« Le frein au dé­ve­lop­pe­ment des ro­bots est d’ordre so­cial »

La ro­bo­tique pèse très peu dans les groupes fran­çais, constate as­so­cié du ca­bi­net Grant Thorn­ton

L'Opinion - - Syndicats : Le Déclin S’accélère - In­ter­view Mu­riel Motte Ch­ris­tophe Ra­de­pont, @mu­riel­motte

A en croire les son­dages, les Fran­çais se­raient prêts à faire faire leur mé­nage par des ro­bots. Dans les en­tre­prises c’est très dif­fé­rent. Celles qui dé­ploient des ro­bots y vont très pro­gres­si­ve­ment et prennent le soin d’ac­com­pa­gner leur po­li­tique d’un dis­cours ras­su­rant en­vers les po­pu­la­tions concer­nées. CH­RIS­TOPHE RA­DE­PONT est as­so­cié du ca­bi­net d’au­dit et de conseil Grant Thorn­ton, qui ac­com­pagne les en­tre­prises dans leur trans­for­ma­tion.

Que représentent au­jourd’hui les ro­bots dans les en­tre­prises fran­çaises ?

La ro­bo­tique y est per­çue comme la pos­si­bi­li­té de créer de la main- d’oeuvre di­gi­tale. Nos clients nous sol­li­citent sur des so­lu­tions de mise en place de ro­bots, soit pour en faire un le­vier ad­di­tion­nel dans l’op­ti­mi­sa­tion de cer­taines fonc­tions. Soit pour ré­pondre à des lo­giques de crois­sance pour les­quelles ils sou­haitent ac­qué­rir de la res­source à bas coût sans for­cé­ment re­cou­rir à l’off­sho­ring. La ro­bo­tique per­met au­jourd’hui d’évi­ter de dé­lo­ca­li­ser des ac­ti­vi­tés. Un ro­bot coûte moins cher qu’une res­source off­shore, ce qui amène les en­tre­prises à ré­flé­chir. On com­mence même à voir des re­tours ar­rière de mo­dèles off­shore au bé­né­fice de la ro­bo­tique, qui de­vient un le­vier puis­sant de la trans­for­ma­tion des fonc­tions comp­tables, en com­plé­ment des le­viers d’op­ti­mi­sa­tion tels que la mise en place de centres de ser­vices par­ta­gés.

Con­crè­te­ment, com­bien pèsent-ils ? Toutes les études montrent une France très en re­tard…

C’est im­pos­sible de le sa­voir pré­ci­sé­ment, les études com­pa­ra­tives sont four­nies par les édi­teurs de lo­gi­ciels qui com­mu­niquent sur leurs ventes de ro­bots. Au­jourd’hui, les plus gros ache­teurs sont en Inde. C’est là qu’il y a le plus grand nombre de pla­te­formes de back-of­fice, or le ro­bot se dé­ploie très bien dans une or­ga­ni­sa­tion mas­si­fiée où les pro­ces­sus sont stan­dar­di­sés. En France, la ro­bo­tique pèse en­core très peu, y com­pris dans les grands groupes. Nous en sommes en­core sou­vent au stade des « POC » (proof of concept), c’est- à-dire des pi­lotes. Les en­tre­prises dé­fi­nissent des pro­ces­sus éli­gibles à la ro­bo­tique et celles qui ont une dé­marche ac­tive de dé­ploie­ment le font très pro­gres­si­ve­ment. Elles prennent soin d’avoir un dis­cours ex­trê­me­ment ras­su­rant vers les po­pu­la­tions concer­nées, en leur ex­pli­quant que les ro­bots ont pour vo­ca­tion de les dé­char­ger des ac­ti­vi­tés à faible va­leur ajou­tée pour se concen­trer sur d’autres fonc­tions plus va­lo­ri­santes. La ges­tion so­ciale du chan­ge­ment est es­sen­tielle.

Les sa­la­riés re­doutent des des­truc­tions d’em­plois…

De fait, le prin­ci­pal frein à leur dé­ve­lop­pe­ment est so­cial. Il est vrai que la mise en place de ro­bots dans les fonc­tions de back- of­fice et sup­port – comp­ta­bi­li­té, fi­nance, ad­mi­nis­tra­tion – peut tou­cher jus­qu’à 40 % des po­pu­la­tions concer­nées. Dans le cas concret d’un de nos clients comp­tant 150 sa­la­riés, nous avons iden­ti­fié 40 per­sonnes (pra­ti­que­ment 25 %) sus­cep­tibles d’être rem­pla­cées par la ro­bo­tique. A grande échelle, le phé­no­mène est dif­fi­cile à quan­ti­fier. L’uni­ver­si­té d’Ox­ford a pu­blié une étude il y a quelques an­nées in­di­quant que

