Da­vid Pu­ja­das : « Une pré­si­dence, c’est un style au­tant qu’un fond de dis­cours »

Le jour­na­liste de LCI, qui a lui-même in­ter­ro­gé quatre pré­si­dents, es­time qu’Em­ma­nuel Ma­cron « aime ce genre de confron­ta­tions qui sont par­fois plus des dé­bats que de simples in­ter­views »

L'Opinion - - Europe : Macron Marche Seul - In­ter­view Cy­ril La­car­rière @cy_­la­car­riere

Dé­ca­page sa­lu­taire de l’exer­cice ou pé­nible concours d’ego ? L’in­ter­view du pré­sident de la Ré­pu­blique, di­manche soir par JeanJacques Bour­din (BFMTV-RMC) et Edwy Ple­nel (Me­dia­part), sus­cite les dé­bats. DA­VID PU­JA­DAS A IN­TER­RO­GÉ les quatre der­niers pré­sident de la Ré­pu­blique. Il est le seul jour­na­liste à être dans ce cas, tout en étant en­core à l’an­tenne. Il était donc for­cé­ment de­vant son écran pour re­gar­der cette sé­quence en deux par­ties vou­lue par Em­ma­nuel Ma­cron, jeu­di mi­di sur TF1 avec Jean- Pierre Per­naut, puis di­manche soir sur BFMTV. Un su­jet qu’il a ap­pro­ché de près pour un do­cu­men­taire qu’il a lui-même pro­duit : « Em­ma­nuel Ma­cron, le dy­na­mi­teur ».

Est ce que le dé­sir de la trans­gres­sion sert le mes­sage des pré­si­dents de la Ré­pu­blique ?

Ni plus ni moins que lors­qu’ils se mettent eux-mêmes en scène dans le reste de leur com­mu­ni­ca­tion. Par exemple, Em­ma­nuel Ma­cron pu­blie ré­gu­liè­re­ment sur son site des vi­déos qui ré­sument son ac­tion sous forme de pe­tits clips avec de la mu­sique. Il aime al­ler au- de­vant des gens, dis­cu­ter, se prendre le bec, eh bien tout ce­la par­ti­cipe au même re­gistre. L’in­ter­view pré­si­den­tielle fait par­tie de sa com­mu­ni­ca­tion, elle fait par­tie de la mise en scène qu’il fait de lui-même. Une pré­si­dence, c’est un style tout au­tant qu’un fond de dis­cours. Donc en ce sens, le cadre de l’en­tre­tien pré­si­den­tiel, le choix des jour­na­listes, du dé­cor, du lieu, a son im­por­tance. Et puis le style compte aus­si dans la fa­cul­té réelle ou sup­po­sée que le pu­blic lui prête d’in­car­ner la fonc­tion pré­si­den­tielle.

Com­ment faire, en tant que jour­na­liste, pour que cette sé­quence ne soit pas que de la com­mu­ni­ca­tion ?

Qu’il s’agisse du Pré­sident ou d’un autre in­ter­lo­cu­teur, au fond, ce­la ne change pas grand- chose. L’in­ter­viewé dé­sire tou­jours uti­li­ser ce mo­ment pour faire de la com­mu­ni­ca­tion. Ce qui est dif­fé­rent, c’est qu’un en­tre­tien pré­si­den­tiel est beau­coup plus re­gar­dé et que le jour­na­liste a beau­coup plus à y perdre qu’à y ga­gner. A nous de ne pas être trop im­pres­sion­né par tout le dé­co­rum, l’en­jeu, le monde qui est au­tour, l’en­tou­rage pré­si­den­tiel et même les propres cadres de nos chaînes qui font le dé­pla­ce­ment. C’est un sup­plé­ment de pres­sion mais pe­tit à pe­tit, on s’ha­bi­tue, on pro­fite du mo­ment et même on le sa­voure.

Les in­ter­views d’un Pré­sident sont tou­jours dis­sé­quées. Celle de di­manche l’a par­ti­cu­liè­re­ment été. Peut-elle chan­ger la donne pour les pro­chains ren­dez-vous mé­dia­tiques du quin­quen­nat ?

