Or­ban ou l’ins­tal­la­tion de deux Eu­ropes

L'Opinion - - Syndicats : Le Déclin S’accélère - Fré­dé­ric Cha­rillon

VIK­TOR OR­BAN ET LE PAR­TI FI­DESZ viennent de rem­por­ter une troi­sième vic­toire élec­to­rale consé­cu­tive en Hon­grie, con­for­table (près de 50 %) et avec un fort taux de par­ti­ci­pa­tion (70 %). L’af­faire est donc struc­tu­relle et confirme une ten­dance eu­ro­péenne du­rable, qui au­ra des consé­quences stra­té­giques. Les ex­pli­ca­tions ras­su­rantes car de na­ture pu­re­ment conjonc­tu­relle (une Eu­rope de l’Est en crise de jeu­nesse, qui fi­ni­ra par se rendre compte des bien­faits du li­bé­ra­lisme ; des dis­cours po­pu­listes en vogue mais qui s’es­tom­pe­ront quand la si­tua­tion éco­no­mique s’amé­lio­re­ra, etc.), ne sont plus de mise. Ce n’est plus seule­ment une Union à deux vi­tesses qui s’ancre dans le pay­sage, mais un vé­ri­table soft po­wer de l’au­to­ri­ta­risme qui fait dé­sor­mais tache d’huile et consti­tue, en lien avec l’en­vi­ron­ne­ment stra­té­gique im­mé­diat de l’UE (Rus­sie, mais aus­si Tur­quie) un dé­fi exis­ten­tiel pour l’Eu­rope li­bé­rale.

Ré­as­su­rance stra­té­gique. L’Eu­rope orien­tale s’éloigne. De Bruxelles d’abord, et d’une Union Eu­ro­péenne qui est sou­vent ap­pa­rue moins at­trac­tive que l’Otan aux yeux des nou­velles dé­mo­cra­ties li­bé­rées du so­cia­lisme en 1989-1991. Dès les dé­buts du pro­ces­sus d’adhé­sion des « PECO » (pays d’Eu­rope cen­trale et orien­tale), et en dé­pit des dis­cours té­léo­lo­giques fai­sant de la « réuni­fi­ca­tion du conti­nent » une né­ces­si­té his­to­rique, le mal­en­ten­du était pal­pable. L’Al­liance at­lan­tique of­frait une ré­as­su­rance stra­té­gique concrète, quand l’Union im­po­sait des exa­mens de pas­sage sur les pro­grès réa­li­sés (ou scree­ning dans le jar­gon eu­ro­péen). La dé­marche se fai­sait au nom d’un élar­gis­se­ment viable, mais était sou­vent per­çue comme condes­cen­dante. L’ou­ver­ture d’une pro­cé­dure d’in­frac­tion contre la Hon­grie après une loi sur l’en­sei­gne­ment su­pé­rieur (avril 2017), le re­cours à l’ar­ticle 7 du TUE (pro­cé­dure de sanc­tion) contre la Po­logne (dé­cembre 2017), viennent donc en quelque sorte of­fi­cia­li­ser une ten­sion crois­sante.

Les PECO s’éloignent en­suite du li­bé­ra­lisme, au point que plu­sieurs d’entre eux (Hon­grie et Po­logne en tête) pro­posent dé­sor­mais une « dé­mo­cra­tie illi­bé­rale ». En as­pi­rant ces ré­gions dans son gi­ron, l’Eu­rope oc­ci­den­tale avait im­po­sé des ré­formes dont les ré­sul­tats se me­surent sur une tem­po­ra­li­té éco­no­mique plus longue que celle du res­sen­ti po­li­tique et so­cial. Ce qui, dans les mo­ments dif­fi­ciles, fait dou­ter de l’exis­tence d’une amé­lio­ra­tion vé­ri­table par rap­port à l’époque pré­cé­dente.

Rup­ture consom­mée. L’« autre Eu­rope » s’éloigne en­fin des Pères fon­da­teurs. De la France en par­ti­cu­lier, qui souffre d’une double mé­prise à l’Est. Dans une Eu­rope orien­tale com­po­sée es­sen­tiel­le­ment de membres pe­tits et ré­cents, Pa­ris est soup­çon­né d’être l’en­ne­mi à la fois des pe­tits pays (comme ar­ché­type sup­po­sé de l’ar­ro­gance des « grands Etats »), et des nou­veaux membres (pour avoir ex­pri­mé ses ré­serves sur un élar­gis­se­ment trop ra­pide). L’aga­ce­ment de Jacques Chi­rac en 2003 contre ces pays qui ont « man­qué une oc­ca­sion de se taire », le scep­ti­cisme de Ni­co­las Sar­ko­zy sur la ca­pa­ci­té de Prague à as­su­mer la pré­si­dence du conseil après lui, n’ont pas ai­dé. Dé­sor­mais, la rup­ture semble consom­mée, sur­tout avec le groupe de Vi­se­grad (Po­logne, Ré­pu- blique tchèque, Hon­grie, Slo­va­quie), avec le­quel les conten­tieux ne manquent pas (tra­vailleurs dé­ta­chés, crise mi­gra­toire…).

