Ben­ja­min Ne­ta­nya­hu face au casse-tête sy­rien

La prin­ci­pale in­quié­tude is­raé­lienne tient au ren­for­ce­ment de l’Iran et de ses proxys sous do­mi­na­tion russe

L'Opinion - - Syndicats : Le Déclin S’accélère - Pas­cal Ai­rault (en­voyé spé­cial à Jé­ru­sa­lem) @P_Ai­rault

Be­nya­min Ne­ta­nya­hu a ex­pri­mé dès sa­me­di soir son « sou­tien to­tal » aux frappes amé­ri­caines, fran­çaises et bri­tan­niques. Se­lon la ra­dio pu­blique is­raé­lienne, l’Etat hé­breu a été in­for­mé à l’avance des frappes. « DES DI­RI­GEANTS comme Kim Jong-un et Ba­char al-As­sad es­timent que l’Oc­ci­dent est faible et que les me­naces ne sont pas mises à exé­cu­tion. Dans le cas sy­rien, le maître de Da­mas pen­sait aus­si bé­né­fi­cier d’un pa­ra­ton­nerre russe », ré­sume un haut res­pon­sable du ren­sei­gne­ment is­raé­lien.

Au­tant dire que les frappes oc­ci­den­tales ont été ac­cueillies fa­vo­ra­ble­ment en Is­raël. Elles ont per­mis de rap­pe­ler les lignes rouges même si on les consi­dère comme sym­bo­liques et co­or­don­nées avec la Rus­sie pour évi­ter les dé­gâts hu­mains. « Il faut at­tendre pour voir si l’ar­se­nal chi­mique a été dé­truit, se veut, pru­dent, un di­ri­geant du mi­nis­tère des Af­faires étran­gères. Et ces des­truc­tions ne ré­gle­ront pas le pro­blème sy­rien qui est un in­so­luble. Ce pays ne va pas se réuni­fier et se sta­bi­li­ser dans les pro­chaines an­nées. Il res­te­ra plon­gé dans une guerre san­glante. »

Pour les ser­vices se­crets is­raé­liens, la Sy­rie est de­ve­nue de­puis trois ans – date de l’en­trée de la Rus­sie dans la guerre – le théâtre clé du MoyenO­rient. C’est le seul en­droit dans le monde où il y a au­tant d’in­ter­ac­tions in­ter­na­tio­nales, ré­gio­nales et lo­cales. Ce qui s’y passe (ex­por­ta­tion de la ter­reur, crise des ré­fu­giés) af­fecte le monde, par­ti­cu­liè­re­ment l’at­mo­sphère so­ciale et po­li­tique en Eu­rope avec la mon­tée du po­pu­lisme.

La prin­ci­pale in­quié­tude tient au ren­for­ce­ment de l’Iran et de ses proxys sous do­mi­na­tion russe : pos­si­bi­li­té de cons­truire une in­dus­trie de pro­duc­tion de mis­sile en Sy­rie et au Li­ban, de ren­for­cer les ca­pa­ci­tés mi­li­taires en­ne­mies sur l’axe Té­hé­ran-Bey­routh avec un ac­cès à la Mé­di­ter­ra­née, d’avoir une pré­sence per­ma­nente via les Gardes de la ré­vo­lu­tion et les mi­lices chiites : en­vi­ron 25 000 mi­li­ciens pro-Da­mas se battent en Sy­rie dont 8 000 com­bat­tants du Hez­bol­lah.

L’ar­mée is­raé­lienne tra­vaille sur plu­sieurs scé­na­rios d’agres­sion, dont ce­lui d’une at­taque co­or­don­née ve­nant des fronts Nord (Li­ban) et Est (Sy­rie) qui pour­rait être re­joint par le Ha­mas au Sud. « Nous avons re­pen­sé la ré­ponse en tra­vaillant l’in­ter­ac­tion entre le ren­sei­gne­ment et les dif­fé­rentes com­po­santes de l’ar­mée ( air, mer, terre), sou­ligne Mike Her­zog, gé­né­ral de ré­serve de Tsa­hal. Nous n’at­ten­drons pas comme en 2006 au Li­ban pour dé­ployer nos forces ter­restres et nous n’hé­si­te­rons pas à frap­per les in­fra­struc­tures en cas d’at­taque. » Tsa­hal adapte aus­si son sys­tème de dé­fense an­ti­mis­siles pour pa­rer à des at­taques si­mul­ta­nées. Ces adap­ta­tions né­ces­sitent des in­ves­tis­se­ments ma­jeurs.

