Syn­di­cats : le dé­clin s’ac­cé­lère

Se­lon une étude choc de la Fon­da­pol, l’ad­mi­nis­tra­tion ar­range les chiffres de me­sure d’au­dience dans le but de mas­quer la perte de re­pré­sen­ta­ti­vi­té des syn­di­cats

L'Opinion - - La Une - Fan­ny Gui­no­chet

Voie de dis­pa­ri­tion

La Fon­da­tion pour l’in­no­va­tion po­li­tique, di­ri­gée par Do­mi­nique Rey­nié, pu­blie une note fouillée sur le poids des syn­di­cats. Se­lon ce think-tank qui se re­ven­dique comme li­bé­ral, pro­gres­siste et eu­ro­péen, la me­sure de l’au­dience syn­di­cale n’est pas sans cri­tiques en France. Près de trois quarts des sa­la­riés se­raient ex­clus de la re­pré­sen­ta­ti­vi­té.

« FIAS­CO » , « HORS SOL » , « ar­te­fact dé­mo­cra­tique »… L’étude que vient de pu­blier la Fon­da­pol ne fait pas dans la den­telle. Alors que plu­sieurs conflits so­ciaux se pour­suivent – SNCF, Air France, fa­cul­tés –, l’en­quête de Do­mi­nique An­dol­fat­to, spé­cia­liste re­con­nu des syn­di­cats, et cher­cheur à l’uni­ver­si­té de Bour­gogne, met à mal leur re­pré­sen­ta­ti­vi­té.

Le cher­cheur re­vient en ef­fet sur la fa­çon dont a été réa­li­sée la me­sure d’au­dience des cen­trales pour la pé­riode 2013-2016. Me­sure pu­bliée l’an­née der­nière par le mi­nis­tère du Tra­vail. L’en­jeu est stra­té­gique : de­puis la loi d’août 2008, ce ré­sul­tat dé­ter­mine les syn­di­cats à même d’être les in­ter­lo­cu­teurs in­con­tour­nables des em­ployeurs au ni­veau des en­tre­prises, des branches d’ac­ti­vi­té mais aus­si au ni­veau na­tio­nal in­ter­pro­fes­sion­nel. De ces ré­sul­tats dé­pend aus­si le droit des cen­trales à sié­ger à la table des né­go­cia­tions avec le gou­ver­ne­ment sur les ré­formes so­ciales. Les der­nières por­taient sur des su­jets aus­si im­por­tants que l’as­su­rance chô­mage et la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle.

Pour être consi­dé­rés comme re­pré­sen­ta­tifs, les syn­di­cats doivent ob­te­nir au moins 10 % des suf­frages ex­pri­més lors des élec­tions pro­fes­sion­nelles dans les en­tre­prises et 8 % aux autres ni­veaux ( branches pro­fes­sion­nelles). Or, pour ces autres ni­veaux, le ré­sul­tat dé­coule d’une agré­ga­tion de ré­sul­tats des élec­tions dans les en­tre­prises. Un sys­tème pour­vu de zones grises, se­lon Do­mi­nique An­dol­fat­to, qui met en cause le mi­nis­tère du Tra­vail – plus spé­ci­fi­que­ment la di­rec­tion gé­né­rale du tra­vail – en charge de cons­truire cette me­sure. Manque de trans­pa­rence – avec la seule pu­bli­ca­tion de don­nées agré­gées et non dé­taillées au plan na­tio­nal –, fai­blesse des contrôles… Do­mi­nique An­dol­fat­to va jus­qu’à poin­ter « une sorte d’entre soi, entre par­te­naires so­ciaux, et hauts fonc­tion­naires du mi­nis­tère du Tra­vail ».

Constats de ca­rence. Un re­proche que ré­fute la di­rec­tion gé­né­rale du Tra­vail, qui ex­plique à l’Opi­nion, « qu’il n’y a pas de dé­faut de trans­pa­rence, dans la me­sure où le pro­cess est très ou­vert et très en­ca­dré », entre autres, avec des réunions ré­gu­lières du Haut conseil du dia­logue so­cial. D’ailleurs, sou­ligne l’ad­mi­nis­tra­tion, s’il y avait eu de gros man­que­ments, les syn­di­cats qui se sen­ti­raient lé­sés dans cette au­dience qui les dé­par­tage, se­raient mon­tés au cré­neau.

Par ailleurs, pour­suit en­core le cher­cheur de la Fon­da­pol, le mi­nis­tère a bien tort de se ré­jouir d’une par­ti­ci­pa­tion de 5,6 mil­lions de sa­la­riés lors

de la der­nière élec­tion. Car même avec près de 200 000 voix de plus qu’entre 2009 et 2012, « ce­la ne couvre ni plus ni moins qu’un quart des sa­la­riés du pri­vé » . Les agents pu­blics et fonc­tion­naires votent en ef­fet dans le cadre d’un scru­tin sé­pa­ré, dont les ré­sul­tats se­ront d’ailleurs connus cette fin d’an­née 2018. « Te­nant compte des bul­le­tins blancs et nuls, c’est moins d’un élec­teur sur quatre qui a ex­pri­mé un choix syn­di­cal (et 34 % seule­ment en fa­veur des cinq confé­dé­ra­tions « re­pré­sen­ta­tives » his­to­riques) », écrit l’au­teur.