47 % des mé­tiers se­raient im­pac­tés par la ro­bo­tique. Pour l’OCDE ce se­rait plu­tôt 9 %... Le fait est qu’un ro­bot bien uti­li­sé peut rem­pla­cer entre trois et cinq em­plois temps plein. Il est iné­luc­table que le trai­te­ment des opé­ra­tions comp­tables et bon nombre de tâches ad­mi­nis­tra­tives vont leur être pro­gres­si­ve­ment confiés. Dans un pre­mier temps, ce­la pour­rait consti­tuer une me­nace pour les em-

« Un ro­bot bien uti­li­sé peut rem­pla­cer entre trois et cinq em­plois temps plein »

« Lorsque nous me­nons des ac­tions de conduite du chan­ge­ment dans les en­tre­prises, nous évi­tons d’em­ployer le terme de “ro­bot” pour le rem­pla­cer par “au­to­mate” ou d’autres termes moins conno­tés »

plois flexibles. Mais les ro­bots gé­nèrent aus­si de nou­veaux em­plois d’ana­lystes, de pro­gram­ma­teurs, no­tam­ment. C’est la phase in­ter­mé­diaire qui peut être com­pli­quée.

Comment as­sis­tez-vous les en­tre­prises dans cette trans­for­ma­tion ma­jeure ?

La ro­bo­tique est pour nous un le­vier à deux ni­veaux. Elle nous a d’abord ai­dés à op­ti­mi­ser nos pla­te­formes de ser­vices aux clients. Fort de cette ex­per­tise, nous les conseillons au­jourd’hui dans leur propre mu­ta­tion. Il n’y a pas d’en­tre­prise « mo­dèle » dans ce do­maine, la ro­bo­ti­sa­tion ré­pond à des en­jeux très dif­fé­rents. Nous sommes sol­li­ci­tés aus­si bien par des groupes du CAC 40 que par des PME en ré­gions qui peuvent réa­li­ser jus­qu’à 50 mil­lions d’eu­ros de chiffre d’af­faires. Le mar­ché est aus­si ti­ré par les édi­teurs de lo­gi­ciels qui pro­posent des mo­dèles abor­dables avec des pla­te­formes com­por­tant un ou deux ro­bots seule­ment. C’est une tech­no­lo­gie très fa­cile à mettre en place et non in­tru­sive. La nou­veau­té par rap­port aux pré­cé­dentes ré­vo­lu­tions tech­no­lo­giques c’est le fan­tasme au­tour du ro­bot, nour­ri par les films de science- fic­tion. A tel point que lorsque nous me­nons des ac­tions de conduite du chan­ge­ment dans les en­tre­prises, nous évi­tons d’em­ployer le terme de « ro­bot » pour le rem­pla­cer par « au­to­mate » ou d’autres termes moins conno­tés pour fa­ci­li­ter son ac­cep­ta­tion et sa com­pré­hen­sion réelle.

L’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle est en­core loin du monde de l’en­tre­prise !

Si l’on ex­clut un tout pe­tit nombre de so­cié­tés dans des sec­teurs très poin­tus, elle est ef­fec­ti­ve­ment très loin pour la ma­jo­ri­té des en­tre­prises ! Il y a un énorme dé­ca­lage entre la lit­té­ra­ture pro­duite sur ce su­jet et la réa­li­té du ter­rain. Avec les ro­bots, il s’agit de re­pro­duire des tâches simples et ba­siques avec des don­nées struc­tu­rées et des al­go­rithmes connus. Ce­la n’a rien à voir avec l’IA, le ma­chine lear­ning et les ca­pa­ci­tés au­to-ap­pre­nantes ca­pables d’agir en fonc­tion de l’ana­lyse de don­nées. Pour ce qui nous concerne, nous de­vons en­core ex­pli­quer à nos clients ce qu’est un ro­bot. Nous avons ré­cem­ment réa­li­sé une en­quête au­près de 7 000 en­tre­prises moyennes de notre base de contact pour tes­ter leur con­nais­sance de la ro­bo­tique et leurs pro­jets en la ma­tière. Le ré­sul­tat a été in­ex­ploi­table en rai­son de la pau­vre­té des ré­ponses ! Les dé­ci­deurs ignorent sou­vent de quoi nous par­lons jus­qu’à ce que nous leur mon­trions des ap­pli­ca­tions concrètes.

Le rap­port Villa­ni sur l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle peut-il ac­cé­lé­rer le chan­ge­ment ?

Nous l’es­pé­rons. La France compte 286 ins­ti­tuts de re­cherche et 5 300 cher­cheurs en IA, pour 400 mil­lions de fi­nan­ce­ments pu­blics seule­ment. Le pré­sident Ma­cron a pro­mis 1,5 mil­liard d’eu­ros de cré­dits pu­blics sur le quin­quen­nat, c’est une bonne chose. Mais il est im­por­tant de dé­fi­nir un pro­jet in­dus­triel et de ne pas tout cen­trer sur la re­cherche et la for­ma­tion.

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