Mo­dèle so­cial Ma­cron per­siste et signe

Ac­cu­sé de ne mar­cher que sur sa jambe droite, le Pré­sident a an­non­cé mer­cre­di les grandes lignes de la « trans­for­ma­tion so­ciale » qu’il veut opé­rer. Un re­tour aux sources du ma­cro­nisme

L'Opinion - - La Une - Na­tha­lie Se­gaunes

Em­ma­nuel Ma­cron a an­non­cé mer­cre­di les grandes lignes d’« une ré­vo­lu­tion » de la pro­tec­tion so­ciale, lors d’un dis­cours de­vant le 42e con­grès de la Mu­tua­li­té fran­çaise à Mont­pel­lier. En ma­tière de san­té, de prise en charge de la dé­pen­dance ou d’ex­clu­sion. La veille, dans une vi­déo, il avait cri­ti­qué « ce po­gnon de dingue » mis sans ré­sul­tats dans les mi­ni­ma so­ciaux. EM­MA­NUEL MA­CRON a re­trou­vé son pro­jet so­cial ! Au terme d’une pre­mière an­née de man­dat consa­crée au lan­ce­ment de quelques grands chantiers (ré­formes du Code du tra­vail, de la fiscalité, mo­ra­li­sa­tion de la vie pu­blique…), le Pré­sident « et de droite et de gauche » a ten­té de re­don­ner de la chair et de la den­si­té, ce mer­cre­di 13 juin, à son pro­jet de « trans­for­ma­tion so­ciale », per­du de vue de­puis l’élec­tion pré­si­den­tielle.

Sai­sis­sant l’oc­ca­sion du con­grès de la Mu­tua­li­té fran­çaise, le chef de l’Etat a re­trou­vé les ac­cents de sa cam­pagne pour dé­non­cer l’in­ef­fi­ca­ci­té du sys­tème de pro­tec­tion so­ciale construit après la Se­conde Guerre mon­diale. « Tous les jours, nombre de nos conci­toyens constatent que l’uni­ver­sa­li­té est mi­tée d’ex­cep­tions, de dis­pa­ri­tés, d’im­passes, que les si­tua­tions ou les droits pro­mis ne sont pas des droits réels, a-t-il ain­si poin­té. Nous vi­vons dans un pays où la pro­messe ré­pu­bli­caine est sou­vent dé­çue, car nous avons main­te­nu les droits for­mels, sans nous sou­cier as­sez de faire qu’ils soient des droits réels pour cha­cun. »

« Pour­tant, et c’est un vrai pa­ra­doxe, nous consa­crons une part tou­jours plus grande de notre ri­chesse na­tio­nale à la pro­tec­tion so­ciale » , sou­ligne-t-il. Or nous vi­vons dans « une so­cié­té qui sé­crète tou­jours plus d’in­éga­li­tés de des­tins, de par­cours, d’op­por­tu­ni­tés, qui ex­clut sans pos­si­bi­li­té de re­cours des pans en­tiers de notre po­pu­la­tion, une so­cié­té qui ne peut pas uni­que­ment ra­che­ter cette faillite po­li­tique et mo­rale par de la re­dis­tri­bu­tion mo­né­taire, for­cé­ment tou­jours in­suf­fi­sante. » Ré­sul­tat, « notre sys­tème est au­jourd’hui plus in­éga­li­taire qu’il y a trente ans, plus dé­ter­mi­niste qu’il y a trente ans ».

Re­fon­da­tion ra­di­cale. Se dé­fen­dant d’opé­rer « un grand tour­nant so­cial », Em­ma­nuel Ma­cron veut « bous­cu­ler une so­cié­té de sta­tuts », « re­con­naître que tous ces dé­fis ne sont pas sim­ple­ment mo­né­taires », et in­ven­ter l’Etat pro­vi­dence du XXIe siècle, ce­lui de la « di­gni­té et de l’éman­ci­pa­tion ». « Une vie digne, ça ne veut pas dire pro­mettre de res­ter là où on est né, res­ter là où on est tom­bé », as­sène-t-il de­vant les mu­tua­listes.

Cette « re­fon­da­tion ra­di­cale » du sys­tème so­cial est au fond, es­time-t-il, un « choix entre deux fi­dé­li­tés ». Fi­dé­li­té à « un sys­tème qui n’at­teint plus les ob­jec­tifs de jus­tice so­ciale qu’il s’était as­si­gné », ou fi­dé­li­té « aux va­leurs qui

nous unissent, pour ré­in­ven­ter un sys­tème qui rende les droits effectifs et concrets pour tous nos conci­toyens ».

C’est évi­dem­ment cette « deuxième voie », « plus dif­fi­cul­tueuse », qu’Em­ma­nuel Ma­cron a choi­sie. Une voie qui, relève-t-il, « ne se règle pas sim­ple­ment par des pro­messes bud­gé­taires ou des en­ga­ge­ments qui se­ront tard te­nus. »

Pour re­don­ner aux Fran­çais des « droits réels » , Em­ma­nuel Ma­cron veut s’at­ta­quer à « la ra­cine du mal ». « Nous pour­rions cé­der à l’ado­ra­tion des to­tems », iro­nise-t-il, mais « je pré­fé­re­rai tou­jours la jus­tice so­ciale ef­fec­tive à l’in­can­ta­tion, l’ef­fi­ca­ci­té au fé­ti­chisme ». La so­lu­tion, in­siste à plu­sieurs re­prises le Pré­sident, « n’est pas de dé­pen­ser tou­jours plus d’ar­gent ». A cet égard, « il ne faut pas consi­dé­rer qu’il y au­rait d’un cô­té ceux qui croient dans la trans­for­ma­tion so­ciale et ali­gne­raient les lignes de cré­dits, et ceux qui n’y croient pas et qui se­raient for­cé­ment pour ré­duire les dé­penses », pré­vient-il, alors que les mi­nistres Bruno Le Maire (Eco­no­mie et Fi­nances) et Gé­rald Dar­ma­nin (Comptes pu­blics) ont évo­qué ces der­nières se­maines une réduction des aides so­ciales.