Comme on dit dans l’avia­tion ci­vile, il y a tou­jours un re­tour d’ex­pé­rience dès lors qu’es­saie quelque chose. On tire les as­pects po­si­tifs et né­ga­tifs et on cor­rige ou on confirme pour la suite. Donc oui, à ce titre, cette in­ter­view ser­vi­ra, comme celle de jeu­di. L’en­tre­tien face à Jean-Pierre Per­naut a à peu près rem­pli ce à quoi il était des­ti­né : s’adres­ser à une cer­taine ca­té­go­rie de Fran­çais et à un pu­blic de masse, 10,7 mil­lions en comp­tant les té­lé­spec­ta­teurs de LCI et les re­dif­fu­sions. Quant au dé­cor, Em­ma­nuel Ma­cron en a pro­fi­té pour res­ter quelques heures de plus, cer­tai­ne­ment pour s’im­pré­gner de l’am­biance de ce vil­lage. Sur la forme et sur le fond, j’ima­gine que l’équipe pré­si­den­tielle a dû s’en trou­ver as­sez sa­tis­faite. Quant au ren­dez-vous de di­manche, il y a eu des choses in­té­res­santes, d’au­tant qu’Em­ma­nuel Ma­cron aime ce genre de confron­ta­tions qui sont par­fois plus des dé­bats que de simples in­ter­views. Mais en même temps, il y avait une forme in­abou­tie à cause d’une cer­taine confu­sion, d’une forme un peu brouillonne. J’ima­gine que Jean-Jacques Bour­din doit se dire la même chose.

C’est la li­mite de ce genre d’in­ter­view, en rup­ture avec la forme tra­di­tion­nelle du face-à-face pré­si­den­tiel ?

Je ne sais pas s’il faut peut par­ler de rup­ture parce que, fi­na­le­ment, Em­ma­nuel Ma­cron n’a pas dit grand- chose de plus que ce qu’il avait dé­jà dit ailleurs et qu’il n’y a pas non plus eu de ques­tions qui l’au­raient pous­sé dans ses re­tran­che­ments. La grande dif­fé­rence, c’est plu­tôt que nous avons vu des jour­na­listes qui ont ex­pri­mé des opi­nions sur ce qu’ils pen­saient de­voir être la fonc­tion d’un pré­sident de la Ré­pu­blique, sa po­li­tique ou les cri­tiques qu’ils pen­saient de­voir por­ter de son ac­tion, mais dans l’in­ter­view pro­pre­ment dite, je ne sais pas s’il y a eu rup­ture. L’autre grande dif­fé­rence, c’est que c’est une in­ter­view qui a du­ré deux heures qua­rante et que ce­la doit don­ner, en théo­rie, la pos­si­bi­li­té de beau­coup plus re­lan­cer. Ce que mes confrères ont fait à cer­tains mo­ments et moins à d’autres. La cri­tique qu’ils doivent s’adres­ser sans doute en leur for in­té­rieur, c’est peut-être de ne pas l’avoir fait comme ils le sou­hai­taient. Nous avons en­ten­du leurs prises de po­si­tion, elles ont été franches et c’est in­ha­bi­tuel face à un pré­sident de la Ré­pu­blique et, mal­gré la confu­sion de cer­tains pas­sages, ce­la crée aus­si des mo­ments plai­sants et qui pou­vaient avoir leur in­té­rêt. Jean-Jacques Bour­din et Edwy Ple­nel sont in­con­tes­ta­ble­ment des jour­na­listes de ta­lent et de tem­pé­ra­ment. Ils ont af­fi­ché leur sin­gu­la­ri­té dans leurs prises de po­si­tion édi­to­riale, mais ils éprouvent sans doute un cer­tain sen­ti­ment d’in­abou­ti sur le ques­tion­ne­ment.

De­puis qu’il est au pou­voir, Em­ma­nuel Ma­cron a ac­cor­dé des en­tre­tiens té­lé­vi­sés face à six jour­na­listes hommes et une femme. Est-ce que ce­la doit être pris en compte par le chef de l’Etat ?

C’est d’abord un su­jet pour les mé­dias parce que c’est à eux de dé­ci­der de mettre une femme en avant. TF1 a choi­si de le faire avec Anne-Claire Cou­dray. Est- ce que BFMTV, Mé­dia­part ou les autres l’ont fait ? Je ne sais pas. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a un pro­blème et qu’il faut ré­équi­li­brer les choses. On ne peut plus dire que nous sommes dans un monde de mâles et que tout va bien.

SIPA PRESS

Da­vid Pu­ja­das, dé­sor­mais sur LCI, es­time qu’il y avait « une cer­taine confu­sion » lors de l’in­ter­view d’Em­ma­nuel Ma­cron par Edwy Ple­nel et Jean-Jacques Bour­din.

FRANÇOIS BERTHIER/TF1

Da­vid Pu­ja­das.

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