Ex­pli­ca­tions : une par­tie des sa­la­riés – hors fonc­tion pu­blique – n’ont pu par­ti­ci­per, faute d’or­ga­ni­sa­tion d’élec­tions pro­fes­sion­nelles dans leurs en­tre­prises. Près de 40 % des so­cié­tés ne

On me­sure mieux les in­quié­tudes du nu­mé­ro 1 de la CFDT qui es­time que les syn­di­cats sont mor­tels. Une crainte que par­tagent d’autres lea­ders syn­di­caux en cou­lisses

res­pectent pas l’obli­ga­tion de mettre en place des ins­ti­tu­tions re­pré­sen­ta­tives du per­son­nel. S’y ajoute le manque de can­di­dats, qui conduit à des constats de ca­rence de la part des di­rec­tions.

« Ar­te­fact dé­mo­cra­tique ». Si le cher­cheur re­con­naît que « la fai­blesse de la par­ti­ci­pa­tion élec­to­rale masque des si­tua­tions contras­tées », il es­time que la par­ti­ci­pa­tion, dé­jà très li­mi­tée, est en­core faus­sée par les élec­tions dans les TPE, et celles des chambres d’agri­cul­ture où le scru­tin se fait sur des sigles syn­di­caux et non sur des per­sonnes. Dans les TPE, il y au­rait ain­si eu plus de 90 % d’abs­ten­tion­nistes entre 2016 et 2017. D’où la conclu­sion san­glante de Do­mi­nique An­dol­fat­to : « On peut par­ler d’une forme de dé­mo­cra­tie so­ciale abs­traite, voire d’un ar­te­fact dé­mo­cra­tique. »

Pas éton­nant dans ce contexte, que le pay­sage syn­di­cal s’émiette, et no­tam­ment à la CGT. Pour Do­mi­nique An­dol­fat­to, c’est l’or­ga­ni­sa­tion qui re­cule le plus, avec 40 000 adhé­rents per­dus de­puis 2013, sur les 600 000 qu’elle re­ven­dique. Cette éro­sion tient au­tant aux dé­boires de la suc­ces­sion de Ber­nard Thi­bault, qu’au dé­clin de l’in­dus­trie et de l’em­ploi ou­vrier, ou en­core le po­si­tion­ne­ment très contes­ta­taire de la CGT.

Mais, la CFDT n’est pas en reste. Même si pour la pre­mière fois en 2017, elle est pas­sée de­vant la cen­trale de Phi­lippe Mar­ti­nez dans le sec­teur pri­vé, elle au­rait tort de s’en­or­gueillir, tant se­lon Do­mi­nique An­dol­fat­to, il convient de « re­la­ti­vi­ser ce suc­cès d’une courte tête ».

A l’is­sue de ce ta­bleau ca­la­mi­teux – qui porte sur la seule syn­di­ca­li­sa­tion dans le pri­vé –, on me­sure mieux les in­quié­tudes de Laurent Ber­ger, le nu­mé­ro un de la CFDT qui es­time ou­ver­te­ment que les syn­di­cats sont mor­tels. Une crainte que par­tagent d’autres lea­ders syn­di­caux en cou­lisses.

Dans ce pay­sage en ruines, quid des or­ga­ni­sa­tions pa­tro­nales ? Après avoir long­temps as­su­ré qu’il re­pré­sen­tait 750 000 en­tre­prises, le Me­def a été obli­gé de re­con­naître une in­fluence moindre… Près de 150 000 tout au plus. Et le pa­tron des pa­trons,

Pierre Gat­taz de ju­ger, que sans ré­forme de struc­ture, le Me­def peut mou­rir. Un slo­gan que re­prend d’ailleurs un can­di­dat à sa suc­ces­sion, Alexandre Sau­bot. Si on se ré­fère à un ré­cent son­dage pu­blié par l’Opi­nion, l’image des or­ga­ni­sa­tions pa­tro­nales n’est pas plus re­lui­sante que celle des syn­di­cats. Les Fran­çais ne leur font pas confiance. La Fon­da­pol for­mule plu­sieurs idées pour re­lan­cer l’adhé­sion syn­di­cale et la rendre plus lé­gi­time dont une qu’elle re­con­naît « ra­di­cale » : « Sup­pri­mer les sub­ven­tions et la taxe sur les sa­laires qui per­mettent de fi­nan­cer les or­ga­ni­sa­tions syn­di­cales (et pa­tro­nales) et les amènent à né­gli­ger la re­cherche de res­sources en termes d’adhé­rents. » Un sys­tème uni­que­ment ba­sé sur adhé­sions ren­drait « les syn­di­cats re­pré­sen­ta­tifs et res­pon­sables du ser­vice à four­nir à leurs adhé­rents ». Ra­di­cal, en ef­fet !

KAK

SI­PA PRESS

La CGT de Phi­lippe Mar­ti­nez est l’or­ga­ni­sa­tion syn­di­cale qui re­cule le plus, avec 40 000 adhé­rents per­dus de­puis 2013.

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