Lo­gique bud­gé­taire. Un long dis­cours, qui a au­tant sé­duit ses par­ti­sans de droite et de gauche. « C’était un dis­cours lu­cide et vo­lon­ta­riste, à la fibre gaul­liste », sa­lue Jean-Pierre Grand, sé­na­teur LR de l’Hé­rault, pré­sent à Mont­pel­lier. « Il a dé­fen­du ce qu’il a tou­jours dé­fen­du, l’idée qu’il faut trai­ter non pas le symp­tôme, mais la ma­la­die, se ré­jouit éga­le­ment la dé­pu­tée LREM, ex-PS, Mo­nique Ibor­ra, spé­cia­liste des ques­tions de vieillesse et de dé­pen­dance. C’est cou­ra­geux, car entre droite et gauche, il choi­sit une troi­sième voie, la plus dif­fi­cile, et la plus com­pli­quée à faire comprendre. » « C’est un dis­cours im­por­tant, car il est vrai­ment dans l’ADN du ma­cro­nisme, ana­lyse la dé­pu­tée LREM Olivia Gré­goire. Il a dit des choses pas fa­ciles à dire, par exemple sur l’in­ef- fi­ca­ci­té du RSA ». Un dis­po­si­tif « dé­res­pon­sa­bi­li­sant » se­lon Em­ma­nuel Ma­cron, qui cor­res­pond à « une lo­gique de gui­chet ».

In­vi­té ces der­niers jours par cer­tains de ses proches à « re­don­ner de la co­hé­rence » à son ap­proche so­ciale, Em­ma­nuel Ma­cron a don­né les trois grands axes de sa po­li­tique so­ciale et de san­té : la pré­ven­tion, l’uni­ver­sa­li­té et la di­gni­té. « Il est sor­ti du piège dans le­quel l’avaient en­fer­mé ceux qui, dans son gou­ver­ne­ment, ne sont que dans une lo­gique bud­gé­taire », com­mente un dé­pu­té LREM. « Ce n’est pas parce qu’on a un dis­cours éco­no­mique qu’on n’a pas de vi­sion so­ciale, note Olivia Gré­goire. Mais il fal­lait éta­blir un éco­sys­tème fis­cal fa­vo­rable et re­trou­ver des marges de ma­noeuvre avant de dé­fi­nir le cap sur ces su­jets. »

Si le Pré­sident est por­teur d’une « vi­sion » en ma­tière so­ciale, son « pro­jet so­cial » n’est ce­pen­dant por­té par per­sonne au sein du gou­ver­ne­ment. « Notre vo­let pro­tec­tion so­ciale n’est pas in­car­né, re­grette une dé­pu­tée LREM. Il faut un trai­te­ment hu­main, chaud, or Agnès Bu­zyn ne l’in­carne pas, et Mu­riel Pé­ni­caud n’a pas la car­rure. » « Il y a un vrai dés­équi­libre entre le pôle de Ber­cy et le pôle so­cial, abonde l’un de ses col­lègues. Ce der­nier manque de per­son­na­li­tés fortes, mais aus­si d’idées et de créa­ti­vi­té. »

Par ailleurs, le chef de l’Etat n’a don­né au­cune in­di­ca­tion pré­cise sur le plan bud­gé­taire. « C’est un dis­cours in­té­res­sant, mais qui nie le pro­blème bud­gé­taire, ob­serve un spé­cia­liste des ques­tions so­ciales au Par­le­ment. Il pense qu’en ré­for­mant le mo­dèle so­cial, il peut en même temps le rendre moins coû­teux. C’est une stra­té­gie qui a ses li­mites ». « Je n’ai au­cun doute sur la ca­pa­ci­té du gou­ver­ne­ment à ré­soudre l’équa­tion bud­gé­taire, af­firme Olivia Gré­goire. Ma­cron a dit le quoi, le gou­ver­ne­ment doit dé­sor­mais dire le comment. »

« On met un po­gnon de dingue dans les mi­ni­ma so­ciaux et les gens ne s’en sortent pas, af­firme Em­ma­nuel Ma­cron dans une vi­déo pos­tée par l’Ely­sée dans la nuit de mar­di à mer­cre­di. Les gens pauvres res­tent pauvres, ceux qui tombent pauvres res­tent pauvres. On doit avoir un truc qui per­met aux gens de s’en sor­tir… » Alors que beau­coup d’ar­bi­trages doivent en­core être ren­dus, no­tam­ment en vue du plan pau­vre­té pré­vu pour juillet, le gou­ver­ne­ment n’a plus que quelques se­maines pour trou­ver le « truc »…

« Il a dit des choses pas fa­ciles à dire, par exemple sur l’in­ef­fi­ca­ci­té du RSA »

KAK

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.