Un glou­bi-boul­ga cy­ber­né­tique

L'Opinion - - The Wall Street Journal & L'opnion - Ber­nard Qui­ri­ny

SUR LE PA­PIER, le scé­na­rio de L’Ile Réa­li­té, le nou­veau ro­man de Ri­car­do Me­nén­dez Sal­mon, est al­lé­chant. L’his­toire, si­tuée dans un fu­tur in­dé­ter­mi­né, se dé­roule dans un ar­chi­pel d’îles nom­mé « le Sys­tème ». La po­pu­la­tion du Sys­tème est di­vi­sée en deux, les « Ori­gi­nels » et les « Etran­gers ». Le gou­ver­ne­ment est as­su­ré par une en­ti­té loin­taine, « le Dé », avec l’ap­pui d’une foule d’agents aux fonc­tions mys­té­rieuses, « Idéo­logues », « Lin­guistes », « Lé­gistes », etc. L’his­toire est ra­con­tée du point de vue d’un per­son­nage ano­nyme, sim­ple­ment nom­mé « le Nar­ra­teur ».

Quand l’his­toire com­mence, ce Nar­ra­teur est char­gé du gar­dien­nage d’une sta­tion mé­téo dans une île dé­serte, non loin d’une tour de sur­veillance ap­pe­lée « Pa­nop­tique » (lec­teurs de Je­re­my Ben­tham et de Mi­chel Fou­cault, bon­jour). On de­vine que le ré­gime du Sys­tème est plus ou moins to­ta­li­taire, et qu’il pra­tique un contrôle pous­sé des po­pu­la­tions, re­joi­gnant le vieux cau­che­mar illi­bé­ral des ro­mans pion­niers du genre dys­to­pique, 1984 et Le Meilleur des mondes. Des cen­taines de livres, de films et de sé­ries d’an­ti­ci­pa­tion ont sur­fé de­puis soixante ans sur cette vague lan­cée par George Or­well et Al­dous Hux­ley, sans que les codes prin­ci­paux du genre aient tel­le­ment chan­gé. On trouve là-de­dans de nom­breuses réus­sites ( Bien­ve­nue à Gat­ta­ca,

d’An­drew Nic­col), quelques chef­sd’oeuvre cer­ti­fiés ( La Ser­vante écar­late,

de Mar­ga­ret At­wood, pour n’en ci­ter qu’un), mais aus­si beau­coup de ra­tages, ca­té­go­rie dont re­lève cette Ile.

Quo­ta de lu­mières. Si le livre est ra­té, ce n’est pas tant à cause des dé­li­ca­tesses propres au genre dys­to­pique (ima­gi­na­tion trop courte, re­cy­clage de cli­chés or­wel­liens dé­jà uti­li­sés cent fois, di­dac­tisme) qu’en rai­son d’un style ab­sur­de­ment her­mé­tique, qui in­trigue dans les pre­mières pages mais qui tourne ra­pi­de­ment à vide, et vire pour fi­nir au ri­di­cule. Le texte est sa­tu­ré d’énon­cés pon­ti­fiants, de phrases so­len­nelles rem­plies de concepts à ma­jus­cule : « Le Sys­tème agit par dé­lé­ga­tion, trans­fère aux Ori­gi­nels son énig­ma­tique sur­vi­vance. » Ou bien : « Le Sys­tème est théo­lo­gal : il y a la lu­mière et les té­nèbres. » Comment ne pas se las­ser d’un tel glou­bi-boul­ga éso­té­rique, et des termes d’in­for­ma­tique (« confi­gu­ra­tion », « pro­gram­ma­tion », « co­di­fi­ca­tion », « pa­ra­digmes », etc.) dont il est as­sai­son­né ?

Même les pas­sages les plus simples, les des­crip­tions les plus élé­men­taires, sont conta­mi­nés par cette ten­dance au cy­ber­né­tisme pom­peux. Par exemple, au lieu de dire sim­ple­ment que le soir tombe, l’au­teur écrit que « les jours étirent au maxi­mum leur quo­ta de lu­mières ». C’est beau comme du DeLillo, l’au­teur de L’Etoile de Rat­ner, ci­té en exergue. Me­nén­dez Sal­mon, vi­si­ble­ment, l’a trop lu. On ai­me­rait se lais­ser en­voû­ter par les my­tho­lo­gies fu­tu­ristes de l’au­teur mais on a trop l’im­pres­sion d’avoir af­faire à une pa­ro­die pour mar­cher. Dans le Sys­tème, écrit l’au­teur,

« on ap­plau­dit sans crier à la dif­for­mi­té des âmes ». Al­lez sa­voir ce que ça veut dire. Rien, en fait. In­utile d’ap­plau­dir, du coup.

PHO­TOS SI­PA PRESS, HERMANCE TRIAY

L’Ile Réa­li­té, de Ri­car­do Me­nén­dez Sal­mon (tra­duit de l’es­pa­gnol par Jean-Ma­rie Saint-Lu, Jac­que­line Cham­bon, 270 p., 22,50 €)

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