Cette co­exis­tence de deux Eu­ropes dont une… an­ti-eu­ro­péenne, in­quiète. D’abord parce qu’elle consacre un peu plus à chaque scru­tin la sé­duc­tion de l’au­to­ri­ta­risme et l’at­trac­tion conta­gieuse pour une com­bi­nai­son « illi­bé­ra­lisme

Les pays d’Eu­rope cen­trale et orien­tale s’éloignent du li­bé­ra­lisme, au point que plu­sieurs d’entre eux (Hon­grie et Po­logne en tête) pro­posent dé­sor­mais une « dé­mo­cra­tie illi­bé­rale »

Re­pen­ser la re­la­tion avec les élites est-eu­ro­péennes qui sous­crivent au pro­jet li­bé­ral dé­mo­cra­tique eu­ro­péen doit être une prio­ri­té

– na­tio­na­lisme – homme fort ». A ce jeu, Vla­di­mir Pou­tine fait tou­jours, et pa­ra­doxa­le­ment, fi­gure de « mai­son mère ». Pa­ra­doxa­le­ment, car si la Rus­sie di­vise les PECO (8 sur 11 d’entre eux consi­dé­raient tou­jours Mos­cou comme la prin­ci­pale me­nace en 2016), la poigne du maître du Krem­lin fas­cine jus­qu’aux an­ti-russes, comme à Var­so­vie. Au fi­nal, l’UE se re­trouve avec un triple pro­blème : d’abord, un mo­dèle au­to­ri­taire an­ti-li­bé­ral de type pou­ti­nien qui se pro­page dans ses rangs ; en­suite, la pré­sence d’un groupe de di­ri­geants proches de Pou­tine (Vik­tor Or­ban, Ro­bert Fi­co le Pre­mier mi­nistre slo­vaque jus­qu’en mars 2018, Mi­los Ze­man en Ré­pu­blique Tchèque, Rou­men Ra­dev en Bul­ga­rie…), qui pour­raient man­quer de so­li­da­ri­té avec d’autres membres sur des dos­siers im­por­tants comme la Sy­rie ou l’Ukraine ; en­fin ceux qui ne sont pas pro­russes mais proches de Wa­shing­ton, qu’ils consi­dèrent comme la seule ga­ran­tie de sé­cu­ri­té sûre.

Au fi­nal, la pers­pec­tive d’une Eu­rope stra­té­gique unie s’éloigne à me­sure que son flanc orien­tal af­firme sa dy­na­mique spé­ci­fique. A titre d’exemple, l’ini­tia­tive des Trois Mers lan­cée en 2016 réunit onze PECO et l’Au­triche dans un axe Adria­tique – mer Bal­tique – mer Noire, et vise à ré­or­ga­ni­ser les ap­pro­vi­sion­ne­ments éner­gé­tiques en contour­nant le géant russe, avec l’adou­be­ment de Wa­shing­ton.

Dé­fi au coeur de l’UE. Con­fi­ner les PECO dans le rôle de l’Eu­rope ou­bliée, en es­pé­rant que la si­tua­tion s’y amé­lio­re­ra, n’est pas une op­tion. Il en va du prin­cipe du pro­jet eu­ro­péen lui-même, et les consi­dé­ra­tions éco­no­miques ne le jus­ti­fient pas : la crois­sance de la zone est bonne (4,6 % en 2017 en in­cluant les Pays Baltes, contre une moyenne de 2,5 % pour la zone eu­ro), et de nom­breux in­di­ca­teurs sont au vert (sa­laires, chô­mage… la Hon­grie est à 4,2 % de chô­mage contre 9,1 % dans la zone eu­ro). Même si l’on ob­serve des fai­blesses (sur-spé­cia­li­sa­tion des éco­no­mies, dé­pen­dance aux fonds eu­ro­péens), il n’est donc pas pos­sible de dé­mon­trer que cette Eu­rope cen­trale po­pu­liste au­to­ri­taire et illi­bé­rale conduit iné­luc­ta­ble­ment à la faillite.

Comment alors com­battre la dé­rive ob­ser­vée ? D’abord en en­cou­ra­geant les dé­ci­deurs et ci­toyens, nom­breux, qui à l’Est de l’Eu­rope re­fusent le re­pli na­tio­nal-au­to­ri­taire. Re­pen­ser la re­la­tion avec les élites est- eu­ro­péennes qui sous­crivent au pro­jet li­bé­ral dé­mo­cra­tique eu­ro­péen doit être une prio­ri­té. En­suite, il s’agit de dé­mon­trer aux ca­pi­tales d’Eu­rope cen­trale que l’ap­par­te­nance à une UE li­bé­rale peut re­pré­sen­ter pour elles un mul­ti­pli­ca­teur de rayon­ne­ment in­ter­na­tio­nal. Les pré­si­dences du Conseil consti­tuent des mo­ments pro­pices pour ce faire (une Bul­ga­rie sous in­fluence russe crois­sante pré­side ac­tuel­le­ment, et ce se­ra au tour de la Rou­ma­nie au 1er jan­vier 2019).

La dé­rive est- eu­ro­péenne s’est im­po­sée comme dé­fi au coeur de l’UE. Le mes­sage doit être en­ten­du et une stra­té­gie as­su­mée, mise en oeuvre. Fré­dé­ric Cha­rillon est pro­fes­seur des Uni­ver­si­tés en science po­li­tique et re­la­tions in­ter­na­tio­nales.

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