Au­to­lib’ : Anne Hi­dal­go tente d’évi­ter le crash

Le groupe Bol­lo­ré, qui opère Au­to­lib’, veut se désen­ga­ger de Pa­ris car il y perd beau­coup d’ar­gent. La mai­rie doit trou­ver une pa­rade

L'Opinion - - La Une - Em­ma­nuelle Du­cros @em­ma_­du­cros

Bol­lo­ré veut se désen­ga­ger car il perd beau­coup d’ar­gent. La maire de Pa­ris cherche une so­lu­tion en ur­gence

Le contrat Au­to­lib’ a été si­gné fin 2010 entre le syn­di­cat Vé­lib’ Au­to­lib’ Mé­tro­pole (SVAM) et le groupe Bol­lo­ré. Il a conduit, au fil du temps, au dé­ploie­ment de 4 000 vé­hi­cules élec­triques et de 1 100 sta­tions de re­charge dans près de 100 com­munes de la pe­tite et grande cou­ronne pa­ri­sienne. Mais le mar­ché, qui de­vait être ren­table, s’avère ex­trê­me­ment coû­teux. Aux termes du contrat, en 2023, il de­vrait cu­mu­ler 230 mil­lions d’eu­ros de dé­fi­cit ! Bol­lo­ré exige que le SVAM prenne sa part des pertes et, faute d’ac­cord, veut se re­ti­rer du mar­ché. La maire de Pa­ris es­saie de trou­ver une porte de sor­tie ho­no­rable. LUN­DI SOIR, À LA MAI­RIE DE PA­RIS, les grands noms de l’au­to­mo­bile, de la lo­ca­tion et de l’au­to­par­tage ont été in­vi­tés à pro­po­ser leurs bonnes idées pour « dé­ve­lop­per de nou­veaux ser­vices de mo­bi­li­té propre » . Re­nault, PSA, BMW, Dri­vy, Ubee­qo, Zip­car, Sixt ou Hertz… « Une dou­zaine d’ac­teurs qui es­timent que la ville a un for­mi­dable po­ten­tiel pour le par­tage au­to­mo­bile, se fé­li­cite un proche d’Anne Hi­dal­go. Ils pensent pou­voir mettre 20 000 vé­hi­cules dans le cir­cuit, ce qui re­vien­drait à rem­pla­cer 120 000 à 200 000 voi­tures in­di­vi­duelles. » « Des so­lu­tions en free floa­ting, c’es­tà- dire sans sta­tions, pour­raient être mises en place très vite, d’ici à la fin de l’an­née », pré­cise une autre source.

Fan­tas­tique et en­cou­ra­geant… Sauf que cette réunion in­ter­vient sur fond de crise pour l’au­to­par­tage à Pa­ris. Elle ap­pa­raît comme une tentative déses­pé­rée de re­dres­ser la tra­jec­toire. Le tor­chon brûle en ef­fet entre le SVAM et le groupe Bol­lo­ré sur le dos­sier Au­to­lib’. L’équi­libre fi­nan­cier du contrat qui lie la col­lec­ti­vi­té au groupe in­dus­triel n’a ces­sé de se dé­gra­der. Ini­tia­le­ment, en 2011, Au­to­lib’ de­vait sur les quinze ans de la dé­lé­ga­tion de ser­vice pu­blic, rap­por­ter un to­tal de 56 mil­lions d’eu­ros aux fi­nances municipales. En 2015, un nou­veau plan d’af­faires rayait d’un trait de plume ce sur­plus : Au­to­lib’ vi­sait l’équi­libre. Fin 2016, une nou­velle pré­vi­sion du groupe Bol­lo­ré es­ti­mait que l’aven­ture, dé­jà dé­fi­ci­taire à cette date de 180 mil­lions, cu­mu­le­rait 230 mil­lions d’eu­ros de pertes en 2023.

Mo­tif in­vo­qué ? Des sta­tions ou­vertes un peu par­tout, loin du centre de Pa­ris, sont dé­fi­ci­taires et dés­équi­librent le mo­dèle ini­tial. Bol­lo­ré ne s’y re­trouve plus. A la mai­rie, ça grince. « Pa­ris a payé seul pour le dé­ve­lop­pe­ment d’une in­fra­struc­ture, no­tam­ment in­for­ma­tique, qui est uti­li­sée dans de nom­breuses autres villes. Et Bol­lo­ré, plu­tôt que de re­ca­pi­ta­li­ser la fi­liale, lui prête de l’ar­gent en en­cais­sant des in­té­rêts. »

Un piège pour tous. C’est alors la pa­nique à la ville de Pa­ris et au SVAM, qui ras­semble les 98 com­munes concer­nées par Au­to­lib’. Un au­dit est com­man­dé à EY en 2017. Il donne lieu à une tentative de conci­lia­tion. La col­lec­ti­vi­té pro­pose d’épon­ger 40 mil­lions d’eu­ros et de prendre en charge des ajus­te­ments, comme de fer­mer des sta­tions non ren­tables ou de re­pen­ser les ta­rifs. Trop peu pour Bol­lo­ré. Le groupe quitte les né­go­cia­tions, exige le paie­ment de 46 mil­lions d’eu­ros par an jus­qu’à la fin du contrat et me­nace de se re­ti­rer s’il n’ob­tient pas sa­tis­fac­tion. La si­tua­tion est blo­quée et une « dead­line » court jus­qu’au 25 juin. Au- de­là de cette date, l’in­con­nu. « Dans le pire des cas, Au­to­lib’ ne s’ar­rê­te­rait pas du jour au len­de­main, ex­plique un proche de la maire. Le ser­vice peut en­core se pro­lon­ger trois mois, six mois, un an. » Mais la si­tua­tion est, de l’aveu des proches d’Anne Hi­dal­go, « ten­due ». A la mai­rie, on se pré­pare à une longue ba­taille ju­ri­dique.

Après le dé­sastre Vé­lib’ en cours, le mar­ché de l’af­fi­chage pu­bli­ci­taire re­to­qué (ce qui coûte 40 mil­lions à la mu­ni­ci­pa­li­té), la mise en exa­men de la ville pour les aides à l’ins­tal­la­tion de la grande roue des Tui­le­ries, les dos­siers s’ac­cu­mulent… D’au­tant qu’une fois de plus, un flou to­tal en­toure l’af­faire : les pièces, comme le rap­port EY sur les fi­nances d’Au­to­lib’, n’ont pas été com­mu­ni­quées aux élus du con­seil de Pa­ris.

« Il y a un ac­cord de confi­den­tia­li­té, EY ne nous donne pas le droit de l’ex­ploi­ter », se jus­ti­fie la mai­rie. Mais le piège est à double dé­tente ! « Cette af­faire est dé­sas­treuse pour Pa­ris… Mais aus­si pour nous, ex­plique un élu d’op­po­si­tion. Nous re­gar­dons Anne Hi­dal­go dé­rou­ler sa comm’ avec les grands groupes au­to­mo­biles et nous ne pou­vons rien dire. Par les temps qui courent, poin­ter l’in­cu­rie de la mai­rie sur le dos­sier Au­to­lib’ re­vient à dé­fendre Bol­lo­ré… Et ça, per­sonne n’est prêt à s’y ris­quer. »

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.