Cor­ri­dor Té­hé­ran-Bey­routh. L’at­ten­tion se porte sur deux ré­gions. D’abord le Pla­teau du Go­lan, où le dis­po­si­tif est ren­for­cé. Du cô­té sy­rien, des dji­ha­distes y af­frontent des re­belles plus mo­dé­rés. Is­raël soigne dans ses hô­pi­taux des com­bat­tants et fait de l’hu­ma­ni­taire, une ma­nière de conser­ver un oeil sur ce qui se passe de l’autre cô­té de sa fron­tière.

Mais « le nou­veau lieu im­por­tant est la fron­tière Sy­rie-Irak qui per­met de contrô­ler le cor­ri­dor Té­hé­ran-Bey­routh, in­dique le res­pon­sable du ren­sei­gne­ment. Ghas­sem So­lei­ma­ni, chef des Gar­diens de la ré­vo­lu­tion, s’y est ren­du ré­cem­ment. Les mi­lices chiites sont pré­sentes des deux cô­tés de la fron­tière. » Pour le Mos­sad, le com­man­de­ment ira­nien agit de­puis ce théâtre. Tsa­hal se ré­serve le droit de frap­per les convois, les sol­dats et les équi­pe­ments des mi­lices chiites. Les risques d’es­ca­lade sont im­por­tants.

« Nous al­lons tra­vailler avec nos par­te­naires amé­ri­cain, eu­ro­péens et nos al­liés ré­gio­naux pour chan­ger le rap­port de force sur le théâtre sy­rien, pour­suit le res­pon­sable du ren­sei­gne­ment. Il est de­ve­nu trop dé­fa­vo­rable à nos in­té­rêts. » Tsa­hal compte sur l’ap­pui des Amé­ri­cains pré­sents à l’Est, no­tam­ment sur la base d’Al Tanf, pour cou­per le cor­ri­dor Té­hé­ran-Bey­routh. Mais c’est loin d’être ac­quis alors que Do­nald Trump a an­non­cé le re­trait de ses troupes en Sy­rie. « Les équipes du pré­sident amé­ri­cain com­prennent l’in­té­rêt de res­ter sur la scène sy­rienne mais lui y est op­po­sé », ajoute le res­pon­sable. Alors Is­raël se pré­pare à ce re­trait et à une dé­faite de l’al­lié kurde au nord-est.

Pour Is­raël, la Sy­rie est une zone grise où Vla­di­mir Pou­tine est le maître du temps et joue les ar­bitres dans la confron­ta­tion entre les grandes puis­sances et les pou­voirs ré­gio­naux. Cer­tains craignent, comme le gé­né­ral Mike Her­zog, que Mos­cou ne dur­cisse sa po­si­tion au fur et à me­sure de la sta­bi­li­sa­tion de la Sy­rie et s’op­pose aux in­ter­ven­tions de Tsa­hal. « La Rus­sie joue un jeu cy­nique, es­time-t-il. Elle ma­ni­pule les par­ties. » Ce­la donne lieu à des si­tua­tions sur­réa­listes. « Les Russes nous disent qu’ils nous aiment et qu’ils condamnent les at­taques contre Is­raël, pour­suit le gé­né­ral. Mais, dans le même temps, ils vendent des armes qui se re­tournent contre nous, par exemple les dé­fenses an­ti-aé­riennes de Ba­char al-As­sad, et laissent par­tir des drones ira­niens pour sur­veiller notre ter­ri­toire. »

Se­lon la di­plo­ma­tie is­raé­lienne, la Rus­sie est par­tie pour res­ter un de­mi-siècle en Sy­rie après avoir si­gné des ac­cords pour y main­te­nir ses bases aé­rienne et na­vale. Une nou­velle donne à prendre en compte.

SI­PA PRESS

Ben­ja­min Ne­ta­nya­hu, le Pre­mier mi­nistre is­raé­lien.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.