­tière de dé­fense », avec son Ini­tia­tive eu­ro­péenne d’in­ter­ven­tion. Ou alors elle le com­prend trop bien : une idée fran­çaise pour im­pli­quer les Eu­ro­péens dans les opé­ra­tions mi­li- taires fran­çaises, au moins avec le car­net de chèques… Certes, cer­tains dos­siers pro­gressent, comme l’har­mo­ni­sa­tion fis­cale, la taxa­tion des Ga­fa, les tra­vailleurs

dé­ta­chés, le fi­nan­ce­ment de la dé­fense, la pro­tec­tion vis-à-vis des in­ves­tis­se­ments étran­gers, la co­opé­ra­tion avec les pays d’ori­gine et de tran­sit des flux mi­gra­toires.

Mais le prin­ci­pal point de blo­cage avec l’Al­le­magne reste la ré­forme de la zone eu­ro, no­tam­ment les « ca­pa­ci­tés bud­gé­taires » qui per­met­traient de sta­bi­li­ser un ou des Etats membres en cas de nou­velle crise. « Ce­la prend plus de

An­ge­la Mer­kel ? Elle adopte sa stra­té­gie ha­bi­tuelle : prendre son temps, se pla­cer au centre et ne pas bou­ger

temps » que pré­vu, re­con­nait- on à Pa­ris, où l’on mise sur une « feuille de route fran­co-al­le­mande » en juin. Dé­but mars, huit pays d’Eu­rope du nord (Pays-Bas, Suède, Fin­lande, Da­ne­mark, Ir­lande, Es­to­nie, Let­to­nie, Li­tua­nie) ont dé­li­vré une qua­si-fin de non-re­ce­voir aux pro­jets fran­çais de mu­tua­li­sa­tion des risques, ap­puyée sur un bud­get eu­ro­péen consé­quent. Jouis­sant d’une meilleure si­tua­tion, « ils sou­haitent que l’on ré­duise les risques avant de les par­ta­ger », ex­plique un proche du dos­sier. A Pa­ris, on re­con­naît que cette po­si­tion est « plus ou moins par­ta­gée par l’Al­le­magne ». C’est no­tam­ment le cas de la droite de la CDU et du mi­nistre des fi­nances Olaf Scholz (SPD).

« Ami ou en­ne­mi ? » Et An­ge­la Mer­kel ? Elle adopte sa stra­té­gie ha­bi­tuelle : prendre son temps, se pla­cer au centre et ne pas bou­ger. « Elle n’est ja­mais en pro­po­si­tion » dé­plore-t-on à Pa­ris. Alors qu’à la fin de l’été der­nier, Ma­cron ima­gi­nait en­core un bud­get eu­ro­péen de « plu­sieurs points de PIB », la chan­ce­lière laisse s’ex­pri­mer les Nor­diques afin de re­froi­dir les ar­deurs de son fou­gueux par­te­naire. Même chose lors­qu’elle dé­fend l’Eu­rope élar­gie contre les idées de « noyau dur », de « cercles concen­triques » ou de « géo­mé­trie va­riable ». Ré­sul­tat : le mi­nistre po­lo­nais des af­faires étran­gères Ja­cek Cza­pu­to­wicz as­su­rait, dé­but avril, qu’« en Eu­rope, notre prin­ci­pal al­lié est l’Al­le­magne », ajou­tant « avoir des doutes visà-vis de l’Eu­rope dé­fen­due par Ma­cron ». Il était pour­tant en vi­site à Pa­ris…

Der­nier point de cris­pa­tion : le PPE, le Par­ti po­pu­laire eu­ro­péen, qui re­groupe les for­ma­tions de droite au Par­le­ment eu­ro­péen. Ma­jo­ri­taire dans cette en­ceinte, il est la prin­ci­pale cour­roie de trans­mis­sion de la CDU et d’An­ge­la Mer­kel à Bruxelles et à Stras­bourg. Or, Em­ma­nuel Ma­cron et sa mi­nistre des af­faires eu­ro­péennes Na­tha­lie Loi­seau ont eu – voire, ont tou­jours – l’am­bi­tion de l’af­fai­blir en sus­ci­tant, en vue des élec­tions eu­ro­péennes de 2019, un big bang eu­ro­péen com­pa­rable à ce­lui d’En Marche ! l’an der­nier. « Cris­pa­tion », « psy­chose », « der­nier bas­tion où tout se­ra comme avant », « ra­tisse jus­qu’à Or­ban » : que n’en­tend-on pas en ma­cro­nie au su­jet du PPE ? Ré­sul­tat : lors d’un sé­mi­naire fer­mé, qui se tien­dra à Bled (Slo­vé­nie) en mai pro­chain, le think tank du PPE tien­dra une table ronde sur le thème : « Ma­cron, ami ou en­ne­mi ? » On en est là.

Au-de­là de Ber­lin, la si­tua­tion est pire avec les autres grandes ca­pi­tales. Le Royaume-Uni s’en va. L’Es­pagne a la tête ailleurs, c’est-à-dire en Ca­ta­logne. Les Pays-Bas prennent la tête de l’op­po­si­tion aux pro­jets fran­çais sur la zone eu­ro. A Bruxelles, la Com­mis­sion eu­ro­péenne est en fin de course. La Po­logne ne sup­porte pas les le­çons de Pa­ris sur « les va­leurs » as­sor­ties de me­naces sur les aides de l’UE. Et l’Ita­lie n’a pas de gou­ver­ne­ment. Faute d’autres op­tions, l’Ely­sée en est à trou­ver des ver­tus aux po­pu­listes du Mou­ve­ment Cinq Etoiles (M5S) qui « a re­vu son pro­jet eu­ro­péen dans un sens beau­coup plus po­si­tif ». Au point d’en faire, de­main, un al­lié de LREM ?

KAK

SI­PA PRESS

Entre An­ge­la Mer­kel et Em­ma­nuel Ma­cron la ré­forme de l’eu­ro de­meure un point de blo­cage ma­jeur, près d’un an après l’élec­tion du pré­sident fran­çais.

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